À l’occasion du mois des Fiertés, Unidivers propose un parcours à travers plusieurs décennies de cinéma queer. Non pas un palmarès définitif — il serait impossible, et sans doute absurde, de prétendre enfermer une telle histoire dans une liste close — mais une traversée sensible : films cultes, œuvres militantes, mélodrames, comédies, récits d’apprentissage, grands gestes romanesques ou propositions plus troubles, qui ont accompagné, déplacé ou bousculé la représentation des vies LGBTQIA+ à l’écran.
Du soupçon destructeur de La Rumeur aux corps en lutte de 120 Battements par minute, des flamboyances drag de John Waters aux amours retenues de Carol, du trouble adolescent de Tomboy à la tendresse spectrale de Sans jamais nous connaître, ces films racontent autant l’histoire du cinéma que celle des regards : ce qu’une époque autorise à montrer, ce qu’elle censure, ce qu’elle caricature, puis ce qu’elle apprend peu à peu à laisser vivre.
Un parcours chronologique dans le cinéma LGBTQIA+
La Rumeur de William Wyler
- Titre original : The Children’s Hour
- Sortie : 1961
- Pays : États-Unis
- Durée : 1 h 48
- Réalisation : William Wyler
- Avec : Audrey Hepburn, Shirley MacLaine, James Garner, Miriam Hopkins, Fay Bainter
Adapté de la pièce The Children’s Hour de Lillian Hellman, elle-même inspirée d’un fait divers judiciaire écossais du XIXe siècle, La Rumeur met en scène Karen Wright et Martha Dobie, deux institutrices dont la vie bascule lorsqu’une élève les accuse d’entretenir une relation « contre nature ». Le film appartient encore à une époque où l’homosexualité ne peut guère être représentée qu’à travers la honte, le soupçon ou le malheur. Mais il demeure essentiel pour comprendre le poids social de la calomnie et la violence des normes morales.
À savoir : William Wyler avait déjà adapté la pièce de Lillian Hellman en 1936 sous le titre These Three, mais la dimension lesbienne de l’intrigue avait alors été fortement modifiée sous la pression du code de censure hollywoodien.
Les Funérailles des roses de Toshio Matsumoto
- Titre original : Bara no sōretsu
- Sortie : 1969
- Pays : Japon
- Durée : 1 h 45
- Réalisation : Toshio Matsumoto
- Avec : Peter, Osamu Ogasawara, Yoshio Tsuchiya, Emiko Azuma
Film expérimental majeur du cinéma japonais, Les Funérailles des roses plonge dans le Tokyo underground de la fin des années 1960. Eddie, jeune figure queer travaillant dans un bar gay, se trouve au cœur d’une rivalité amoureuse et symbolique qui rejoue librement le mythe d’Œdipe. Entre documentaire, fiction, collage pop, théâtre, interviews et ruptures formelles, Toshio Matsumoto signe une œuvre radicale, qui a profondément marqué l’imaginaire du cinéma queer et expérimental.
À savoir : le film est souvent cité comme l’une des inspirations visuelles de Stanley Kubrick pour Orange mécanique, notamment dans son usage des visages, des accélérations et d’une violence stylisée.
Pink Flamingos de John Waters
- Sortie : 1972
- Pays : États-Unis
- Durée : 1 h 33
- Réalisation : John Waters
- Avec : Divine, David Lochary, Mary Vivian Pearce, Mink Stole, Edith Massey
Avec Pink Flamingos, John Waters érige le mauvais goût en arme esthétique. Divine, figure culte de la contre-culture drag, y revendique le titre d’« être le plus immonde du monde ». Scandaleux, punk, outrageusement camp, le film ne cherche ni la respectabilité ni l’intégration : il célèbre les marges dans leur puissance d’excès. Aujourd’hui encore, il reste l’un des grands manifestes du cinéma underground queer.
À savoir : tourné avec un budget dérisoire, Pink Flamingos est devenu un film culte des séances de minuit. Son influence dépasse très largement le cinéma underground : il a participé à faire de Divine une icône queer mondiale.
Priscilla, folle du désert de Stephan Elliott
- Titre original : The Adventures of Priscilla, Queen of the Desert
- Sortie : 1994
- Pays : Australie
- Durée : 1 h 44
- Réalisation : Stephan Elliott
- Avec : Terence Stamp, Hugo Weaving, Guy Pearce, Bill Hunter
Deux drag queens et une femme trans traversent l’Outback australien à bord d’un bus baptisé Priscilla pour aller se produire dans un hôtel perdu au milieu du désert. Sous ses paillettes, ses chansons et ses costumes devenus mythiques, le film raconte aussi l’exposition à l’homophobie, la solitude, la sororité et la force du spectacle comme espace de survie. Une comédie solaire, mais jamais naïve.
