BD Le Pépère… un peu pervers

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BD pepere
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Avec BD Le Pépère, Emmanuel Moynot réussit à insuffler de l’ironie et de l’humour dans un album sombre et macabre qui répond aux codes du polar noir. Une très belle surprise du mois.

À le voir sur la couverture, avec son cabas de commissions, sa silhouette de vieux monsieur légèrement enveloppé, son regard vide, on lui donnerait le bon Dieu sans confession, à ce pépère. Pourtant, en y regardant de plus près, sur le papier peint collé au mur, on aperçoit une grande tache rouge. Comme un signe. Un signe que pépère n’est peut-être pas aussi transparent qu’il n’en a l’air. Peut-être serait-il un « pervers pépère », comme le personnage du même nom créé par Gotlib ? Peut-être.

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Lorsqu’elle aperçoit ce pépère se faire malmener par un clochard sur un marché à Bordeaux, le sang de Vanessa ne fait qu’un tour. Elle court à son secours. Elle a l’air gentille aussi, Vanessa. Un peu mère Teresa du Sud-Ouest. Certes, un peu maquillée, vêtue de manière très colorée. Sympathique et attentive aux autres. Quoique. Elle n’est peut-être pas aussi généreuse qu’elle n’y paraît lorsque ses propos se teintent de vulgarité.

Deux personnages pâlots et falots en apparence, qui vont se rencontrer. Pour le bien ? Sûrement pas. Pour le mal ? Probablement. De chapitre en chapitre, en alternance, chacun des deux personnages va dévoiler ses zones d’ombre. Et elles sont nombreuses. Pascal Rabaté, dans sa courte mais belle préface, précise qu’« avec Emmanuel Moynot, noir c’est noir, mais qu’il y a l’espoir… de trouver plus noir ! ».

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Ce n’est effectivement pas une surprise de retrouver l’auteur bordelais dans ce registre sombre. En 2022, notamment, il participait à un album collectif, Le Crime parfait chez Philéas, dans lequel se trouvait un récit de dix pages déjà intitulé Le Pépère. Il reprend donc ici la même trame narrative, mais sur une pagination plus large et avec un scénario plus abouti. Comme toujours, son dessin sert parfaitement la noirceur du récit. Le gris charbonneux, le noir, l’ocre dominent la plupart des cases. Même en plein jour, il fait sombre. Les rares couleurs un peu fluo sont posées comme pour faire ressortir, par contraste, l’obscurité de la vie. Quant aux visages, ils ne respirent jamais la bonté ou la gentillesse. Les sourires sont souvent teintés d’hypocrisie.

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Pourtant, nous ne sombrons jamais dans la violence malsaine ou dérangeante. La brutalité est rarement montrée, ou alors avec juste un clin d’œil d’humour paradoxal. Aucun crime n’est commis la bave aux lèvres, avec l’idée de vengeance. L’assassinat est un acte banal dans une vie banale. Ainsi, la neutralité des sentiments dans la vilénie crée une forme d’humour noir, agrémenté de révélations finales explosives et… souterraines.

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La construction habile ne nous dévoile pas tout immédiatement des principaux personnages. Pépère n’a pas toujours fait que des courses au marché. Vanessa n’a pas toujours fait que secourir les vieillards sur les marchés. C’est plus compliqué que cela, la vie des assassins. Et Emmanuel Moynot a le talent de distiller des surprises en livrant les informations au compte-gouttes sanglant.

Le paradoxe est que le lecteur finit par ressentir une forme de sympathie pour les tueurs, qui ne ressemblent en rien à des brutes. La lecture peut procurer alors un goût de gêne, mais aussi de plaisir, dans ce voyage au cœur de l’ignominie parée d’innocentes apparences. Comment détester un pépère qui, finalement, veut simplement garder sa petite maison et vivre tranquillement sans femme ? Comment rejeter une femme qui veut le sauver de sa vieillesse ? Un bien cruel dilemme pour un procès qui n’aura pas lieu.

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À la fin de la lecture, vous n’aurez peut-être plus envie de rendre visite à votre vieux voisin qui vit sans histoires depuis des années dans la maison mitoyenne. Mais si vous y allez prochainement, jetez juste un œil sur la tapisserie de l’entrée. Si elle a été refaite récemment, même partiellement, ou si des traces rouges la salissent, dites au revoir au vieux monsieur et rentrez rapidement chez vous. C’est là qu’a priori, à l’exception de la cave, on est le mieux et le plus en sécurité.

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BD Le Pépère, d’Emmanuel Moynot. Éditions Glénat. 80 pages. 19 €.

Eric Rubert
Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.