Dans Faites-moi lire, Florian Mazel et Manon Pignot reviennent sur la figure majeure de Marc Bloch à l’occasion de la parution de Marc Bloch. L’histoire en résistance (Seuil).
Cofondateur de la revue des Annales avec Lucien Febvre, Marc Bloch a profondément renouvelé l’écriture de l’histoire, en l’ouvrant aux sociétés, aux mentalités et aux expériences vécues. Historien et résistant, il incarne une exigence rare : penser le monde tout en s’y engageant, jusqu’au sacrifice. De L’Étrange Défaite à ses analyses précoces des fausses nouvelles, son œuvre éclaire avec une acuité saisissante nos débats contemporains sur la vérité et l’information. À la veille de son entrée au Panthéon, cet entretien interroge ce que la France reconnaît en lui — et ce que son héritage nous oblige encore à penser aujourd’hui.
Un historien engagé, une vie traversée par l’histoire
Marc Bloch naît à Lyon le 6 juillet 1886 dans une famille juive alsacienne. Fils de Gustave Bloch, historien du monde gaulois et romain, il grandit dans un univers où le savoir n’est pas seulement une accumulation de connaissances, mais une manière d’habiter le monde avec rigueur. Formé au lycée Louis-le-Grand puis à l’École normale supérieure, il appartient à cette génération d’intellectuels pour qui l’histoire n’est jamais totalement séparée de l’expérience vécue.

Mobilisé pendant la Première Guerre mondiale, Marc Bloch sert dans l’infanterie, devient officier de renseignement, termine le conflit avec le grade de capitaine et reçoit la Légion d’honneur pour ses faits de guerre. Cette expérience du front, des hommes, des rumeurs, de la peur et de la cohésion collective nourrira durablement sa réflexion d’historien.

En 1919, il épouse Simonne Vidal, avec laquelle il aura six enfants. La même année, il devient professeur d’histoire du Moyen Âge à l’université de Strasbourg. C’est là que son œuvre prend son essor. En 1924, il publie Les Rois thaumaturges, ouvrage majeur consacré à la croyance selon laquelle les rois de France et d’Angleterre pouvaient guérir les écrouelles par le toucher. Marc Bloch y montre que l’histoire ne doit pas seulement étudier les institutions ou les événements, mais aussi les croyances, les imaginaires et les formes collectives de la confiance.
Un historien qui a changé le regard sur le passé
Avec Lucien Febvre, Marc Bloch fonde en 1929 la revue des Annales, qui donnera naissance à ce que l’on appellera l’École des Annales. Leur ambition est claire : sortir l’histoire de son étroitesse narrative, centrée sur les grands événements politiques, les règnes et les batailles, pour l’ouvrir à l’ensemble des réalités humaines.
L’histoire devient alors une enquête globale sur les sociétés. Elle s’intéresse aux structures économiques, aux mentalités, aux pratiques sociales, aux paysages, aux techniques, aux gestes quotidiens. Ce déplacement constitue une révolution silencieuse mais décisive. Il ne s’agit plus seulement de raconter ce qui s’est passé, mais de comprendre comment les hommes vivent, pensent, travaillent, croient et transmettent.


Avec ses travaux sur la société féodale, Marc Bloch propose également une lecture profondément renouvelée du Moyen Âge. Il y voit non pas un décor lointain et figé, mais un système complexe de liens sociaux, de dépendances, de représentations et de pouvoirs. Sa méthode conjugue l’histoire, la sociologie, la géographie, l’économie et la psychologie collective. C’est cette ouverture qui continue de faire de lui une référence.
L’historien face à la catastrophe : L’Étrange Défaite
En 1940, dans l’effondrement de la France face à l’Allemagne nazie, Marc Bloch rédige L’Étrange Défaite. Ce texte, écrit à chaud puis publié après la guerre, est à la fois un témoignage, une analyse et un acte de courage intellectuel. Il y examine les défaillances de l’armée française, l’aveuglement des élites, les rigidités du commandement et l’incapacité d’une partie du pays à comprendre la guerre moderne.
Mais Marc Bloch ne parle pas depuis une position de surplomb. Il s’inclut dans le diagnostic, assume une part de responsabilité collective et refuse la facilité du jugement rétrospectif. Cette manière de penser contre les illusions de son propre camp fait de L’Étrange Défaite l’un des grands textes civiques du XXe siècle français.

C’est sans doute là que se joue une part essentielle de son héritage. Dire la vérité, même lorsqu’elle dérange, même lorsqu’elle met en cause ses propres institutions, ses propres habitudes, son propre monde. Une exigence qui dépasse largement le cadre de l’histoire pour toucher à l’éthique du citoyen.
Comprendre les rumeurs : une leçon pour l’ère des fausses nouvelles
Dès 1921, Marc Bloch s’intéresse à la circulation des fausses nouvelles. Dans ses Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre, il observe que les rumeurs ne se diffusent pas simplement parce qu’elles sont fausses, mais parce qu’elles trouvent un terrain favorable. Elles prospèrent dans les peurs, les préjugés, les haines, les attentes et les émotions collectives.
Un siècle plus tard, cette analyse résonne avec une force particulière. À l’heure des réseaux sociaux, des emballements informationnels et de la désinformation massive, Marc Bloch rappelle que la lutte contre le mensonge ne peut se limiter à la vérification des faits. Elle suppose aussi de comprendre pourquoi une société veut croire certaines fictions plutôt que d’autres.
L’histoire comme résistance
En août 1939, Marc Bloch est à nouveau mobilisé. Pendant la campagne de France, il participe à la bataille du Nord et passe par Dunkerque. En tant que Juif, il est ensuite directement frappé par la politique antisémite du régime de Vichy et de l’occupant. Son appartement parisien est réquisitionné, sa bibliothèque est expédiée en Allemagne, et sa famille connaît une existence précaire.
Après l’invasion de la zone sud en novembre 1942, il s’engage dans la Résistance. Sous le pseudonyme de « Narbonne », il devient l’un des responsables de la région lyonnaise au sein des mouvements clandestins. Arrêté à Lyon le 8 mars 1944, emprisonné à Montluc, torturé, il ne livre aucune information utile. Il est fusillé le 16 juin 1944 avec vingt-neuf autres résistants.


Chez lui, l’histoire n’est jamais détachée du monde. Elle est une exigence de vérité, un acte de transmission, une manière de résister. Résister à l’erreur, à la manipulation, à la simplification. Résister aussi à l’indifférence, à la paresse intellectuelle, à l’abandon de l’esprit critique.
Pourquoi Marc Bloch aujourd’hui ?
Quatre-vingt-deux ans après son exécution, Marc Bloch fera son entrée au Panthéon le mardi 23 juin 2026. Initialement envisagée autour du 16 juin, date anniversaire de sa mort, la cérémonie est annoncée une semaine plus tard. Plus qu’un hommage, cette panthéonisation interroge notre époque.
Dans un monde traversé par les tensions démocratiques, les conflits de mémoire et la circulation accélérée de l’information, la figure de Marc Bloch apparaît comme un repère. Non pas un modèle figé, mais une exigence vivante : penser avec rigueur, douter avec méthode, transmettre avec responsabilité.
L’entretien avec Florian Mazel et Manon Pignot prolonge cette réflexion. Il montre combien Marc Bloch demeure une ressource intellectuelle et morale pour comprendre notre présent — et tenter de s’y tenir debout.