BD Hippie Papy : hip hip hip hourra !

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bd hippie papy

Le tandem Zidrou et Monin est de retour avec la BD Hippie Papy, un quatrième opus traitant de l’adoption.

Humour et tendresse sont toujours au rendez-vous. Jouissif et bientôt iconique. C’est un fait : nous naissons toutes et tous dans un chou. C’est un autre fait : nous ne naissons pas toutes et tous dans le même chou.

Prenons un exemple au hasard.

Vos descendants s’appellent « Codicille-Débours », vos deux chiens silencieux et austères se prénomment « Saisine » et « Quittance », et votre modeste demeure porte le doux nom de « La Roturière ». Il y a peu de chances que votre chou ait poussé dans le potager d’un coron. Ou dans un champ en jachère du côté de Trifouilly-les-Oies. On imagine plutôt voir pousser votre légume natif dans un jardinet de Neuilly ou dans la terre d’un château de la Loire. Et votre imagination a raison. Jugez plutôt.

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Notre prénommé Honoré Codicille-Débours, ici présent, jouant de la flûte sur la couverture de l’album, surnommé aussi Hippie Papy, âgé aujourd’hui de près de 85 ans, est bien né arrière-petit-fils, petit-fils et fils de notaire, honorable profession s’il en est. Notaire, il le devint lui-même, par atavisme, conformisme et bien d’autres raisons en « isme ». Sept ans d’études. Mais notaire, il ne le fut qu’un matin, un seul matin, avant de prendre un sac à dos, direction le monde, pour suivre la route de Jack Kerouac. Il jette alors la chemise blanche, la cravate, la moustache d’officier ministériel, pour la chemise à fleurs, la barbe et les pataugas. S’aidant de son seul pouce, il part en Inde. Des décennies plus tard, l’âge venant, il est rentré dans sa demeure, qu’habitent désormais son fils, François-René, dit aussi « Frisco », devenu… notaire, vous l’auriez deviné — ah, la théorie des choux — et sa bru. Pas vraiment sympathique, cette dernière, qui déclare à sa fille : « Certes, nous les riches, donnons aux pauvres, c’est dans l’ordre des choses. Mais nous leur donnons ce dont nous n’avons plus besoin. »

Les pauvres, c’est à eux qu’Hippie Papy a consacré sa vie. Il a envie, une dernière fois, de repartir aider de malheureuses personnes victimes d’un tremblement de terre dans le nord de l’Inde. Mais cette fois-ci, son périple s’arrête au bout de la rue, car une gentille camionnette de gendarmes le ramène illico presto dans sa cabane en bois, au fond du jardin.

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Tout pourrait reprendre son cours normal. Le fils notaire joue au notaire et au tennis. La belle-fille pratique le yoga et la course à pied. La petite-fille, la préférée d’Honoré, pioche dans le pot de tisane de « tante Marie-Jeanne » et n’a pas décidé de ce qu’elle ferait de sa vie. Mais là surgit, comme au théâtre de boulevard, de derrière le rideau — de derrière la grille, en fait —, un élément perturbateur, un bâton de dynamite : Kiaan, un Indien, parti vivre au Canada, mais surtout fils adoptif d’Honoré dans la vie d’avant, d’avant la vieillesse.

Branle-bas de combat chez les Codicille-Débours. Ce coup de théâtre va bouleverser l’harmonie bourgeoise d’un jardin où les choux étaient jusqu’alors restés à leur place, conformément aux lois sur les héritages, quand il n’existe aucun « demi-frère » quelconque.

Nous avions découvert le duo Zidrou-Monin en 2016. Ils poursuivaient alors leur collaboration, entamée deux ans plus tôt, avec un récit en deux volumes, L’Adoption — voir chronique —, qui avait obtenu un grand succès public. Il fut suivi, sur la même thématique, de deux autres histoires, L’Enfant aller-retour et Le Sourire du plombier — voir chronique. Nous sommes donc en terrain connu et, pour autant, l’immense plaisir de lecture se poursuit.

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En utilisant l’humour, les auteurs se moquent et se gaussent d’une bourgeoisie fermée sur elle-même et ridicule dans ses principes. À elle les bons sentiments, aux autres la souffrance réelle. Et pourtant, rien à voir avec la sociologie de Bourdieu. On rit du cynisme de la bru, tellement coincée qu’elle ne voit pas sa bêtise abyssale. On s’amuse des phrases et répliques des uns et des autres, dignes de figurer dans tout manuel d’humour. On pleure de joie devant les dessins, toujours aussi tendres, mais capables de la pire férocité. Frisco, le fils, a des allures d’Henry Kissinger, perdu devant un père fantasque et peut-être plus aimant qu’il n’y paraît. Honoré ressemble tant au chanteur Georges Moustaki, chantant Le Métèque. Diane, la bru, ressemble tant à… la bru qu’elle est.

C’est drôle, tendre, déjanté, amusant, avec comme toujours, dans ces fables contemporaines, la question d’une morale libre de réponse : que faut-il léguer à ses enfants ? De l’argent, de la liberté ou de l’amour ?

Finalement, elle est bien un peu hippie, cette BD de papy, faussement naïve, qui vous surprendra jusqu’à la dernière page. Car, bien entendu, au bout du bout, les sous sont essentiels. Les choux aussi.

Hippie Papy, de Zidrou — scénario — et Arno Monin — dessin. Éditions Grand Angle. 72 pages. 16,90 €.

Eric Rubert
Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.