Nous pensons souvent la paix comme un simple intervalle entre deux guerres. On dit : « allez, on fait la paix », puis le conflit revient, et il faut recommencer, comme si l’état naturel des relations – entre individus comme entre États – était l’hostilité. Le philosophe Emmanuel Kant (né et mort à Königsberg en Prusse le 22 avril 1724 et le 12 février 1804) ne nie pas ce diagnostic. Pour lui, la paix n’est pas donnée, elle doit être instituée. Mais il en tire une idée plus exigeante. Si la paix doit durer, elle ne peut pas dépendre des humeurs diplomatiques. Elle doit reposer sur une architecture juridique qui soit assez robuste pour rendre la guerre, peu à peu, impraticable.
À atteindre comment ? Kant n’attend pas un homme transfiguré. Son pari est institutionnel, puisqu’il s’agit de substituer au rapport de force un rapport de droit, lequel doit s’étendre jusqu’aux relations internationales. Dans Vers la paix perpétuelle, il énonce des articles qui sont censés fermer les « issues de secours » par lesquelles les États reviennent à la guerre. Reste la question, qui est devenue brûlante depuis le début du XXIe siècle, et qui rend Kant étonnamment contemporain. Que vaut un droit international lorsque les grandes puissances le traitent comme un langage de justification, plutôt que comme une contrainte commune ?
Faut-il dénoncer le caractère illusoire d’une « paix perpétuelle » ? Ou la prétention à fonder juridiquement sa réalisation ? La paix perpétuelle a-t-elle un sens comme Idéal – ainsi que Kant l’admet – ou s’enracine-t-elle au plan politique dans des dispositifs réels, qui rapprochent, même imparfaitement, l’horizon qu’elle dessine ?

A. Les règles fondamentales de la paix
Peut-on formuler un traité de paix perpétuelle comme, à la suite d’un conflit, on formule un traité de paix historique ? Kant commence par une distinction décisive, qui tient à la différence entre la paix et l’armistice. Lorsqu’on signe après des batailles, on peut toujours soupçonner que les belligérants n’acceptent qu’un armistice, lequel suspend les hostilités tout en laissant ouverte la réserve d’un conflit futur. La paix, au contraire, devrait être perpétuelle par essence (article préliminaire 1), même si elle n’a rien de « naturel » et doit être établie entre les États. C’est pourquoi Kant pose un premier principe, selon lequel aucun traité ne doit contenir, explicitement ou implicitement, les germes d’une guerre à venir.
À ce stade, une remarque de Rousseau éclaire la logique kantienne. La guerre, dit-il, ne concerne pas d’abord le rapport d’homme à homme. Entre individus, il y a querelles, violences, crimes. La guerre suppose des États, qui sont dotés d’une volonté politique organisée, qui disposent de frontières, et qui revendiquent un territoire. Les conflits historiques se cristallisent souvent autour de la conquête et de la maîtrise des terres, si bien que toute frontière porte la trace d’un compromis ou d’un rapport de force. Le citoyen, qui s’identifie à l’État, devient « patriote » lorsqu’il croit défendre l’intégrité de sa « patrie » contre l’invasion. Cette logique conduit Kant à formuler l’article préliminaire 2, qui interdit qu’un État indépendant puisse être acquis par un autre (par héritage, échange, achat ou donation), puisqu’un État n’est pas une chose appropriable.
La guerre pose alors le problème du statut de la propriété. La possession est un fait, tandis que la propriété est un droit, qui est reconnu et garanti par une puissance publique. Soumettre un État vaincu, ce n’est pas seulement occuper un sol. C’est placer sous tutelle étrangère des citoyens, ce qui revient à traiter des personnes comme des choses dont on disposerait. On touche ici une intuition décisive, qui traverse toute la modernité politique. L’État n’est pas un bien transmissible, et ses membres ne sont pas un butin.
Quel lien unit des hommes à leur terre, les unit entre eux et fait qu’ils sont membres d’un même État ? Les Lumières ont formulé une réponse en termes de contrat social, lequel suppose des individus sortant de l’état de nature en instituant une loi commune et une autorité capable de garantir leur sécurité et leurs biens. Mais l’interprétation de l’état de nature divise. Hobbes le décrit comme un état de guerre de tous contre tous, dont il faut sortir à tout prix en instituant l’État. Rousseau refuse d’y voir la guerre, puisqu’il pense que l’état de nature est celui d’un être timide, dont les querelles ne deviennent guerre qu’avec l’apparition de la société et de la propriété.
Chez Kant, la paix doit être instituée, parce que les rapports de force doivent être remplacés par des rapports de droit. D’où une intuition décisive, qui garde une force étonnante. L’hostilité elle-même se formule souvent en langage juridique. J’agis hostilement lorsque je m’estime lésé dans mes droits, ce qui suppose déjà une prétention au droit. Et, dans l’état de nature, autrui me menace « par l’absence de lois qui caractérise son état ». Dès lors, soit je l’écarte par la force, soit je le contrains à entrer avec moi dans une communauté de droit.
