Avec l’exposition Ombres de Naples, présentée jusqu’au 1er novembre 2026, l’Inguimbertine de Carpentras réunit plus de 200 dessins, photographies et sérigraphies d’Ernest Pignon-Ernest. Une traversée de la série monumentale conçue par l’artiste entre 1988 et 2015, mais aussi un retour en Vaucluse, là où s’affirma dès 1966 l’un des principes fondateurs de son œuvre : réveiller la mémoire enfouie des lieux.
Depuis plus d’un demi-siècle, Ernest Pignon-Ernest donne vie à des figures qui ne sont jamais de simples images déposées dans la ville : elles apparaissent comme des revenants, des révélateurs ou des corps provisoirement rendus à l’histoire.
À Naples, où il intervient pendant près de trois décennies, cette démarche trouve l’un de ses accomplissements les plus vastes. Les ruelles, les églises, les palais et les façades écorchées deviennent les parties visibles d’une mémoire souterraine où se mêlent les vivants et les morts, les cultes antiques et chrétiens, la grande peinture et les rites populaires.
L’Inguimbertine à l’Hôtel-Dieu présente plus de 200 œuvres, dont plusieurs inédites : dessins préparatoires, sérigraphies destinées aux murs et photographies conservant la trace d’installations aujourd’hui disparues. Après les expositions consacrées à C215 en 2024 puis à Joseph-Siffred Duplessis, l’établissement poursuit ainsi son dialogue entre patrimoine et création contemporaine.

Naples, ville des vivants et des morts
Peu de villes semblent aussi profondément accordées à l’œuvre d’Ernest Pignon-Ernest. Construite sur des couches successives de civilisations, parcourue de cavités et de catacombes, Naples vit sous la double menace du Vésuve et des terres brûlantes de la Solfatare. L’histoire, la légende et la géologie y composent un même paysage mental.
Dans ses rues, l’artiste convoque Virgile, les figures bibliques, les rites funéraires, la peste et les survivances païennes. Il ne restitue pas un folklore : il interroge la persistance des images. Que devient une figure de Caravage lorsqu’elle réapparaît sur une façade abîmée, à hauteur de passant ? L’histoire de l’art quitte alors le musée pour retrouver la poussière, la pluie, les regards distraits et la ferveur de la ville.
La femme au drap, réalisée en 1990, montre avec quelle intensité une figure peut habiter l’architecture. Placée dans l’embrasure sombre d’une façade, elle semble surgir du mur, portant un drap qui tient à la fois du vêtement, du suaire et du rideau de théâtre. Ailleurs, un dessin inspiré du David et Goliath de Caravage ou une Image de la peste font remonter la violence ancienne à la surface de la ville.
Le mur comme second corps
Chez Ernest Pignon-Ernest, l’œuvre ne se réduit jamais au dessin original. Elle naît de la rencontre entre une figure, un lieu, une lumière et une histoire. Sur le papier, on admire la précision du trait et la force du clair-obscur ; dans la rue, l’image acquiert une autre nature. Le mur devient son second corps.
La photographie joue dès lors un rôle essentiel. Elle ne documente pas seulement l’intervention : elle fixe l’instant où l’image semble avoir toujours appartenu à la façade, parmi les portes, les inscriptions, les passants et les accidents de la pierre.
Car ces œuvres sont vouées à disparaître. Le papier se déchire, se délave, les murs sont repeints. Cette précarité appartient pleinement à leur sens. Les figures apparaissent, résistent un temps, puis s’effacent, laissant derrière elles ce que René Char appelait des « traces qui font rêver ».

Caravage et les ombres méditerranéennes
La présence de Caravage traverse naturellement le parcours. Le peintre séjourna à Naples au début du XVIIe siècle et y produisit plusieurs œuvres majeures. Son art de faire surgir les corps hors de la nuit constitue l’une des grandes sources visuelles d’Ernest Pignon-Ernest. Chez l’un comme chez l’autre, la lumière ne dissipe pas les ténèbres : elle leur donne une forme.
Pignon-Ernest ne se livre toutefois jamais à la citation savante pour elle-même. Lorsqu’il reprend une attitude, un drapé ou une composition ancienne, il les confronte à l’espace social contemporain. Les modèles sacrés retrouvent ainsi le sol de la ville, parmi les pauvres, les marginaux et les passants dont la peinture religieuse emprunta souvent les corps.
