Autour de la place Sainte-Anne, il y avait depuis des années comme une petite souveraineté nocturne. Des terrasses, des comptoirs, des enseignes qui semblaient se répondre d’une façade à l’autre, une façon de tenir le pavé rennais en captant la soif, la faim, le flux étudiant, la convivialité pressée, les fins de soirée qui glissent et les débuts de nuit qui s’éternisent. Le groupe Birati, piloté par David Ozdemir, avait peu à peu composé ce morceau de ville à sa main. Le redressement judiciaire de la holding Holdoz et de plusieurs sociétés liées à cet ensemble ouvre désormais une autre scène, bien moins lumineuse. Celle d’un modèle festif local rattrapé par ses fragilités.
Il faut partir de la géographie. À Rennes, Sainte-Anne n’est pas un simple décor de centre-ville, mais une machine urbaine. On y descend du métro, on la traverse, on y attend, on y boit un verre, on y prolonge la journée, on y commence la nuit. La place concentre une centralité populaire et étudiante, avec son mélange de tourisme local, d’habitudes rennaises, de jeunesse en transit et d’économie du comptoir. C’est là, précisément, que s’est joué l’essor de Birati.
Le groupe, autrefois présenté comme discret mais puissamment implanté, s’était constitué un archipel d’établissements dans Rennes, avec un cœur historique très visible autour des places Sainte-Anne et du Champ-Jacquet. Birati a employé plus d’une centaine de salariés répartis dans une quinzaine d’établissements de la capitale bretonne. Son expansion donnait le sentiment d’une réussite solide, presque organique, comme si l’empire s’était construit moins par éclat que par occupation progressive d’un terrain dont il avait saisi la logique intime.
Les établissements du groupe Birati à Rennes
Autour de la place Sainte-Anne et dans d’autres secteurs de Rennes, le groupe Birati a déployé, au fil des années, à travers sa holding centrale, HOLDOZ, sise 5 rue du Champ Jacquet à Rennes, un ensemble d’adresses qui ont fortement marqué l’économie festive du centre-ville, principalement :
- La Bonne Nouvelle
- Le Marin Mousse
- Le Petit Bar
- La Cucina
- Le Comptoir
- Ty Anna
- Nori Giri
- La crêperie Sainte-Anne
- Le Bar du Champ-Jacquet
- Ami Social Grill
- Brewklyn
À ce premier cercle se sont ajoutées, à différentes périodes, d’autres enseignes passées par le périmètre du groupe, comme Church, Le Montfort, Club Citron ou, encore, Les Petits Papiers.
Ainsi, le groupe n’avait rien d’un mastodonte national. Birati relevait de cette catégorie d’empires locaux que les villes moyennes et grandes fabriquent parfois autour de quelques figures de la restauration ou de la nuit. Des groupes qui ne dominent pas le pays, mais qui finissent par imprimer fortement un quartier, une ambiance, des habitudes. Une sorte de puissance à échelle humaine, très visible à Rennes, presque familière pour qui fréquente le centre ancien.
À travers des adresses comme La Bonne Nouvelle, Ty Anna, Le Champ Jacquet, Le Comptoir ou d’autres enseignes de son périmètre, Birati avait su occuper une place stratégique dans l’économie de l’hyper-centre. Ce n’était pas seulement une addition de bars. C’était un système. Il reposait sur la densité piétonne, la répétition des flux, la possibilité de faire exister plusieurs lieux à quelques mètres les uns des autres, chacun avec sa tonalité, sa clientèle, sa promesse, mais tous nourris par la même énergie.
La logique paraissait imparable. Quand un groupe possède plusieurs points d’ancrage dans un même secteur, il bénéficie de la concentration. Il mutualise des savoir-faire, consolide sa présence, sécurise sa notoriété. Il profite d’une clientèle qui circule d’un établissement à l’autre sans toujours percevoir qu’elle reste, en partie, dans le même univers économique. Au plan commercial, c’est une forme de captation du territoire. Au plan urbain, c’est une manière de faire système avec la ville elle-même.
Mais les empires locaux ont une fragilité particulière. Ils dépendent d’un milieu très exposé. Ils vivent au rythme des loyers, des coûts de personnel, des prix de l’énergie, des habitudes de consommation, des contrôles administratifs, des saisons, de la météo parfois, de la concurrence, des incidents d’exploitation, de la fatigue des équipes, du moindre essoufflement de fréquentation. Ils donnent de loin une impression de puissance ; de près, ils tiennent souvent sur un équilibre nerveux.