Le rôle d’une constitution est de garantir des droits civils. Kant distingue alors trois niveaux, qui s’enchaînent les uns aux autres. Il y a d’abord le droit civil, qui protège les citoyens au sein de l’État. Il y a ensuite le droit des peuples, qui règle les relations entre États et que nous appelons aujourd’hui le droit international. Il y a enfin le droit cosmopolitique, qui vise la condition de l’homme comme « citoyen du monde ».
Si un régime commun de légalité pouvait s’étendre à l’échelle de la Terre, la paix perpétuelle deviendrait concevable. Kant en tire des conséquences pratiques, qui figurent dans les articles préliminaires. Il souhaite la disparition progressive des armées permanentes (article 3), la limitation des dettes publiques contractées pour la guerre (article 4), l’interdiction de l’ingérence forcée dans la constitution d’un autre État (article 5, qui admet une exception discutée lorsque l’État s’effondre dans la guerre civile), et l’abandon des pratiques « machiavéliques » qui détruisent toute confiance minimale entre ennemis (article 6).
Cette dernière exigence est centrale. Même la guerre, dit Kant, suppose un reste de confiance et un sens de l’honneur, sans lesquels le conflit bascule dans l’extermination. Il existe des règles dans la guerre, qui en limitent les moyens et qui en encadrent certains usages. Mais la guerre demeure l’échec du droit au sens strict, puisqu’elle fait trancher par la force ce qui devrait être réglé par la justice. La victoire tend alors à confondre le fait et le droit, et elle fait passer pour « juste » ce qui est seulement « vainqueur ».
B. Le droit est pacifique
Kant soutient un présupposé qui traverse le texte. L’état de paix n’est pas un état de nature, ce qui implique qu’il doit être institué. Renoncer aux hostilités ne garantit pas encore la paix. Celle-ci se stabilise par des institutions qui neutralisent la spirale des représailles et des prétextes, laquelle renaît dès qu’un conflit s’interrompt sans être réglé.
La solution passe d’abord, selon Kant, par des constitutions républicaines (article définitif 1). Il ne faut pas entendre ici « république » au sens strictement contemporain, mais au sens d’un régime qui garantit la liberté civile, qui soumet tous les citoyens à une législation commune, et qui affirme l’égalité juridique. Le point clé est la séparation de l’exécutif et du législatif, car elle rend possible la primauté du droit sur l’arbitraire.
C’est dans ce cadre que s’explique la méfiance kantienne envers la « démocratie » lorsqu’elle est comprise comme pouvoir immédiat de la foule. Kant redoute la confusion des pouvoirs et la tyrannie de la majorité contre l’individu, qu’il rapproche d’un despotisme. Son idée, au fond, est que la représentation rend possible la transformation de la volonté collective en droit stable, tandis que l’immédiateté risque d’installer le caprice dans la loi.
Le second pivot est l’idée d’une fédération d’États libres (article définitif 2), qui permettrait au droit des peuples d’être effectif. Le rapprochement avec nos institutions contemporaines est tentant, même si Kant n’a évidemment pas « prévu » l’histoire. Il a identifié une structure logique. Tant que les États se trouvent entre eux dans une situation analogue à l’état de nature, la tentation demeure de faire valoir son droit par la guerre, faute d’instance supérieure qui arbitre.
Kant refuse cependant l’idée d’un État mondial unifié, car il craint qu’un Léviathan planétaire ne dérive en despotisme si ceux qui le dirigent ne disposent pas d’une « volonté sainte ». Il préfère une fédération, qui serait extensible et fondée sur des obligations juridiques communes, mais qui respecterait la pluralité des peuples. De là découle une conséquence frustrante. Le droit cosmopolitique reste minimal, puisqu’il se concentre sur une hospitalité universelle (article définitif 3) qui prend la forme d’un droit de visite et de non-hostilité, plutôt que d’un plein droit d’installation.
On peut juger cela insuffisant. Mais l’intuition demeure forte. La voie du droit est pacifique par essence, parce qu’elle substitue tribunaux, procédures et normes à la violence armée. La paix n’est pas un « droit de guerre » bien administré. Elle est la désactivation progressive des logiques de guerre, qui se produit lorsque les logiques juridiques s’étendent.
C. La paix par le soutien de la Nature
Kant ajoute deux suppléments qui donnent une profondeur inattendue à son projet. D’abord, il évoque la « garantie » de la paix perpétuelle, qu’il attribue à la Nature, laquelle est cette « grande artiste » dont l’histoire humaine dépend. Kant suppose en effet que la volonté rationnelle d’instituer le droit peut être moralement fondée, mais politiquement impuissante si rien, dans le cours réel des choses, n’encourage sa réalisation.