À savoir : le film a remporté l’Oscar des meilleurs costumes, reconnaissance rare pour une comédie queer australienne devenue culte dans le monde entier.
Philadelphia de Jonathan Demme
- Sortie : 1993 aux États-Unis ; 1994 en France
- Pays : États-Unis
- Durée : 2 h 05
- Réalisation : Jonathan Demme
- Avec : Tom Hanks, Denzel Washington, Antonio Banderas, Jason Robards, Mary Steenburgen
Andrew Beckett, brillant avocat dans un grand cabinet, est licencié après que ses employeurs ont découvert son homosexualité et sa séropositivité. Avec Philadelphia, Hollywood aborde frontalement, pour un large public, la discrimination liée au sida. Le film porte encore les prudences d’une grande production américaine des années 1990, mais son importance historique demeure considérable : il a contribué à faire entrer dans l’espace populaire la question de la sérophobie et de l’injustice professionnelle.
À savoir : Tom Hanks a remporté l’Oscar du meilleur acteur pour ce rôle. La chanson Streets of Philadelphia de Bruce Springsteen a également été couronnée par l’Oscar de la meilleure chanson originale.
Ma vie en rose de Alain Berliner
- Sortie : 1997
- Pays : Belgique, France, Royaume-Uni
- Durée : 1 h 28
- Réalisation : Alain Berliner
- Avec : Georges Du Fresne, Michèle Laroque, Jean-Philippe Écoffey, Hélène Vincent
Ludovic, enfant assigné garçon à la naissance, est persuadé d’être une fille. Ce qui lui paraît évident devient pour sa famille et son voisinage une source de trouble, de malaise et de violence sociale. Ma vie en rose demeure l’un des films européens les plus marquants sur l’enfance, le genre et le regard des adultes. Sa délicatesse tient à ce qu’il ne réduit jamais Ludovic à un « problème » : le problème, ici, vient surtout du monde qui refuse de l’écouter.
À savoir : le film a reçu le Golden Globe du meilleur film étranger, signe de son retentissement international inattendu pour une œuvre francophone abordant l’identité de genre chez l’enfant.
Velvet Goldmine de Todd Haynes
- Sortie : 1998
- Pays : Royaume-Uni, États-Unis
- Durée : 2 h 04
- Réalisation : Todd Haynes
- Avec : Jonathan Rhys Meyers, Ewan McGregor, Christian Bale, Toni Collette, Eddie Izzard
Faux biopic, rêve glam et enquête mélancolique, Velvet Goldmine revisite les années 1970 à travers une rock star fictive, Brian Slade, inspirée par les figures de David Bowie, Iggy Pop ou Lou Reed. Todd Haynes y fait du glam rock un espace de trouble identitaire, de désir et de métamorphose. Le film ne raconte pas seulement une époque musicale : il évoque ce moment où des adolescents ont découvert, par la scène, le maquillage, les corps et les chansons, qu’une autre manière d’exister était possible.
À savoir : Todd Haynes avait déjà imposé un regard queer singulier avec Poison en 1991. Avec Velvet Goldmine, il inscrit cette sensibilité dans une fresque pop sur la fabrication des mythes musicaux.
Boys Don’t Cry de Kimberly Peirce
- Sortie : 1999 aux États-Unis ; 2000 en France
- Pays : États-Unis
- Durée : 1 h 58
- Réalisation : Kimberly Peirce
- Avec : Hilary Swank, Chloë Sevigny, Peter Sarsgaard, Brendan Sexton III
Inspiré de l’histoire tragique de Brandon Teena, jeune homme trans assassiné dans le Nebraska en 1993, Boys Don’t Cry a longtemps été considéré comme une œuvre importante de visibilité. Le film doit toutefois être revu aujourd’hui avec un regard critique : il a contribué à faire connaître une histoire réelle de transphobie meurtrière, mais il participe aussi d’une tradition hollywoodienne centrée sur la souffrance, la violence et le sacrifice des personnes trans. Son importance historique n’empêche donc pas d’en interroger les limites.
À savoir : Hilary Swank a remporté l’Oscar de la meilleure actrice pour son interprétation. Le film demeure régulièrement cité dans les débats sur la représentation des personnes trans par des acteurs ou actrices cisgenres.
Billy Elliot de Stephen Daldry
- Sortie : 2000
- Pays : Royaume-Uni, France
- Durée : 1 h 50
- Réalisation : Stephen Daldry
- Avec : Jamie Bell, Julie Walters, Gary Lewis, Jamie Draven
Dans une ville minière du nord de l’Angleterre, Billy, onze ans, découvre la danse classique alors qu’il est censé apprendre la boxe. Billy Elliot n’est pas à proprement parler un film LGBTQIA+, mais il occupe une place importante dans un imaginaire queer élargi : celui des garçons qui refusent les assignations viriles, des corps qui cherchent leur vérité hors des rôles imposés, et de l’art comme échappée hors de la brutalité sociale.
