Cai Guo-Qiang écrit une page de feu dans le ciel de Porto

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cai guo qiang page

Le 27 juin 2026, l’artiste chinois Cai Guo-Qiang présentera One Page, une œuvre monumentale conçue pour le festival BABELL, entre Porto et Vila Nova de Gaia. Au-dessus du Douro, drones, lumière et poudre composeront une écriture éphémère, à la fois spectaculaire et fragile, où la ville deviendra livre, théâtre et ciel.

Il faut se méfier des grands feux. Ils ont souvent l’apparence de la fête et la tentation du pouvoir. Ils rassemblent les foules, suspendent les regards, ordonnent l’espace urbain en un seul point d’attention. Mais chez Cai Guo-Qiang, la pyrotechnie ne se réduit jamais au divertissement. Elle est un médium instable, une calligraphie de la disparition, un art qui ne tient qu’à l’instant de sa combustion. Le 27 juin 2026, à 20 h 15 selon l’annonce transmise par les organisateurs, l’artiste fera ses débuts au Portugal avec One Page, une intervention conçue pour le festival BABELL et visible depuis les quais de la Ribeira, à Porto, ainsi que depuis la rive de Gaia.

Le titre est modeste, presque silencieux. One Page. Une page seulement. Mais cette page aura pour support le ciel, pour encre la poudre, pour marge le fleuve et pour lecteurs les deux rives du Douro. Tout l’enjeu est là. Cai Guo-Qiang ne vient pas simplement « illuminer » Porto. Il vient inscrire dans l’air une forme brève, un vers céleste, une apparition dont la beauté tiendra précisément à ce qu’elle ne pourra pas être possédée. L’œuvre sera vue, photographiée, filmée, commentée, mais elle aura déjà disparu.

La poudre comme langage

Né en 1957 à Quanzhou, dans la province du Fujian, Cai Guo-Qiang appartient à cette génération d’artistes contemporains qui ont déplacé les frontières entre peinture, performance, installation, théâtre urbain et rituel collectif. Formé à la scénographie, passé par le Japon avant de s’installer à New York, il a fait de la poudre non un simple matériau spectaculaire, mais une matière de pensée. Elle dessine et détruit dans le même mouvement. Elle compose une image en la consumant. Elle oblige l’artiste à accepter une part d’imprévisible que la peinture classique, le dessin ou la sculpture tendent souvent à contrôler.

Cette ambivalence explique la puissance de son œuvre. La poudre évoque la fête, la guerre, les rites populaires, les inventions chinoises, les cérémonies impériales, les catastrophes modernes. Elle est primitive et technologique, ancestrale et contemporaine, joyeuse et dangereuse. Entre ses mains, elle devient un alphabet de forces. Cai Guo-Qiang ne peint pas seulement avec le feu. Il travaille avec le souffle, la pression, la fumée, la trace, la peur et l’émerveillement.

Ses grands événements d’explosion ont marqué plusieurs décennies d’art public. Le grand public l’associe souvent aux cérémonies d’ouverture et de clôture des Jeux olympiques de Pékin en 2008, dont il conçut les effets visuels et pyrotechniques. Le monde de l’art retient également ses expositions au Metropolitan Museum of Art, au Solomon R. Guggenheim Museum, aux Offices de Florence, au Museo Nacional del Prado ou encore ses projets filmés, dont Sky Ladder, documentaire consacré à l’une de ses œuvres les plus mythiques, une échelle de feu tendue vers le ciel de sa ville natale.

Après le Centre Pompidou, le Douro

La venue de Cai Guo-Qiang à Porto intervient quelques mois après une autre intervention très commentée, Le Dernier Carnaval, conçue pour accompagner symboliquement la fermeture temporaire du bâtiment du Centre Pompidou, à Paris, avant sa grande rénovation. Là encore, l’artiste avait travaillé sur une architecture chargée de mémoire, en transformant une façade en surface d’apparition. À Paris, le feu dialoguait avec un monument de la modernité culturelle française. À Porto, il change de régime. Il ne s’agit plus d’une façade, mais d’un paysage urbain et fluvial.