La Nature peut être pensée au plan mécanique, comme un ensemble d’enchaînements causaux, ou au plan finaliste, comme si une finalité se lisait dans l’ordre des choses. Kant ne tranche pas métaphysiquement. Il remarque seulement que, dans le cours mécanique, une finalité semble transparaître. Lorsqu’on applique cette idée à l’histoire, elle devient l’hypothèse d’une dynamique qui pousse les hommes, parfois malgré eux, vers des formes de coexistence plus juridicisées.
Cette dynamique s’appuie sur une disposition paradoxale que Kant appelle l’insociable sociabilité. L’homme cherche l’autre, mais le heurte. Il veut la reconnaissance, mais veut aussi dominer. Rivalité, orgueil, compétition, discorde contraignent les sociétés à inventer des règles, des institutions, des contre-pouvoirs. La Nature « utilise » ainsi les inclinations égoïstes pour arracher des progrès juridiques, si bien que « l’homme, bien qu’il ne soit pas bon, est néanmoins contraint de devenir un bon citoyen ». La paix ne viendrait donc pas d’une sainteté soudaine, mais du coût croissant de la guerre et de la nécessité politique d’organiser la coexistence.
Kant insiste ensuite sur la liberté de penser et sur la « publicité » des décisions publiques, qui correspond à la transparence. Il estime que « que les rois philosophent » est improbable. Mais il juge indispensable que la critique soit possible, car elle empêche que le droit soit confisqué par la raison d’État et réduit à une technique au service des plus forts. La paix durable exige donc que la morale et la politique ne s’excluent pas, et que le secret ne serve pas de serre chaude aux guerres futures.
Reste un nœud que l’on ne peut pas évacuer. Au plan psychologique et moral, la paix dépend aussi de la violence qui travaille les individus, des humiliations, des mécanismes de justification et de projection qui alimentent, à grande échelle, les emballements collectifs. Le droit est nécessaire, mais il n’est pas magiquement suffisant. Un ordre juridique peut contenir, dissuader, arbitrer, réparer. Il peut aussi être instrumentalisé, invoqué, tordu, brandi comme un alibi. Il faut donc articuler institutions, éducation civique, culture politique, dispositifs de contrôle, et travail de lucidité au plan individuel.
D. Depuis l’Irak, une crise de confiance dans le droit international
Relire Kant au XXIe siècle oblige à poser une question plus frontale. Que devient « la voie pacifique du droit » lorsque les puissances traitent le droit international comme une ressource argumentative, dont elles s’emparent à la carte, plutôt que comme une règle qui oblige tous les États de manière comparable ?
Pour beaucoup, un point de bascule symbolique se situe avec la guerre en Irak (2003). La controverse n’a pas seulement porté sur la guerre au plan moral ou stratégique. Elle a entamé l’autorité du système au plan juridique, car elle a mis au jour une difficulté structurelle. Lorsque les États les plus puissants ne s’accordent pas, l’interprétation du droit international devient elle-même un terrain de confrontation. On retrouve alors une question kantienne, qui demeure sans solution définitive. Qui dit le droit, et qui le fait respecter, lorsqu’il n’existe pas d’autorité supérieure capable de contraindre les États ?
La conséquence politique est redoutable. La norme demeure, mais son prestige s’érode. Or une norme qui perd son prestige perd aussi une partie de sa force dissuasive. La guerre redevient alors, trop souvent, l’instance finale qui tranche, alors qu’elle devrait être l’aveu d’un échec et non un arbitrage. Dès que la puissance revendique l’exception, le droit international redevient ce dispositif fragile, contesté, parfois impuissant, au sein duquel chacun invoque le droit pour soi, tandis que la sanction demeure incertaine.
La remise en question contemporaine du multilatéralisme, dont Donald Trump est l’un des symboles politiques les plus explicites depuis son retour au pouvoir, radicalise encore cette fragilité. Lorsque l’action internationale se pense d’abord en termes transactionnels, l’idée kantienne d’une fédération d’États libres perd de sa consistance, puisque la règle commune passe pour un coût et non pour une condition de la paix. Le droit ne meurt pas seulement quand il est violé. Il s’abîme quand il devient banal de le traiter comme une variable d’ajustement.
Conclusion
Emmanuel Kant a formulé une intuition d’une puissance rare. La paix n’est pas une émotion collective. Elle est une construction, qui tient à des institutions, à des règles, à une publicité des décisions, et à l’extension progressive du droit au-delà des frontières. Une part de son projet résonne avec notre monde, où des efforts existent pour substituer l’arbitrage juridique à la violence. Et pourtant, le monde demeure traversé de guerres, de réarmements, de propagandes, d’économies de prédation, de nationalismes et d’humiliations non digérées. La paix n’est pas insoluble. Mais elle est plus complexe qu’un seul principe, fût-il celui du droit. Kant nous oblige au moins à une exigence. Si la paix est un projet, elle réclame des institutions. Et si ces institutions vacillent, c’est l’idée même de paix qui perd son sol et son socle.