À savoir : Jamie Bell, choisi pour le rôle principal alors qu’il était adolescent, a remporté le BAFTA du meilleur acteur, devant plusieurs comédiens confirmés.
Mulholland Drive de David Lynch
- Sortie : 2001
- Pays : États-Unis, France
- Durée : 2 h 26
- Réalisation : David Lynch
- Avec : Naomi Watts, Laura Harring, Justin Theroux, Ann Miller, Robert Forster
À Los Angeles, une femme amnésique croise la route de Betty, jeune actrice pleine d’espoir. Entre rêve hollywoodien, désir féminin, vertige identitaire et cauchemar mental, Mulholland Drive ne relève pas du cinéma militant, mais il a marqué l’imaginaire queer par son exploration troublante du fantasme, de la projection et de l’amour impossible. Chez David Lynch, l’identité n’est jamais stable : elle se fissure, se dédouble, se rejoue dans les images.
À savoir : le projet avait d’abord été conçu comme un pilote de série télévisée. Après le refus de la chaîne ABC, David Lynch l’a repris et transformé en long-métrage de cinéma.
Chouchou de Merzak Allouache
- Sortie : 2003
- Pays : France
- Durée : 1 h 45
- Réalisation : Merzak Allouache
- Avec : Gad Elmaleh, Alain Chabat, Claude Brasseur, Roschdy Zem, Catherine Frot
Porté par Gad Elmaleh, Chouchou appartient à une tradition comique française qui mêle travestissement, cabaret et intégration sociale. Le film a popularisé une figure queer auprès du grand public, mais il doit aussi être regardé avec les précautions de son époque : certaines situations reposent sur des ressorts de comédie aujourd’hui discutables. Il reste néanmoins un jalon intéressant dans la visibilité populaire des personnages queer dans le cinéma français des années 2000.
À savoir : le personnage de Chouchou est né dans l’univers scénique de Gad Elmaleh avant de devenir le centre d’un long-métrage populaire.
Mysterious Skin de Gregg Araki
- Sortie : 2004
- Pays : États-Unis, Pays-Bas
- Durée : 1 h 45
- Réalisation : Gregg Araki
- Avec : Joseph Gordon-Levitt, Brady Corbet, Michelle Trachtenberg, Elisabeth Shue
Gregg Araki signe l’un de ses films les plus sombres. Deux garçons, Brian et Neil, ont vécu dans l’enfance un traumatisme dont ils portent, chacun à sa manière, les traces. L’un croit avoir été enlevé par des extraterrestres ; l’autre affronte sa mémoire sous une forme bien plus brutale. Film sur l’abus, le déni, la dissociation et la survie, Mysterious Skin est une œuvre dure, mais essentielle dans la filmographie d’Araki, cinéaste majeur des marges adolescentes et queer.
À savoir : le film adapte le roman de Scott Heim, publié en 1995. Il est souvent considéré comme l’un des rôles les plus marquants de Joseph Gordon-Levitt avant sa pleine reconnaissance hollywoodienne.
Le Secret de Brokeback Mountain de Ang Lee
- Titre original : Brokeback Mountain
- Sortie : 2005 aux États-Unis ; 2006 en France
- Pays : États-Unis, Canada
- Durée : 2 h 14
- Réalisation : Ang Lee
- Avec : Heath Ledger, Jake Gyllenhaal, Michelle Williams, Anne Hathaway
Été 1963, Wyoming. Jack Twist et Ennis Del Mar sont engagés pour garder un troupeau de moutons à Brokeback Mountain. Leur amitié devient un amour que l’Amérique rurale, virile et conservatrice refuse de nommer. Ang Lee filme moins une passion impossible qu’une vie entière mutilée par la peur. Le film a profondément marqué les années 2000 en donnant au mélodrame gay une ampleur romanesque et tragique de grand cinéma classique.
À savoir : le film a remporté le Lion d’or à la Mostra de Venise et trois Oscars, dont celui de la meilleure réalisation pour Ang Lee.
Milk de Gus Van Sant
- Titre français : Harvey Milk
- Sortie : 2008 aux États-Unis ; 2009 en France
- Pays : États-Unis
- Durée : 2 h 08
- Réalisation : Gus Van Sant
- Avec : Sean Penn, James Franco, Josh Brolin, Emile Hirsch, Diego Luna
Le film retrace le parcours de Harvey Milk, militant et élu de San Francisco, première personnalité politique ouvertement gay élue à une fonction importante en Californie. Gus Van Sant raconte une trajectoire collective autant qu’individuelle : celle d’un quartier, d’un mouvement, d’une parole publique conquise contre la peur. Sean Penn y incarne un Harvey Milk lumineux, stratège, fragile et obstiné.