La différence est essentielle. Le Douro n’est pas un écran. C’est un organisme. Il coupe et relie, sépare et coud, porte l’histoire commerciale, maritime, littéraire et populaire de Porto. En choisissant les deux rives comme cadre, One Page transforme la ville en livre ouvert. Porto et Gaia deviennent les deux pages d’un même volume, le fleuve servant à la fois de pli, de miroir et de respiration.

L’œuvre annoncée mêlera drones et poudre. Ce dialogue entre technologie numérique et explosion physique est révélateur de l’évolution récente du travail de Cai Guo-Qiang. Le drone permet la coordination, la précision, la géométrie aérienne. La poudre introduit au contraire le tremblement, la combustion, l’accident, l’irréversibilité. L’un relève du programme, l’autre du surgissement. L’un écrit dans l’espace, l’autre l’embrase. Entre les deux se joue une tension très contemporaine, celle d’un art public qui cherche encore à produire de l’inattendu dans un monde saturé d’images calculées.

Cai Guo Qiang
Cai Guo Qiang

Porto, ville-livre

One Page s’inscrit dans BABELL, festival littéraire et culturel porté par la Fundação Livraria Lello et coproduit avec la municipalité de Porto. L’événement, organisé du 24 au 29 juin 2026, entend faire de la ville un vaste espace de lectures, de débats, de concerts, d’expositions et de performances. La programmation réunit notamment Olga Tokarczuk, László Krasznahorkai, Margaret Atwood, Salman Rushdie, Julian Barnes, Javier Cercas, Héctor Abad Faciolince ou encore Byung-Chul Han.

Dans ce contexte, la présence de Cai Guo-Qiang n’est pas anecdotique. Elle permet de déplacer la littérature hors du livre, sans la dissoudre dans l’événementiel. One Page prend au sérieux la métaphore de la ville-livre. Une page n’est pas seulement une surface où l’on écrit. C’est un espace d’adresse. Quelqu’un y laisse un signe pour quelqu’un d’autre. Or l’œuvre de Cai Guo-Qiang fonctionnera précisément comme cela. Elle adressera à Porto une phrase sans mots, lisible par tous et traduisible par personne.

Il y a dans ce geste une beauté mais aussi une limite. Les grandes œuvres pyrotechniques risquent toujours d’être absorbées par l’économie du spectaculaire. Elles peuvent devenir images de communication, cartes postales de puissance urbaine, preuve de rayonnement. L’intérêt de Cai Guo-Qiang tient à ce qu’il travaille au bord de cette ambiguïté. Ses œuvres sont monumentales, parfois institutionnelles, mais elles portent en elles leur propre disparition. Elles n’installent pas un monument durable. Elles produisent une secousse, puis laissent le vide revenir.

L’art de disparaître

La grandeur de One Page se mesurera donc moins à sa taille qu’à sa capacité à faire sentir cette contradiction. Un événement d’une telle ampleur, annoncé comme l’un des plus importants de ce type jamais présentés en Europe, peut fasciner par sa démesure. Mais le véritable sujet de Cai Guo-Qiang est ailleurs. Il ne s’agit pas seulement de lever les yeux. Il s’agit de comprendre que le ciel, pendant quelques minutes, peut devenir une matière de lecture.

Une page de feu est une page qui ne conserve rien. Elle ne se range pas dans une bibliothèque. Elle ne se relit pas au calme. Elle impose une lecture collective, instantanée, presque archaïque. Les spectateurs ne seront pas devant un objet, mais dans une situation. Ils partageront une durée brève, un fleuve, une ville, une disparition. C’est peut-être là que l’œuvre touche à la littérature, non dans l’illustration du livre, mais dans l’expérience commune d’un signe qui nous précède et nous échappe.

Informations pratiques

Cai Guo-Qiang, One Page
Samedi 27 juin 2026, 20 h 15
Performance visible depuis la Ribeira, à Porto, et depuis la rive de Gaia
Dans le cadre de BABELL, festival littéraire et culturel organisé à Porto du 24 au 29 juin 2026

Cyrielle d’Alexandrie
Je suis contre les hommes, tout contre eux. Et j'aime la compagnie des femmes à lunettes qui récitent des vers de Sappho en buvant du Meursault allongées dans le sable tiède.