The Christophers de Steven Soderbergh. L’art, l’héritage et les femmes derrière la signature

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Avec The Christophers, Steven Soderbergh signe une comédie noire élégante sur l’art, l’héritage et la contrefaçon. Mais derrière le jeu brillant du faux tableau, le film raconte surtout autre chose : la manière dont les hommes vieillissants tentent de contrôler leur légende, dont les enfants transforment les morts à venir en capital, et dont une femme, appelée à falsifier l’œuvre d’un maître, finit par révéler ce que cette œuvre cherchait encore à taire.

Tout commence comme une affaire de marché. Julian Sklar, peintre autrefois célèbre interprété par Ian McKellen, approche de la mort. Il fut un nom, une signature, une autorité. Il a peint, aimé, blessé, disparu derrière sa propre réputation. Sa gloire repose notamment sur une série de portraits intitulée The Christophers, consacrée à un ancien amour dont le souvenir semble avoir traversé son œuvre comme une écharde. Deux séries ont été vendues, admirées, cotées. Une troisième demeure inachevée.

Les enfants de Julian Sklar, Barnaby et Sallie, joués par James Corden et Jessica Gunning, regardent ces toiles incomplètes avec l’œil très particulier des héritiers pressés. Ils n’y voient pas d’abord une énigme esthétique, ni une blessure intime, encore moins le reste fragile d’un amour ancien. Ils y voient une somme. Leur père va mourir. Les tableaux sont inachevés. Le marché attend. Il suffit donc de trouver une main capable de finir les œuvres à la manière du maître, afin qu’elles puissent être vendues après sa mort comme de véritables Sklar.

Cette main sera celle de Lori Butler, restauratrice, artiste, faussaire possible, incarnée par Michaela Coel. Elle a du talent, une histoire avec Julian Sklar, une prudence de femme qui sait ce que les milieux cultivés peuvent faire aux êtres qu’ils prétendent admirer. Elle entre dans la maison du vieux peintre comme on entre dans une pièce où l’air a déjà été respiré par trop de fantômes. On l’a engagée pour mentir. Elle va peut-être finir par dire la vérité.

L’art comme succession, ou la mort déjà mise en vente

The Christophers est d’abord un film très drôle sur une situation assez hideuse. Deux enfants attendent que leur père meure pour transformer son inachèvement en produit financier. Le ressort pourrait être celui d’une farce cruelle. Soderbergh et le scénariste Ed Solomon préfèrent une comédie noire, plus souple, plus bavarde, plus piquante, où la monstruosité ne se donne jamais comme telle. Elle avance poliment, sous couvert de pragmatisme.

C’est souvent ainsi que fonctionne la violence sociale dans les milieux raffinés. Personne ne dit frontalement qu’il faut exploiter un vieil homme malade. On parle de valeur, de succession, de conservation, d’opportunité, de marché, de patrimoine. On ne dit pas que l’on veut vendre la mort du père. On dit que l’on organise l’avenir. Le film saisit assez bien cette hypocrisie douce, cette manière qu’a l’argent de rendre présentables les gestes les plus indécents.

Le monde de l’art apparaît alors comme un théâtre idéal de la confusion contemporaine. On y parle encore d’authenticité, mais tout y dépend de la signature. On y célèbre la singularité du geste, mais on calcule la valeur posthume. On y prétend honorer les artistes, mais on attend souvent qu’ils meurent pour vraiment les rentabiliser. The Christophers n’en fait pas une satire rageuse. Le film est plus léger, parfois trop léger. Mais son sourire laisse bien voir les dents.

Julian Sklar, ou le vieux privilège du génie blessant

Ian McKellen donne à Julian Sklar une présence magnifique et dangereuse. Le personnage aurait pu se réduire à un vieux misanthrope brillant, distributeur de phrases acides et de leçons définitives sur l’art. Il est cela, bien sûr. Mais il est aussi plus pathétique, plus fragile, plus difficile à aimer. Il appartient à cette génération d’hommes qui ont longtemps confondu leur talent avec une autorisation de blesser.

Julian Sklar parle beaucoup. Il attaque avant d’être atteint. Il ironise pour ne pas s’excuser. Il transforme chaque échange en duel verbal, comme si la parole pouvait encore lui garantir une souveraineté que le corps, la maladie et l’âge sont en train de lui retirer. Ian McKellen joue admirablement cette bataille perdue d’avance entre la majesté du vieux maître et l’humiliation de la dépendance.

Le film devient intéressant lorsqu’il refuse de sauver trop vite son personnage. Julian Sklar n’est pas seulement un homme blessé. Il a blessé. Il ne suffit pas qu’il soit malade pour qu’il devienne innocent. La vieillesse ne lave pas tout. La proximité de la mort peut ouvrir une brèche, mais elle n’efface pas la violence exercée au nom du génie, ni cette manière très masculine d’habiter l’art comme un territoire personnel, où les autres ne sont parfois que des modèles, des muses, des assistants, des enfants ou des dommages collatéraux.