À savoir : Sean Penn a remporté l’Oscar du meilleur acteur pour ce rôle. Le film a également valu à Dustin Lance Black l’Oscar du meilleur scénario original.
Kaboom de Gregg Araki
- Sortie : 2010
- Pays : États-Unis, France
- Durée : 1 h 26
- Réalisation : Gregg Araki
- Avec : Thomas Dekker, Juno Temple, Haley Bennett, Chris Zylka, Roxane Mesquida
Smith mène une vie d’étudiant apparemment banale, entre désir pour son colocataire, amitié fusionnelle et aventures sexuelles, avant d’être happé par un délire apocalyptique. Avec Kaboom, Gregg Araki retrouve son goût pour le chaos adolescent, les identités fluides, les hallucinations pop et l’énergie sexuelle comme dérèglement du monde. Le film est queer jusque dans sa structure : instable, excessive, mouvante, impossible à discipliner.
À savoir : Kaboom a reçu la Queer Palm au Festival de Cannes en 2010, prix décerné à un film traitant de thématiques LGBTQIA+ dans les sélections cannoises.
Tomboy de Céline Sciamma
- Sortie : 2011
- Pays : France
- Durée : 1 h 22
- Réalisation : Céline Sciamma
- Avec : Zoé Héran, Malonn Lévana, Jeanne Disson, Sophie Cattani, Mathieu Demy
Laure, dix ans, arrive dans un nouveau quartier et se présente aux autres enfants sous le prénom de Mickaël. Céline Sciamma filme l’enfance comme un territoire d’invention, de jeu et de danger. Tomboy n’enferme pas son personnage dans une catégorie définitive : il accompagne un moment de passage, de liberté fragile, avant que le regard des adultes ne vienne brutalement rappeler les normes.
À savoir : tourné avec une économie de moyens et une grande proximité avec ses jeunes interprètes, le film a connu une importante carrière internationale dans les festivals et les circuits scolaires.
Weekend de Andrew Haigh
- Sortie : 2011
- Pays : Royaume-Uni
- Durée : 1 h 37
- Réalisation : Andrew Haigh
- Avec : Tom Cullen, Chris New, Jonathan Race
Après une soirée chez des amis, Russell rencontre Glen dans un club gay. Ce qui devait être une aventure d’un soir devient une parenthèse intime, politique et bouleversante. Andrew Haigh filme la naissance d’un lien à travers les conversations, les silences, les corps et les désaccords. Weekend est un grand film sur ce que signifie parler de soi quand on a longtemps appris à se protéger.
À savoir : Andrew Haigh poursuivra son exploration de l’intimité gay et de la solitude avec la série Looking, puis avec Sans jamais nous connaître.
Laurence Anyways de Xavier Dolan
- Sortie : 2012
- Pays : Canada, France
- Durée : 2 h 48
- Réalisation : Xavier Dolan
- Avec : Melvil Poupaud, Suzanne Clément, Nathalie Baye, Monia Chokri
Laurence annonce à Fred, la femme qu’elle aime, son désir de vivre en femme. Xavier Dolan déploie une fresque baroque sur l’amour, la transition, le regard social et l’impossibilité de rester exactement les mêmes lorsque l’autre se révèle. Le film a parfois été discuté pour ses choix de représentation, mais il demeure l’une des œuvres qui ont imposé Dolan comme cinéaste du débordement affectif, de la parole vive et des identités en transformation.
À savoir : Suzanne Clément a reçu le prix d’interprétation féminine dans la section Un Certain Regard à Cannes pour son rôle de Fred.
The Normal Heart de Ryan Murphy
- Sortie : 2014
- Pays : États-Unis
- Durée : 2 h 12
- Réalisation : Ryan Murphy
- Avec : Mark Ruffalo, Matt Bomer, Julia Roberts, Jim Parsons, Taylor Kitsch
Adapté de la pièce de Larry Kramer, The Normal Heart revient sur les premières années de l’épidémie de sida à New York et sur l’émergence d’un militantisme gay face à l’indifférence politique et médicale. Le film rappelle la colère, la peur, l’urgence, mais aussi les conflits internes d’une communauté contrainte de s’organiser pour survivre. Une œuvre de mémoire, portée par l’énergie du théâtre militant.
À savoir : Larry Kramer, auteur de la pièce originale, fut aussi l’un des cofondateurs d’ACT UP à New York. La fiction est donc indissociable d’une histoire militante vécue de l’intérieur.
Pride de Matthew Warchus
- Sortie : 2014
- Pays : Royaume-Uni
- Durée : 2 h
- Réalisation : Matthew Warchus
- Avec : Bill Nighy, Imelda Staunton, Dominic West, Andrew Scott, George MacKay, Ben Schnetzer
En 1984, sous Margaret Thatcher, un groupe de militants gays et lesbiens londoniens décide de soutenir les mineurs en grève. Les deux mondes semblent d’abord éloignés, voire méfiants l’un envers l’autre. Pride raconte pourtant une alliance historique entre luttes sociales et luttes LGBTQIA+. Film généreux, drôle et profondément politique, il rappelle que les solidarités les plus fécondes naissent souvent là où personne ne les attendait.
