Connu comme l’un des grands peintres du synthétisme, Émile Bernard (1868-1941) fut aussi graveur, écrivain, critique d’art et éditeur. Poète, romancier, chroniqueur, théoricien de la peinture, il mena une œuvre multiple, à la fois visuelle et littéraire, et joua un rôle décisif dans l’aventure de Pont-Aven, avant de devenir également marchand de tableaux.

Émile Bernard naît à Lille le 28 avril 1868 dans une famille bourgeoise liée au commerce du textile. En 1878, les siens s’installent à Paris. Le jeune garçon étudie au collège Sainte-Barbe de Fontenay-aux-Roses, puis suit des cours à l’École des arts décoratifs. En 1884, il entre dans l’atelier du peintre Fernand Cormon. Il y découvre les débats esthétiques de son temps et s’y lie avec Louis Anquetin et Henri de Toulouse-Lautrec. Le Louvre, les rues de Montmartre, les cabarets, les ateliers et les discussions passionnées forment alors sa véritable université.

En 1886, à 18 ans, Émile Bernard est exclu de l’atelier Cormon pour indiscipline. L’épisode, loin de l’abattre, agit comme un déclencheur. Il part alors à pied sur les routes de Normandie puis de Bretagne. Il séjourne à Concarneau, découvre Saint-Briac, puis gagne Pont-Aven, petite commune finistérienne déjà fréquentée par de nombreux artistes. Il y trouve un paysage, une lumière, une population et un imaginaire qui vont marquer durablement son œuvre.


En 1888, il retrouve à Pont-Aven Paul Gauguin. De leurs échanges naît une esthétique nouvelle, opposée à l’impressionnisme et au naturalisme optique. Simplification des formes, aplats colorés, contours marqués, puissance du signe plutôt que rendu du détail : cette orientation, qu’on rattache au cloisonnisme puis au synthétisme, contribue fortement à faire de Pont-Aven l’un des foyers majeurs de la modernité picturale fin de siècle. Autour d’eux se constitue ce qu’on appellera l’École de Pont-Aven, constellation d’artistes plus qu’école au sens strict, animée par le désir d’inventer une peinture plus intérieure, plus construite, plus symbolique.


En 1891, Émile Bernard se brouille avec Gauguin. La querelle tient autant aux tempéraments qu’à la question de la paternité esthétique du synthétisme, Gauguin apparaissant souvent, aux yeux du public et de la critique, comme l’initiateur principal de ce renouvellement. Bernard, blessé d’être relégué dans l’ombre, prend alors une autre direction. Après plusieurs voyages en Méditerranée orientale, il s’installe en Égypte en 1893. Il y demeure jusqu’en 1904, tout en continuant d’entretenir des liens avec l’Europe.
Au Caire, il épouse en 1894 Hannah Saati, jeune femme d’origine libanaise appartenant à la communauté syriaque orthodoxe. Deux enfants naissent de cette union. En Égypte, Bernard peint abondamment. Fasciné par les paysages, les scènes de rue, la vie quotidienne et l’ornement islamique, il infléchit peu à peu sa peinture. L’ancien expérimentateur de Pont-Aven s’oriente alors vers une veine plus orientaliste, tout en poursuivant sa quête spirituelle et formelle.

En Égypte, Émile Bernard sculpte également plusieurs bas-reliefs en bois et poursuit son travail de graveur, qu’il avait déjà entrepris au temps de Pont-Aven avec le bois, le zinc et le cuivre. Cette activité n’a rien de secondaire. Chez lui, la gravure prolonge la peinture par d’autres moyens : même sens du contour, même goût pour la stylisation, même intensité spirituelle accordée à l’image.

Lors d’un de ses séjours en Europe, Bernard rencontre Andrée Fort, sœur du poète Paul Fort. En 1904, il quitte définitivement l’Égypte et revient en France. Andrée Fort devient sa compagne et lui donnera trois enfants. Ce retour marque aussi un tournant décisif dans sa trajectoire esthétique et intellectuelle.

Dès son retour, il rend visite à Paul Cézanne à Aix-en-Provence, conscient d’avoir affaire à l’un des artistes majeurs de son temps. L’influence cézannienne se fait sentir dans ses paysages comme dans ses natures mortes. Bernard s’éloigne alors de l’avant-garde la plus radicale et se tourne vers une peinture plus construite, plus méditative, nourrie par les maîtres anciens. Il fonde aussi la revue La Rénovation esthétique, où il défend ses idées sur l’art, la tradition et la peinture. Un séjour prolongé en Italie, notamment à Venise, renforce encore son attrait pour la Renaissance et pour un certain idéal classique.
À la mort de son père, il hérite d’une somme importante qui lui permet de s’installer à Paris, sur l’île Saint-Louis. Le succès public, pourtant, demeure inégal. Il réalise alors des illustrations pour de luxueux ouvrages bibliophiliques, notamment Les Amours de Pierre de Ronsard ou Les Fleurs du mal de Charles Baudelaire. À partir des années 1910, son activité de graveur et d’illustrateur devient une source essentielle de revenus.

Il continue cependant à peindre. En 1922, une salle lui est réservée à la Biennale de Venise. Son Cycle humain, vaste ensemble de compositions allégoriques, rencontre un écho plus chaleureux en Italie qu’en France. Cette réception contrastée contribue à entretenir l’image d’un artiste à la fois reconnu et marginal, admiré par certains, négligé par d’autres.
Émile Bernard devient aussi marchand de gravures et de tableaux anciens et ouvre une galerie à Paris. Il voyage beaucoup, avant de revenir à Pont-Aven en 1939. Sur le plan intellectuel, il évolue vers des positions de plus en plus conservatrices. Sa pensée se charge d’un catholicisme mystique et d’un attachement affirmé aux traditions spirituelles et artistiques. Son inspiration se tourne alors davantage vers la Bible, les grands maîtres italiens et une vision de la peinture conçue comme héritage autant que comme révélation.

Affaibli à la fin de sa vie, Émile Bernard souffre notamment de problèmes circulatoires. Le 16 avril 1941, atteint en outre d’une congestion pulmonaire, il meurt seul dans son atelier de l’île Saint-Louis, à Paris, à l’âge de 72 ans, quelques jours avant son soixante-treizième anniversaire.
De ses débuts à la fin de sa vie, Émile Bernard n’a cessé de se représenter lui-même. Souvent décrit comme l’oublié de Pont-Aven, il a fait de l’autoportrait un véritable journal peint, où se lisent à la fois ses métamorphoses esthétiques, ses crises spirituelles et son incessante volonté de se penser en artiste.