Naples devient un palimpseste où les dévotions chrétiennes recouvrent les cultes antiques sans les abolir, où les palais baroques s’élèvent sur des fondations anciennes et où les vivants continuent à parler aux morts. L’artiste décrit lui-même cette entreprise comme une quête au long cours de ce qui fonde sa culture et sa sensibilité méditerranéennes.
Le retour au Vaucluse
La présentation d’Ombres de Naples à Carpentras possède une résonance particulière. Le Vaucluse est le territoire où, en 1966, Ernest Pignon-Ernest, alors âgé de 24 ans, définit l’un des principes essentiels de sa pratique.
Alors que la France installe sur le plateau d’Albion une composante de sa force nucléaire, il reproduit au pochoir, sur les routes, les murs et les rochers du plateau de Sault, la silhouette d’un corps irradié inspirée d’une photographie d’Hiroshima. Le corps a disparu ; il n’en subsiste qu’une ombre, une absence devenue image.
Ce geste associe déjà une forme humaine, un lieu précis et une violence politique rendue abstraite par les infrastructures militaires. L’artiste résumera plus tard sa démarche par une formule devenue centrale : « réactiver le potentiel de mémoire des lieux ».
L’exposition forme ainsi une boucle : les images napolitaines reviennent dans la région où s’est affirmée cette relation entre figure, territoire et mémoire. Elles y rencontrent également la profondeur latine du Comtat Venaissin et les voix de Pétrarque et de René Char, deux poètes pour lesquels le paysage ne fut jamais un simple décor.
Exposer un art conçu pour disparaître
Comment faire entrer au musée une œuvre qui n’existe pleinement que dans la rue et qui assume son effacement ? L’exposition répond à cette difficulté en réunissant les différents états du travail. Le dessin révèle la naissance de la figure ; la sérigraphie montre l’image destinée au mur ; la photographie restitue son insertion dans la ville.
Le musée devient moins un conservatoire de reliques qu’un lieu de remontage. Il rassemble ce que la rue a dispersé et ce que le temps a effacé. Il permet aussi de mesurer la puissance graphique d’un artiste trop rapidement assimilé au seul « street art ». Ernest Pignon-Ernest précède largement l’essor de ce mouvement et sa pratique ne se confond ni avec le graffiti ni avec la signature urbaine. Son dessin, nourri de peinture ancienne, d’anatomie et de clair-obscur, possède une densité classique constamment déplacée vers les conflits et les mémoires du présent.
Plusieurs de ses images sont ainsi entrées dans l’imaginaire collectif : Arthur Rimbaud en vagabond moderne ou Pier Paolo Pasolini portant sa propre dépouille, tel un Christ de déposition. Les figures napolitaines procèdent du même pouvoir de condensation. Anciennes et contemporaines, sacrées et profanes, elles rendent visible ce qui demeure d’ordinaire au seuil du regard : la fragilité des corps, la persistance des morts et la violence silencieuse des lieux.
Entre le Vésuve et le Ventoux
Ombres de Naples donne accès à l’une des recherches les plus longues et les plus profondes d’Ernest Pignon-Ernest. Elle montre comment une ville peut être parcourue pendant des années sans être épuisée et comment une image éphémère peut laisser une trace plus durable qu’un monument.
Dans les salles de l’Inguimbertine, Naples est nécessairement absente : il n’y a ni son bruit, ni sa chaleur, ni les accidents de lumière qui faisaient surgir les collages. Mais les photographies attestent que ces apparitions ont eu lieu, tandis que les dessins en conservent la force intérieure.
Soixante ans après l’ombre d’Hiroshima tracée sur les routes du plateau d’Albion, Ernest Pignon-Ernest revient ainsi dans le Vaucluse avec les ombres d’une autre terre menacée par le feu. Entre le Vésuve et le Ventoux, Naples et Carpentras, la rue et le musée, l’exposition compose une puissante géographie de la mémoire méditerranéenne.
Informations pratiques
Ernest Pignon-Ernest, Ombres de Naples
Jusqu’au 1er novembre 2026
Bibliothèque-musée Inguimbertine à l’Hôtel-Dieu
180, place Aristide-Briand, 84200 Carpentras
Renseignements : 04 90 63 04 92.