À savoir : le film s’inspire de l’histoire réelle du groupe Lesbians and Gays Support the Miners, créé pendant la grande grève des mineurs britanniques de 1984-1985.
Imitation Game de Morten Tyldum
- Titre original : The Imitation Game
- Sortie : 2014
- Pays : Royaume-Uni, États-Unis
- Durée : 1 h 54
- Réalisation : Morten Tyldum
- Avec : Benedict Cumberbatch, Keira Knightley, Matthew Goode, Mark Strong, Charles Dance
Le film retrace la vie d’Alan Turing, mathématicien et cryptologue britannique qui contribua au décryptage d’Enigma pendant la Seconde Guerre mondiale avant d’être condamné pour homosexualité. Imitation Game a permis de faire connaître au grand public une figure scientifique majeure, longtemps humiliée par l’État britannique. Même s’il simplifie et romanesque certains aspects de son existence, il rappelle l’injustice historique subie par Turing et par tant d’autres hommes persécutés pour leur orientation sexuelle.
À savoir : Alan Turing a reçu des excuses officielles du gouvernement britannique en 2009, puis une grâce royale posthume en 2013.
Carol de Todd Haynes
- Sortie : 2015
- Pays : Royaume-Uni, États-Unis
- Durée : 1 h 58
- Réalisation : Todd Haynes
- Avec : Cate Blanchett, Rooney Mara, Sarah Paulson, Kyle Chandler, Jake Lacy
Dans le New York des années 1950, Therese, jeune employée d’un grand magasin, rencontre Carol, femme élégante prisonnière d’un mariage finissant. Todd Haynes adapte Patricia Highsmith avec une retenue somptueuse : regards, gants, vitres, voitures, distances. Carol est un mélodrame de la reconnaissance différée, où le désir féminin se dit moins par déclaration que par intensité silencieuse.
À savoir : le film adapte le roman The Price of Salt de Patricia Highsmith, publié en 1952 sous le pseudonyme de Claire Morgan. Le livre était remarquable pour son époque car il ne condamnait pas ses héroïnes lesbiennes à une fin punitive.
Danish Girl de Tom Hooper
- Titre original : The Danish Girl
- Sortie : 2015
- Pays : Royaume-Uni, Allemagne, Danemark, Belgique, États-Unis
- Durée : 1 h 59
- Réalisation : Tom Hooper
- Avec : Eddie Redmayne, Alicia Vikander, Ben Whishaw, Matthias Schoenaerts, Amber Heard
Inspiré librement de la vie de Lili Elbe, artiste danoise et l’une des premières personnes connues à avoir eu recours à une chirurgie de réassignation sexuelle, Danish Girl a participé à rendre visible une histoire trans auprès d’un vaste public. Le film demeure toutefois controversé, notamment en raison de son regard très esthétisant et du choix d’un acteur cisgenre pour incarner Lili Elbe. À mentionner, donc, comme œuvre de visibilité autant que comme objet critique.
À savoir : Alicia Vikander a remporté l’Oscar de la meilleure actrice dans un second rôle pour son interprétation de Gerda Wegener.
Moonlight de Barry Jenkins
- Sortie : 2016 aux États-Unis ; 2017 en France
- Pays : États-Unis
- Durée : 1 h 51
- Réalisation : Barry Jenkins
- Avec : Trevante Rhodes, Ashton Sanders, Alex Hibbert, Mahershala Ali, Naomie Harris, André Holland, Janelle Monáe
Chiron grandit dans un quartier pauvre de Miami, entre violence, solitude, désir tu et quête d’identité. En trois âges de la vie, Barry Jenkins compose une œuvre d’une beauté rare sur la masculinité noire, l’intimité, la tendresse et la difficulté de se dire. Premier film centré sur une histoire queer noire à recevoir l’Oscar du meilleur film, Moonlight a déplacé en profondeur les représentations du désir masculin et de la vulnérabilité.
À savoir : lors de la cérémonie des Oscars 2017, Moonlight a remporté le prix du meilleur film après une confusion célèbre avec La La Land, d’abord annoncé par erreur.
