Avec The Furious, Kenji Tanigaki ne vient pas gentiment frapper à la porte du cinéma d’action. Il la défonce à coups de tibias, entre par la fenêtre, traverse la table basse et laisse le salon en état de catastrophe heureuse. Thriller martial hongkongais porté par Xie Miao, Joe Taslim, Yang Enyou, Brian Le, Joey Iwanaga, Yayan Ruhian et Jeeja Yanin, le film ne réinvente ni le récit de vengeance ni le grand mélodrame criminel à papa furax. Mais il fait une chose devenue presque obscène dans le cinéma d’action contemporain : il remet des corps devant la caméra. De vrais corps. Avec du poids, de la sueur, des contusions, de l’os qui proteste et de la rage qui ne passe pas par un ordinateur.
L’histoire de The Furious tient dans une boîte d’allumettes trempée dans l’essence. Wang Wei, incarné par Xie Miao, voit sa fille enlevée par un réseau criminel. La police, comme souvent dans ce genre de cauchemar urbain, regarde ailleurs, répond trop tard ou patauge dans une boue morale qui sent le vieux dossier classé sans suite. Wang Wei ne cherche pas seulement son enfant. Il descend dans une société où la justice officielle n’est plus une colonne vertébrale, mais un décor en carton-pâte. À ses côtés, Navin, journaliste joué par Joe Taslim, porte sa propre brûlure, liée à la disparition mystérieuse de sa femme.
On pourrait soupirer. Encore un père lancé dans la nuit, encore des ravisseurs, encore des flics pourris, encore la grande lessive des méchants. Oui. Et alors ? Kenji Tanigaki ne prétend pas avoir découvert un nouveau continent narratif. Il prend une vieille carcasse de thriller, lui branche des électrodes sous les côtes et la regarde se relever. Ce qui l’intéresse n’est pas tant le récit que la manière dont les corps s’y cognent. Chez lui, la dramaturgie ne passe pas d’abord par les phrases, mais par les appuis, les chutes, les reprises, les esquives, les torsions, les fractures et les relances. Le scénario sert de rampe de lancement. Le vrai film commence quand la gravité se met à chanter faux.
Un film qui boite par le récit, mais court comme un démon
Autant poser le couteau sur la table. The Furious n’est pas un grand film par son écriture dramatique. L’intrigue avance parfois avec la subtilité d’un camion lancé dans une échoppe de nouilles. Les dialogues n’ont pas toujours vocation à révéler des âmes, mais plutôt à déplacer les personnages vers le prochain carnage organisé. Les ressorts mélodramatiques sont connus, la mécanique criminelle schématique, les méchants parfois dessinés au marqueur noir.
Mais ce défaut n’éteint rien. Il éclaire au contraire la nature du monstre. The Furious n’est pas un drame auquel on aurait ajouté des scènes d’action pour réveiller le public après la sieste. C’est un film de combat auquel on a donné une intrigue pour que les coups puissent s’enchaîner, s’amplifier, se répondre, monter en fièvre jusqu’à l’épuisement. Le cœur de l’œuvre n’est pas littéraire. Il est musculaire, nerveux, cinétique. Il bat dans les phalanges.
À ce titre, Kenji Tanigaki rejoint la grande famille des cinéastes pour lesquels le combat n’est pas un supplément, mais une langue. Chez Jackie Chan, Sammo Hung, Yuen Woo-ping ou Donnie Yen, une scène d’action réussie n’est jamais une simple parenthèse spectaculaire. Elle raconte un tempérament, une intelligence de l’espace, une manière de survivre. The Furious reprend cette vieille grammaire hongkongaise et la pousse dans une zone plus sèche, plus panasiatique, plus brutale. Moins cabriole de fête foraine, davantage messe noire pour rotules insurgées.
