Quelle ne fut pas ma surprise le vendredi 15 mars au matin, lorsque j’atterris, comme chaque matin sur les coups de 6h30, sur France Culture, de découvrir que l’invitée de Guillaume Erner serait Karine Tuil, à qui il offrait même une carte blanche (et évidemment elle le fut).
J’avais en effet rangé cette autrice et son œuvre dans la veine romanesque de Katerine Pancol, à savoir : les livres écrits comme des séries Netflix. Ce qui requiert un certain talent, qu’on enseigne apparemment dans des écoles, mais ce ne sont pas les livres que je lis. Enfin je n’en lis plus, pour être précise car je me suis cogné la trilogie Pancol comme tout le monde lorsque, la trentaine venant, on a vraiment besoin de légèreté tant notre quotidien peut être pesant. Et ça fait le job je dois dire. Mais ce n’est pas une « expérience littéraire » à proprement parler. Ça se rapprocherait plus du domaine du conte pour adultes, me semble-t-il.
Je me rappelle vaguement être tombée sur un livre de Karine Tuil dans une des nombreuses boîtes à dons que je fréquente dans une station balnéaire de la côte Atlantique. Le livre, intitulé L’invention de nos vies est sorti en 2013 – déjà, mon dieu ! – et racontait l’histoire d’un jeune homme d’origine arabe, Samir, qui, pour réussir sa carrière d’avocat d’affaires à New York, s’approprie une partie de l’histoire de son ami d’enfance, Samuel, qui est juif. Sélectionné pour l’intégralité des prix littéraires français, finaliste du Goncourt et lauréat de rien, le livre m’est tombé des mains avant la fin, de sorte qu’aujourd’hui encore je ne peux pas vous dire quelle morale tirer de l’histoire.
Mais je fais confiance à Guillaume Erner, allez savoir pourquoi ? Et dans son « humeur du matin », ce vendredi 15 mars, il affirmait carrément : « Je vais vous faire deux confidences, j’aime beaucoup le dernier livre de Karine Tuil et, notamment, la première page que je trouve absolument parfaite. »
« Le premier réflexe de Lehman au réveil, c’était de vérifier le classement de son dernier livre dans la liste des meilleures ventes ; après seulement, il avalait un anxiolytique, généralement un Xanax mais il tolérait bien aussi le Lexomil. Quand, pris d’une insomnie, il se levait pour boire, il ne résistait pas à la tentation de faire défiler sous ses yeux encore ensommeillés les titres les plus vendeurs. Les premiers, c’était toujours de la merde. Des livres pour bonnes femmes aux titres débiles (…) »
Diantre ! Me dis-je. Si Guillaume est si assertif de bon matin, ne serais-je pas passée à côté d’une autrice importante dotée d’un point de vue singulier sur le monde d’aujourd’hui ? Puisque Guillaume la kiffe, je suis allée jusqu’à écouter la carte blanche qu’il lui a consacrée ce matin-là. D’autant que le thème de sa carte blanche « éprise de justice » ne pouvait que me séduire, moi qui le suis aussi ! Pour ouvrir son entretien, Erner décrit le dernier roman de Karine Tuil, La guerre par d’autres moyens, comme un « beau roman », évoquant « des vies disloquées », « des amours dysfonctionnelles », « des personnes en état de faiblesse ».
« Tous mes livres saisissent des êtres au moment où ils chutent, au moment où ils vacillent », répond gravement Karine Tuil. « Ce qui m’intéresse c’est la vulnérabilité de la condition humaine… Ce sont souvent dans mes livres des personnages de pouvoir, qui sont dans des situations de pouvoir mais qui montrent une fragilité. »
Fichtre ! Et tout ça depuis le septième arrondissement de Paris, je m’en rendrai vite compte en commençant le roman que j’ai couru acheter après cette émission tant était grand mon espoir de lire un truc français intéressant.
Quelle ne fut pas ma déconvenue ! Pour permettre au lecteur de bien me comprendre, il faut que je précise que je n’ai plus d’abonnement Netflix depuis maintenant deux ans et que j’ai donc totalement décroché des structures narratives peu ou prou débilitantes offertes en continu par ce concurrent de votre sommeil, comme dit son patron.
Je me suis retrouvée plongée dans une sitcom franchement caricaturale et dont les décors sont le 8e (ou 7e ?) arrondissement, le Festival de Cannes et, parfois, des quartiers populaires quand l’un des personnages, une femme issue du peuple, autrement dit un peu vulgaire, reçoit dans son appartement un réalisateur de cinéma au comportement abusif…
Je vais m’en tenir à quelques reproches, ne souhaitant pas non plus passer la journée sur la critique d’un livre que je n’ai pas aimé (c’est mauvais pour le Karma) :
- personnages abracadabrantesques,
- absence de profondeur tant dans leur description que dans le scénario (appelons une tuil une tuile),
- éloge d’un mode de vie bourgeois caricatural, les personnages populaires étant soit des domestiques soit des paumés,
- impression dérangeante que les situations sociales servent uniquement de décor à des intrigues personnelles qui relèvent plus du soap que du roman à thèse.
Je découvre depuis que je ne suis pas la seule à être sortie agacée de cette lecture. Plusieurs critiques – discrètes, mais bien là – relèvent le manque de subtilité dans l’écriture, l’enchaînement de clichés, le manichéisme des rapports de pouvoir. Dans Le Canard Enchaîné, un chroniqueur moque un « roman qui veut cocher toutes les cases de l’époque mais oublie d’exister comme littérature ». Sur Babelio, un lecteur parle d’un « livre qui donne l’impression d’avoir été pensé pour les plateaux télé du soir même, plus que pour durer ».
Écrire que Karine Tuil sonde les mécaniques cruelles du pouvoir avec ce nouveau roman, comme vous le faites en quatrième de couverture, c’est vraiment abuser cruellement de votre pouvoir, Monsieur Gallimard…