120 Battements par minute de Robin Campillo
- Sortie : 2017
- Pays : France
- Durée : 2 h 23
- Réalisation : Robin Campillo
- Avec : Nahuel Pérez Biscayart, Arnaud Valois, Adèle Haenel, Antoine Reinartz, Félix Maritaud
Au début des années 1990, alors que le sida tue depuis près de dix ans, les militants d’Act Up-Paris multiplient les actions pour dénoncer l’indifférence des pouvoirs publics et des laboratoires pharmaceutiques. Robin Campillo filme la lutte, les assemblées, les corps, l’amour et la mort avec une intensité politique et charnelle exceptionnelle. 120 Battements par minute est à la fois un film de mémoire, un film de groupe et un grand chant funèbre traversé par la vie.
À savoir : Robin Campillo a lui-même milité à Act Up-Paris dans les années 1990, ce qui donne au film une précision rare dans la représentation des réunions, des actions et des débats internes.
Call Me by Your Name de Luca Guadagnino
- Sortie : 2017 aux États-Unis ; 2018 en France
- Pays : Italie, France, Brésil, États-Unis
- Durée : 2 h 12
- Réalisation : Luca Guadagnino
- Avec : Timothée Chalamet, Armie Hammer, Michael Stuhlbarg, Amira Casar, Esther Garrel
Été 1983, quelque part dans le nord de l’Italie. Elio, dix-sept ans, rencontre Oliver, jeune chercheur américain venu travailler auprès de son père. Luca Guadagnino filme l’éveil du désir dans une lumière d’été, entre érudition, sensualité, musique et mélancolie. Le film a touché un vaste public par sa manière d’inscrire l’amour dans le temps bref d’une saison, puis dans la mémoire d’une vie.
À savoir : James Ivory a remporté l’Oscar du meilleur scénario adapté pour le film, d’après le roman d’André Aciman publié en 2007.
Plaire, aimer et courir vite de Christophe Honoré
- Sortie : 2018
- Pays : France
- Durée : 2 h 12
- Réalisation : Christophe Honoré
- Avec : Vincent Lacoste, Pierre Deladonchamps, Denis Podalydès, Adèle Wismes, Clément Métayer
En 1990, Arthur, étudiant à Rennes, rencontre Jacques, écrivain parisien. Ils se plaisent, s’aiment, se cherchent, mais le temps leur est compté. Christophe Honoré signe l’un de ses films les plus personnels, traversé par la mémoire du sida, la jeunesse, la littérature et la géographie affective entre Paris, Rennes et la Bretagne. Le titre dit tout : aimer, oui, mais dans l’urgence d’une époque où l’avenir peut se refermer à chaque instant.
À savoir : le film a été présenté en compétition officielle au Festival de Cannes 2018. Sa présence de Rennes dans le récit lui donne une résonance particulière pour les spectateurs bretons.
Girl de Lukas Dhont
- Sortie : 2018
- Pays : Belgique, Pays-Bas
- Durée : 1 h 45
- Réalisation : Lukas Dhont
- Avec : Victor Polster, Arieh Worthalter, Oliver Bodart, Tijmen Govaerts
Lara, quinze ans, rêve de devenir danseuse étoile. Son corps, soumis à l’exigence de la danse et à celle de la transition, devient le lieu d’une tension extrême. Girl a été salué pour sa puissance émotionnelle, mais aussi critiqué pour sa focalisation sur la souffrance corporelle et le regard médicalisé porté sur une jeune fille trans. Il mérite donc d’être présenté avec cette double lecture : œuvre forte, mais représentation discutée.
À savoir : le film a remporté la Caméra d’or à Cannes en 2018, prix qui récompense un premier long-métrage.
Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma
- Sortie : 2019
- Pays : France
- Durée : 2 h 02
- Réalisation : Céline Sciamma
- Avec : Noémie Merlant, Adèle Haenel, Luàna Bajrami, Valeria Golino
En 1770, Marianne est chargée de peindre le portrait de mariage d’Héloïse, qui refuse de poser. Sous couvert de compagnie, elle l’observe, puis l’aime. Céline Sciamma signe un film majeur sur le regard féminin, le consentement, la mémoire et la disparition. Ici, l’amour ne se construit pas contre un homme violent, mais dans un monde où les femmes disposent de peu de temps et de peu d’espace pour se choisir. D’où la force bouleversante de chaque geste.
À savoir : le film a reçu le prix du scénario au Festival de Cannes 2019. Il a aussi remporté la Queer Palm.
Lire aussi notre article sur Portrait de la jeune fille en feu
Été 85 de François Ozon
- Sortie : 2020
- Pays : France, Belgique
- Durée : 1 h 40
- Réalisation : François Ozon
- Avec : Félix Lefebvre, Benjamin Voisin, Philippine Velge, Valeria Bruni Tedeschi, Isabelle Nanty, Melvil Poupaud
Adapté du roman La Danse du coucou d’Aidan Chambers, Été 85 raconte la rencontre entre Alexis et David sur la côte normande. François Ozon retrouve ici l’adolescence, le fantasme, le deuil et le romanesque sentimental. Le film fonctionne comme une carte postale trouble : sous les couleurs de l’été se dessine une histoire d’obsession, de projection et de perte.