Le fait central, aujourd’hui, est judiciaire. La holding Holdoz, structure centrale du dispositif, a été placée en redressement judiciaire par le tribunal de commerce de Rennes le 2 mars 2026, avec une date de cessation des paiements fixée au 15 décembre 2025. Une période d’observation a été ouverte jusqu’au 2 septembre 2026. Plusieurs sociétés opérationnelles liées au groupe apparaissent elles aussi en procédure collective dans la même séquence. Une dizaine de bars et restaurants rennais, principalement situés autour de la place Sainte-Anne, ont été placés en redressement judiciaire au début du mois de mars.
À ce stade, les causes exactes du redressement n’ont pas été publiquement détaillées. Une seule chose est certaine au plan juridique : le tribunal a constaté un état de cessation des paiements. La simultanéité des procédures touchant la holding et plusieurs sociétés d’exploitation évoque moins un accident isolé qu’une fragilité systémique.
À cela s’ajoutent des signaux plus concrets, plus visibles encore pour le public. Le groupe a cédé certains établissements, comme le Church ou le Montfort. D’autres lieux ont déjà fermé, comme le Club Citron, qui incarnait pourtant une tentative de sortie hors du cœur historique de Sainte-Anne, ou doivent cesser leur activité. Le mouvement n’est donc pas celui d’un simple trou d’air comptable. Il ressemble à une contraction rapide du périmètre.
Sainte-Anne ou la fête sous pression
Pour comprendre ce qui se joue, il faut regarder Sainte-Anne non comme une carte postale, mais comme un espace sous tension. Le quartier concentre tout ce qui fait la vitalité d’un centre-ville festif, et tout ce qui le rend politiquement, économiquement et administrativement instable. Les nuisances, l’ivresse de masse, les débordements, les affrontements ponctuels, les plaintes de riverains, les interventions de police, les arbitrages préfectoraux, les injonctions contradictoires entre animation urbaine et tranquillité publique s’y croisent en permanence.
La fermeture administrative d’un mois frappant Ty Anna en janvier 2026, après les troubles intervenus lors de la nuit du Nouvel An, a constitué un révélateur. Elle disait déjà qu’un établissement emblématique de la place pouvait devenir le point de cristallisation d’un débat plus large quant à la gestion de la nuit rennaise. Derrière la sanction ponctuelle, il y avait une question plus profonde. Jusqu’où peut-on faire reposer une économie locale sur une intensité festive dont les coûts sociaux et policiers sont supportés par d’autres que les seuls exploitants ?
Cette question dépasse largement Birati. Mais le groupe, par sa visibilité et sa concentration au même endroit, l’incarnait mieux que d’autres. Il était devenu l’un des visages de cette économie de la centralité festive. Or cette économie est de plus en plus vulnérable. Elle dépend d’un public volatil, plus attentif à ses dépenses, moins captif qu’avant, plus prompt aussi à changer de lieu, de rythme, de pratiques. Elle subit des charges plus lourdes, un environnement réglementaire serré, un climat général moins expansif. Elle peut prospérer très vite, puis se fatiguer d’un coup.
À Rennes comme ailleurs, on a parfois voulu croire que les bars du centre ancien relevaient d’une rente naturelle. Une bonne adresse, une belle terrasse, un emplacement enviable, et la caisse suivrait presque mécaniquement. C’est une illusion fréquente. Les lieux de fête sont des lieux chers à faire vivre. Ils consomment beaucoup de travail, d’attention, de présence, de sécurité informelle, de renouvellement de clientèle, d’énergie sociale. Ils s’usent aussi très vite. Un bar ne meurt pas seulement quand il n’a plus de clients ; il peut mourir de dispersion, de surcroissance, de fatigue managériale, de coûts incompressibles, de microfissures devenues structurelles.
Le cas Birati semble dire cela. Ce qui apparaissait comme une emprise habile sur un morceau de ville peut aussi être relu comme une surexposition. Quand plusieurs enseignes dépendent du même groupe, dans le même secteur, les vulnérabilités s’additionnent elles aussi. La concentration fait la force ; elle fait aussi le risque systémique. Quand le centre vacille, c’est tout l’édifice qui tremble.
La suite dépendra des décisions prises, d’éventuelles reprises, des restructurations et de la capacité de certains établissements à survivre sous une autre forme ou dans d’autres mains. Pour autant, une chose est déjà acquise. Le récit rennais de Sainte-Anne a changé de tonalité. Là où il y avait l’assurance tranquille d’un archipel festif bien installé, il y a désormais la perception d’un paysage plus instable, plus vulnérable, plus révélateur aussi des tensions économiques qui travaillent les centres-villes.
