BD. Jean Harambat démonte le fantasme du retour à la terre

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Harambat bd fermier

Dans cette BD intimiste, Jean Harambat raconte la rénovation d’une masure. Mais aussi bien davantage que cela. Un album magnifique.

J’ai toujours rêvé d’être un fermier : une phrase qui évoque d’emblée un désir de « retour à la terre », et un titre qui résonne avec celui de la célèbre BD de Ferri et Larcenet, tout en racontant aussi, non sans une certaine ironie, une utopie qui traverse la société depuis les années 1960. Retour à la nature, retour aux origines, retour au « vrai », loin des contingences matérielles de la ville… Tel est le fantasme auquel pourrait faire penser ce titre. Rassurons-nous : il n’y a rien de tel dans cet album. Jean Harambat n’a rien d’un hippie, ni d’un jeune idéaliste — qu’il n’est d’ailleurs plus. La terre et le monde agricole, il les connaît. Ses origines familiales le ramènent à des « travailleurs de la forêt » du côté de sa mère et à des « métayers des collines de la Chalosse » du côté de son père.

C’est là, en pays d’Armagnac, qu’à l’approche de la cinquantaine, après l’abandon d’un projet de reprise conjointe de la ferme de son frère, il décide d’acheter une vieille bâtisse, « La Bouyrie », qui signifie en gascon la maison du laboureur. Il ne deviendra pas agriculteur. Trop tard, peut-être. Trop difficile, sans doute. La profession n’est plus attrayante, et elle a perdu une part de sa singularité. Inutile de faire semblant.

Jean Harambat va donc restaurer cette masure et rétablir son environnement naturel. Cette nouvelle vie, ce nouveau rapport au monde, l’auteur les décrit dans un album-récit intime, séquencé en chapitres aux thématiques variées, mais qui ont tous un point commun : les retrouvailles avec l’amour de la nature, et, plus encore, avec soi-même.

Harambat bd fermier

Avant d’écrire et de dessiner une trilogie britannique romanesque, le dessinateur cultivait déjà l’intime, notamment avec Ulysse, les chants du retour, album dans lequel il décrivait le voyage du héros d’Homère vers Ithaque. Pour raconter son propre retour à la terre natale, à ses origines, l’auteur utilise ici le « je ». Cet usage de la première personne fait tout l’intérêt de la BD, en permettant un dialogue direct avec le lecteur, une proximité comparable à celle qui unit Harambat à son père. Elles sont belles, ces pages dans lesquelles l’ancien aide son fils à mettre un tracteur en route, à couper du bois pour que le travail soit « impeccable » — non pas parfait, mais « impeccable », soit l’harmonie convenable des choses.

Assis côte à côte, la tâche achevée, autour d’une bouteille d’eau, le père et le fils prolongent en silence une tradition ancestrale qui va bien au-delà du sang et de la filiation : le lien des hommes avec leur histoire, avec leur passé. La transmission. Le partage.

Le lecteur passe ainsi de la description de gestes simples et quotidiens à des réflexions plus philosophiques, où l’on retrouve, bien entendu, la mythologie grecque, de Xénophon à Achille, mais aussi la peinture nostalgique d’un mode de vie différent. Un monde où l’entraide — comme celle de Jonas, voisin norvégien désœuvré — s’accompagne de la joie de terminer une clôture pour les chevaux ou de construire un poulailler. On lit des textes magnifiques. On regarde le ciel traversé par les palombes. On apprend les gestes de la main qui guident l’œil.

Harambat bd fermier

« Fermier, le métier des derniers aventuriers », disait sa mère. Aventurier, Jean Harambat l’est donc un peu, dans un quotidien pourtant voué à la lenteur, à la répétition, à cette ritournelle des jours qui permet, si l’on ouvre grand les yeux et les sens, d’accéder à une forme de sérénité. Celle que l’on acquiert en observant le vol d’une fauvette ou celui de cet « oiseau bleu » qu’est la palombe. Le récit syncopé, sans souci apparent de scénario, nous ouvre à une autre temporalité, celle des tâches à accomplir selon la météo, l’envie ou la nécessité. Celle des saisons aussi, de l’éveil des sens. Il n’y a ici ni naïveté ni bons sentiments, mais au contraire une transcription lucide de la perte d’un rapport au monde millénaire, bouleversé en quelques décennies à peine.

« L’œil sûr s’apprend. C’est une qualité nécessaire au dessin. » Nul doute que Jean Harambat a acquis cet œil-là. Par des décennies passées au-dessus de la planche à dessin, certainement, mais aussi par sa capacité à observer le monde environnant. Là encore, il n’y a ni esbroufe ni clinquant, mais un dessin sobre, touchant, humble, où les couleurs n’en rajoutent pas, à la manière des cartes postales, pour dire la beauté d’une aurore ou d’un coucher de soleil. Enveloppées de vert, les cases invitent à la flânerie, à la promenade, au silence.

Harambat bd fermier

À la fin de la lecture, une envie simple nous saisit : sortir, enfiler des bottes, un ciré, et marcher sur la terre, dans la boue. Respirer à pleins poumons. Regarder le ciel, bleu de Prusse ou gris de suie. Boire un verre d’eau avec son père, assis sur la souche d’un arbre. Et regarder. Regarder encore. Et toujours. Jusqu’à la fin.

J’ai toujours rêvé d’être un fermier de Jean Harambat. Éditions Dargaud, 112 pages, 23,95 €. Parution : 10/04/2026. Lire un extrait

Eric Rubert
Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.