À savoir : François Ozon avait lu le roman d’Aidan Chambers à l’adolescence. Le projet est donc lié à une mémoire intime ancienne du cinéaste.
Close de Lukas Dhont
- Sortie : 2022
- Pays : Belgique, Pays-Bas, France
- Durée : 1 h 44
- Réalisation : Lukas Dhont
- Avec : Eden Dambrine, Gustav De Waele, Émilie Dequenne, Léa Drucker
Léo et Rémi, treize ans, sont amis depuis toujours. Leur proximité, regardée puis commentée par les autres, devient soudain fragile. Close n’est pas un film queer au sens frontal du terme, mais il touche à une question fondamentale : comment la société apprend très tôt aux garçons à craindre la tendresse, l’intimité et la douceur entre eux. Lukas Dhont filme cette blessure avec une grande délicatesse plastique.
À savoir : le film a remporté le Grand Prix du Festival de Cannes 2022, ex æquo avec Stars at Noon de Claire Denis.
Le Bleu du Caftan de Maryam Touzani
- Sortie : 2022
- Pays : Maroc, France, Belgique, Danemark
- Durée : 2 h 02
- Réalisation : Maryam Touzani
- Avec : Lubna Azabal, Saleh Bakri, Ayoub Missioui
Halim tient avec son épouse Mina une boutique traditionnelle de caftans dans la médina de Salé. Son homosexualité, longtemps tue, constitue l’un des secrets autour desquels le couple a construit son équilibre. L’arrivée d’un jeune apprenti et la maladie de Mina viennent tout bouleverser. Maryam Touzani signe un film d’une immense pudeur sur l’amour conjugal, le désir contenu, le soin et la possibilité d’aimer autrement que selon les catégories attendues.
À savoir : le film a été présenté dans la section Un Certain Regard à Cannes en 2022 et a représenté le Maroc dans la course à l’Oscar du meilleur film international.
L’Innocence de Hirokazu Kore-eda
- Titre original : Kaibutsu
- Sortie : 2023
- Pays : Japon
- Durée : 2 h 06
- Réalisation : Hirokazu Kore-eda
- Avec : Sakura Andō, Eita Nagayama, Sōya Kurokawa, Hinata Hiiragi, Yūko Tanaka
Une mère s’inquiète du comportement de son fils Minato et soupçonne son professeur. Le récit se recompose peu à peu à travers plusieurs points de vue, jusqu’à révéler une vérité plus intime et plus fragile. Hirokazu Kore-eda filme l’enfance, le malentendu, la peur du jugement et la naissance d’un lien entre deux garçons. L’Innocence est un film sur ce que les adultes ne voient pas, ou voient trop vite.
À savoir : le scénario est signé Yūji Sakamoto, qui a reçu le prix du scénario au Festival de Cannes 2023. La musique est l’une des dernières compositions de Ryūichi Sakamoto pour le cinéma.
Sans jamais nous connaître de Andrew Haigh
- Titre original : All of Us Strangers
- Sortie : 2023 au Royaume-Uni et aux États-Unis ; 2024 en France
- Pays : Royaume-Uni, États-Unis
- Durée : 1 h 45
- Réalisation : Andrew Haigh
- Avec : Andrew Scott, Paul Mescal, Claire Foy, Jamie Bell
À Londres, Adam vit seul dans une tour presque vide. La rencontre avec Harry ouvre une brèche, tandis qu’il retrouve, comme dans un rêve, ses parents morts lorsqu’il était enfant. Andrew Haigh signe un film spectral sur le deuil, la solitude gay, l’enfance blessée et la possibilité tardive d’être enfin entendu. Andrew Scott et Paul Mescal y composent l’un des duos les plus bouleversants du cinéma récent.
À savoir : le film adapte librement le roman japonais Présences d’un été de Taichi Yamada, déjà porté à l’écran au Japon en 1988 sous le titre The Discarnates.
Queer de Luca Guadagnino
- Sortie : 2024 ; sortie française en 2025
- Pays : Italie, États-Unis
- Durée : 2 h 15
- Réalisation : Luca Guadagnino
- Avec : Daniel Craig, Drew Starkey, Jason Schwartzman, Lesley Manville
Adapté du roman de William S. Burroughs, Queer suit Lee, Américain expatrié à Mexico dans les années 1950, obsédé par un jeune homme qui lui échappe. Luca Guadagnino poursuit son exploration du désir comme fièvre, manque, projection et vertige. Avec Daniel Craig dans un rôle à contre-emploi, le film inscrit l’amour queer dans un monde d’errance, de drogues, de solitude et de fantasmes hallucinés.
À savoir : William S. Burroughs a écrit Queer dans les années 1950, mais le roman n’a été publié qu’en 1985. Cette publication tardive nourrit l’aura presque fantomatique du texte adapté par Luca Guadagnino.