Kenji Tanigaki, grand prêtre des impacts
Le film tient d’abord à la qualité folle de ses scènes d’action. Folle, mais pas brouillonne. Voilà ce qui change tout. Dans quantité de blockbusters contemporains, l’action est devenue une purée numérique. Ça cogne, ça saute, ça tombe, ça explose, mais plus personne ne sait vraiment où est la porte, qui frappe qui, ni pourquoi tel monsieur volant vient de traverser trois murs sans perdre sa coupe de cheveux. Le cinéma moderne a parfois remplacé le combat par une bouillie de pixels dopée au café froid.
Kenji Tanigaki, lui, croit encore au poids d’un coup. Un coup doit avoir une direction, une durée, une conséquence. Il doit sortir d’un corps et en heurter un autre. Il doit modifier l’espace. Il doit laisser une trace. Le spectateur comprend où se trouvent les combattants, d’où surgit le danger, comment l’avantage change de camp, pourquoi une esquive réussit, pourquoi une erreur coûte cher. Cette lisibilité ne rend pas la violence plus aimable. Elle la rend plus honnête.
Chaque affrontement ressemble à une petite architecture de douleur. Il y a des motifs, des ruptures, des reprises, des variations. Les murs, les couloirs, les véhicules, les sols, les objets, les surfaces métalliques ou glissantes ne sont jamais de simples décors. Ils deviennent partenaires de crime. Le monde entier se met à frapper. Une table n’est plus une table, mais une promesse de traumatisme. Un mur n’est plus un mur, mais un instrument de percussion. Un sol n’est plus un sol, mais une mauvaise nouvelle pour les vertèbres.
Dans ses meilleurs moments, The Furious retrouve même la vérité burlesque du grand cinéma d’action. Non pas le gag au sens léger, mais cette science du désastre organisé qui faisait du corps humain une machine sublime et ridicule, toujours trop lente ou trop rapide pour le monde qui l’entoure. Le corps veut survivre. Le décor veut l’humilier. Le cinéma commence là.
Une internationale des tibias et des fantômes martiaux
L’autre grande joie du film tient à son casting, véritable sommet panasiatique pour amateurs de combat rapproché, de mâchoires serrées et de cinéma qui sent la salle d’entraînement. Xie Miao apporte une intensité sèche, concentrée, presque ascétique. Joe Taslim impose cette présence nerveuse que les spectateurs de The Raid n’ont pas oubliée. Yayan Ruhian arrive avec sa mémoire compacte du combat indonésien, ce mélange d’économie, de cruauté et de vitesse qui donne l’impression que chaque geste a été inventé dans une pièce trop petite. Jeeja Yanin convoque l’énergie thaïlandaise, acrobatique, frontale, forgée dans l’engagement total du corps.
Kenji Tanigaki ne les aligne pas comme des figurines pour cinéphiles en manque de sueur. Il les fait dialoguer. Chaque corps apporte une tradition, une vitesse, une température. Chine, Hong Kong, Indonésie, Thaïlande, diasporas asiatiques : The Furious ne vend pas un slogan multiculturel. Il fabrique une langue commune à partir des styles. Ici, les corps parlent avant les communiqués de presse. Et ils parlent fort.
La comparaison avec The Raid était inévitable. Oui, The Furious partage avec Gareth Evans le goût du combat prolongé, du contact brutal, de l’épuisement physique. Mais le film de Tanigaki n’est pas un clone. The Raid travaillait l’immeuble comme piège vertical, comme enfer de béton étage par étage. The Furious préfère les surfaces instables, les passages, les véhicules, les espaces urbains qui se transforment en arènes provisoires. C’est moins la tour infernale que la ville entière devenue ring malade.
Le film est donc un carrefour. Il reprend le savoir-faire hongkongais, le durcit au contact de l’Indonésie, l’électrise avec l’héritage thaïlandais, puis l’envoie dans un format international capable de parler aux spectateurs contemporains sans trahir la précision de l’ancien monde martial. C’est du cinéma de genre, oui. Mais du genre qui a fait des pompes avant de venir.
La fureur n’est pas une solution, c’est une fièvre
Le titre pourrait laisser croire à un pur exercice de rage, une sorte de jukebox à baffes où il suffirait de glisser une pièce pour voir tomber des criminels. The Furious est plus trouble. La fureur n’y est pas seulement une énergie spectaculaire. Elle est le symptôme d’un monde qui ne protège plus. Wang Wei ne devient pas violent parce qu’il serait secrètement programmé pour la destruction. Il le devient parce que les médiations ordinaires se sont effondrées autour de lui. Police, enquête, justice, parole, recours : tout semble en panne, en retard, en vente ou déjà mort.
C’est là que le film devient plus intéressant que son synopsis. Le cinéma de vengeance peut facilement virer au fantasme de comptoir, celui du type qui règle tout lui-même parce que l’État serait mou, la justice lente et les méchants trop nombreux. The Furious n’échappe pas totalement à cette tentation. Il y a bien une ivresse de la riposte, une joie dangereuse à voir le corps aller plus vite que la loi. Mais Kenji Tanigaki laisse aussi passer autre chose. Cette fureur est une catastrophe autant qu’une libération. Elle ne prouve pas la grandeur du justicier solitaire. Elle révèle la maladie de la société qui l’a rendu nécessaire.
Navin, le journaliste, renforce cette lecture. Il n’est pas seulement là pour ajouter un partenaire au père enragé. Il introduit la question de la vérité. Wang Wei cherche son enfant. Navin cherche ce qui a été enfoui. Tous deux affrontent une même machine d’opacité. Le réseau criminel n’est pas seulement une bande de ravisseurs à neutraliser. Il représente un monde où les victimes disparaissent dans les angles morts, où les puissants se protègent, où l’information circule mal, où la justice arrive toujours après la casse.
La violence de Wang Wei n’est donc pas seulement familiale. Elle est politique, au sens le plus noir du terme. Elle dit ce qui se passe quand une société laisse les individus seuls avec leur douleur. À la fin, ce ne sont pas les poings qui ont raison. C’est le monde qui a eu tort avant eux.
Trop de sang ? Peut-être. Trop d’action ? Jamais très loin.
Il faut pourtant garder la tête froide, même quand le film l’envoie contre le mur. The Furious appartient à cette famille de films qui veulent constamment dépasser leur propre plafond. Chaque séquence promet d’être plus folle que la précédente. Plus rapide, plus inventive, plus brutale, plus rouge. Cette logique de surenchère est grisante, mais elle peut aussi devenir fatigante. Certains spectateurs sortiront de là heureux comme après un concert trop fort. D’autres auront l’impression d’avoir passé 113 minutes dans une machine à laver remplie de couteaux.
Le dernier acte semble parfois tirer sur la corde. Le gore peut paraître appuyé. La brutalité flirte avec la complaisance. L’excellence chorégraphique n’efface pas toujours le sentiment d’accumulation. À force de croire que l’action peut tout porter, le film oublie parfois de laisser ses personnages respirer, penser, simplement exister hors de la tempête. Mais ce défaut est aussi l’envers de sa grandeur. The Furious ne sait pas toujours s’arrêter parce qu’il croit au mouvement comme d’autres croient à la providence.
On ne va pas vers The Furious pour une élégance de salon. On y va pour une expérience de saturation physique. Une cérémonie brutale où le sang, la sueur, le métal, le béton et les os composent une partition de garage. Dan Scully a parlé de « poésie visuelle trempée dans le sang ». L’image est juste. Le film n’est pas fin. Mais il est travaillé. Son excès n’est pas un accident. C’est sa religion.
Contre le cinéma en apesanteur
La vraie valeur de The Furious tient peut-être à ce qu’il refuse. Il refuse le blockbuster sous perfusion numérique. Il refuse le combat illisible. Il refuse les corps remplacés par des avatars sans poids, sans sueur, sans fatigue. Il refuse cette violence abstraite qui traverse l’écran comme une publicité pour carte graphique. Ici, tout pèse. Les corps pèsent. Les coups pèsent. Les murs pèsent. Les erreurs pèsent. Même les victoires ont l’air d’avoir besoin d’un ostéopathe.