Des preuves d’amour d’Alice Douard
- Sortie : 2025
- Pays : France
- Durée : 1 h 37
- Réalisation : Alice Douard
- Avec : Ella Rumpf, Monia Chokri, Noémie Lvovsky
Céline attend l’arrivée de son premier enfant, mais ce n’est pas elle qui est enceinte : c’est Nadia, sa femme, qui portera leur fille. À travers cette situation, Alice Douard interroge la maternité lesbienne, la filiation, la reconnaissance juridique et la place de celle qui devient mère sans passer par la grossesse. Le film touche à un enjeu très contemporain : comment faire reconnaître l’amour, le soin et la responsabilité lorsqu’ils ne correspondent pas encore pleinement aux cadres hérités.
À savoir : Des preuves d’amour est le premier long-métrage d’Alice Douard. Le film a été présenté à la Semaine de la critique à Cannes en 2025.
La Petite Dernière d’Hafsia Herzi
- Sortie : 2025
- Pays : France
- Réalisation : Hafsia Herzi
- Avec : Nadia Melliti, Park Ji-min, Amina Ben Mohamed, Rita Benmannana
Adaptant le roman de Fatima Daas, Hafsia Herzi suit une jeune femme musulmane qui explore son désir pour les femmes sans renier sa foi, sa famille ni les contradictions qui la traversent. Le film refuse les oppositions simplistes entre religion et désir, appartenance et liberté, loyauté familiale et émancipation. C’est un cinéma de seuils, de visages et de silences, qui confirme Hafsia Herzi comme l’une des grandes cinéastes françaises de l’intime.
À savoir : le film est adapté du premier roman de Fatima Daas, La Petite Dernière, publié en 2020, récit très remarqué sur l’identité, la foi, la famille et le désir lesbien.
Tout ira bien de Ray Yeung
- Titre international : All Shall Be Well
- Sortie : 2024 ; sortie française en 2025
- Pays : Hong Kong
- Durée : 1 h 33
- Réalisation : Ray Yeung
- Avec : Patra Au, Maggie Li Lin Lin, Tai Bo, Leung Chung-Hang
Angie et Pat vivent ensemble depuis plus de trente ans à Hong Kong. À la mort brutale de Pat, Angie découvre combien son amour, pourtant évident pour elles, demeure fragile aux yeux de la famille, de la loi et des institutions. Ray Yeung signe un film sobre et poignant sur le vieillissement queer, les droits successoraux, l’invisibilisation des couples lesbiens âgés et la violence discrète des cadres juridiques qui ne reconnaissent pas toujours les vies vécues.
À savoir : le film a remporté le Teddy Award du meilleur long-métrage à la Berlinale 2024, prix consacré aux œuvres LGBTQIA+ présentées au festival.
Pillion de Harry Lighton
- Sortie : 2025 ; sortie française en 2026
- Pays : Royaume-Uni
- Durée : 1 h 43
- Réalisation : Harry Lighton
- Avec : Harry Melling, Alexander Skarsgård, Douglas Hodge, Lesley Sharp
Premier long-métrage de Harry Lighton, Pillion suit Colin, jeune homme timide, lorsqu’il rencontre Ray, motard charismatique qui l’entraîne dans une relation BDSM. Le film s’intéresse moins au scandale supposé du désir qu’aux codes, aux rôles, au consentement et à la manière dont une relation peut devenir un espace d’apprentissage de soi. Présenté à Cannes dans la section Un Certain Regard, Pillion prolonge la diversification récente des récits queer à l’écran.
À savoir : le film est adapté du roman Box Hill d’Adam Mars-Jones. Il a reçu le prix du scénario dans la section Un Certain Regard au Festival de Cannes 2025.
Un cinéma de la visibilité, mais aussi de la nuance
Ces films ne racontent pas tous la même histoire. Certains ont ouvert des portes, d’autres ont vieilli, certains doivent être revus avec reconnaissance, d’autres avec prudence. Les représentations LGBTQIA+ au cinéma ont longtemps été dominées par la punition, la maladie, le secret, la mort ou la caricature. Puis sont venus les récits de lutte, les comédies de visibilité, les mélodrames amoureux, les portraits d’adolescence, les histoires de famille, les récits trans, les films sur le vieillissement, la filiation ou la mémoire.
Le cinéma queer n’est donc pas un genre unique. Il traverse le drame, la comédie, le fantastique, le film musical, le documentaire, le cinéma expérimental, le mélodrame, le récit historique ou le teen movie. Il est parfois frontalement militant, parfois presque secret. Mais il pose toujours, d’une manière ou d’une autre, la même question : comment vivre, aimer, apparaître, se nommer et être reconnu lorsque le monde a d’abord appris à ne pas vous voir ?