Cette pesanteur redonne au film d’action une dimension presque tragique. Un corps qui se bat n’est pas seulement un instrument de puissance. C’est une matière fragile, limitée, exposée. La beauté des scènes d’action vient de cette contradiction. Les personnages accomplissent des gestes extraordinaires, mais ces gestes rappellent sans cesse qu’ils sont mortels. La virtuosité n’abolit pas la douleur. Elle la rend visible, presque musicale.
Dans un cinéma saturé d’images fabriquées, The Furious réaffirme une croyance ancienne : la présence physique demeure irremplaçable. Ce que l’on admire n’est pas seulement la chorégraphie, mais le fait qu’elle semble encore appartenir à des êtres humains. Le film ne cache pas son artifice. Il le transforme en prouesse concrète, lisible, artisanale. On voit le travail. On sent la fatigue. On croit aux corps. Cela paraît peu. C’est énorme.
Pas un chef-d’œuvre total, mais un uppercut d’époque
Faut-il parler de chef-d’œuvre ? Doucement, camarades. The Furious est sans doute un événement majeur pour les amateurs de cinéma martial. Il peut devenir une référence récente du genre. Il possède cette énergie des films qui font parler les spectateurs à la sortie, avec les mains, les sourcils et le souvenir d’une scène impossible. Mais il ne faut pas confondre grandeur de l’action et perfection du film.
Le récit reste trop schématique pour soutenir la comparaison avec les grands thrillers criminels. Les dialogues sont parfois réduits à leur fonction de carburant. La psychologie demeure moins profonde que l’engagement physique des interprètes. Le film touche ses sommets lorsqu’il accepte pleinement ce qu’il est : non pas un drame complexe ponctué d’action, mais une œuvre d’action totale, où le corps pense à la place du scénario.
C’est déjà beaucoup. C’est même devenu rare. The Furious rappelle que le cinéma martial n’est pas un sous-genre pour amateurs de tibias sonores, mais une forme esthétique complète. Il peut produire de la tension, de l’émotion, de l’espace, du rythme, de la pensée, de la morale. Il peut dire la faillite des institutions, la douleur des disparitions, la fragilité des corps et la tentation dangereuse de la justice privée sans convoquer trois dissertations en trench-coat.
Kenji Tanigaki signe donc un film imparfait, mais incandescent. Un film dont les faiblesses narratives sauteront aux yeux de certains et sembleront secondaires à d’autres. Un film qui ne demande pas d’être admiré pour la finesse de son intrigue, mais pour la puissance avec laquelle il redonne au geste cinématographique une nécessité physique. The Furious n’est peut-être pas le film d’action parfait. Il est mieux que cela par moments : une preuve. La preuve que le genre, confié à de véritables artistes du mouvement, peut encore produire de la stupeur, du rire nerveux, de la douleur fantôme et cette vieille joie enfantine de voir le cinéma retrouver ses poings.
Dans un paysage dominé par l’action numérique, The Furious agit comme une décharge de réel. Ses coups font mal, ses corps tombent vraiment, ses combats respirent l’intelligence du métier. Kenji Tanigaki ne réinvente pas le récit de vengeance. Il le ranime par la chair, le rythme et la douleur. Et rappelle qu’au cinéma, la justice commence parfois par une chose très simple : un corps qui refuse de rester à terre, même quand tout le monde lui conseille aimablement de mourir hors champ.
Fiche film
Titre : The Furious
Réalisation : Kenji Tanigaki
Avec : Xie Miao, Joe Taslim, Yang Enyou, Brian Le, Joey Iwanaga, Yayan Ruhian, Jeeja Yanin
Genre : action, crime, thriller martial
Durée : 1 h 53
Classification américaine : R
Production : Edko Films, Zhejiang Hengdian Film
Sortie américaine : 12 juin 2026