Michaela Coel, ou la femme qui refuse de n’être qu’une main

Face à lui, Michaela Coel impose une présence d’une grande intelligence. Lori Butler ne cherche pas à dominer la scène par éclat. Elle regarde, écoute, attend, se déplace avec une prudence presque animale. Elle est venue pour accomplir une tâche moralement trouble : achever des tableaux qui ne sont pas les siens, imiter une main, prolonger frauduleusement une œuvre. Mais le film comprend vite que Lori n’est pas seulement une technicienne du faux. Elle est une conscience.

C’est là que The Christophers trouve sa vraie tension. Lori a été engagée pour être une main sans sujet, un instrument discret au service d’une escroquerie familiale. Or elle refuse progressivement cette place. Elle ne se contente pas de restaurer ou de falsifier. Elle interprète, résiste, juge, se souvient. Elle oblige Julian Sklar à regarder ce qu’il a laissé inachevé, non seulement sur la toile, mais dans sa propre vie.

Le duo Ian McKellen / Michaela Coel fonctionne parce qu’il oppose deux régimes de présence. Lui occupe l’espace par la parole, par la mémoire, par la réputation. Elle l’habite par le silence, l’attention, la densité. Lui porte l’autorité ancienne du nom. Elle porte l’autorité plus discrète de celle qui sait faire, mais à qui l’on demande de disparaître derrière la signature d’un autre. Cette opposition donne au film sa dimension la plus politique.

La faussaire et la muse ou l’inversion du regard

Le film aurait pu rester une variation élégante sur la contrefaçon. Il devient plus troublant lorsqu’il touche à la question des muses, des assistants, des restaurateurs, de toutes ces figures secondaires qui permettent à une œuvre d’exister sans toujours recevoir le nom, l’argent ou la reconnaissance. Lori Butler entre dans l’atelier comme une faussaire potentielle. Elle en sort, ou du moins elle tente d’en sortir, comme une artiste à part entière.

Cette trajectoire est précieuse. Le monde de l’art a longtemps aimé les femmes lorsqu’elles inspiraient, posaient, soignaient, classaient, préservaient, administraient ou disparaissaient derrière l’homme créateur. The Christophers rejoue ce vieux partage pour mieux le fissurer. Lori n’est pas une muse. Elle n’est pas seulement celle qui ranime le vieux peintre avant sa mort. Elle est celle qui comprend que l’inachèvement d’une œuvre peut être une vérité, et que l’achever au profit du marché serait peut-être une seconde violence.

Le film pose alors une question simple, mais redoutable : à qui appartient une œuvre ? À celui qui l’a commencée ? À celui qui peut l’achever ? À ceux qui en héritent ? À ceux qui l’achètent ? À ceux qui l’ont inspirée ? Ou à ce qui, dans l’œuvre, résiste justement à toutes les formes d’appropriation ?

Un film brillant, parfois trop sage

Il serait toutefois excessif de faire de The Christophers un grand film venimeux sur l’art et le capital. Soderbergh reste un cinéaste trop élégant, parfois trop joueur, pour abandonner complètement son film au malaise. L’ensemble est vif, intelligent, souvent drôle, porté par deux acteurs formidables. Mais il peut aussi sembler trop bien tenu, trop propre, presque trop heureux de son propre dispositif.

Plusieurs réserves formulées par la critique anglo-saxonne touchent juste. Le film est parfois très bavard. Il a quelque chose de théâtral, au bon comme au mauvais sens du terme. Les personnages parlent dans des pièces choisies avec goût, la mécanique narrative avance avec efficacité, les retournements s’emboîtent, mais l’on peut parfois souhaiter que l’image prenne davantage de risques, que la mise en scène déchire un peu plus la surface policée de ce monde.

Le dernier mouvement pourra aussi paraître trop commode. Certaines résolutions semblent refermer avec douceur ce que le film avait pourtant commencé à ouvrir plus douloureusement. Il y avait dans ce sujet la possibilité d’une œuvre plus cruelle sur la nécrophagie du marché de l’art, sur la manière dont les familles convertissent les morts en actifs, sur la façon dont la postérité avale les artistes tout en prétendant les consacrer. Soderbergh préfère une voie plus humaine, plus ronde, moins destructrice. On peut le regretter.

Ce que le film sauve malgré tout

Mais The Christophers sauve quelque chose d’important. Il sauve le plaisir d’un cinéma adulte, dialogué, incarné, qui fait confiance aux acteurs et aux ambiguïtés morales. Il sauve aussi l’idée qu’un film peut parler d’art sans se transformer en brochure d’exposition ni en caricature de galeristes cyniques. Il ne méprise pas son sujet. Il sait que l’art est à la fois une expérience intérieure, une économie, une mise en scène de soi, une transmission et parfois une guerre de propriété.

La relation entre Julian Sklar et Lori Butler donne au film son noyau émotionnel. Elle n’est ni une romance, ni une filiation simple, ni une réconciliation exemplaire. Elle est un face-à-face entre deux êtres séparés par l’âge, la race, le genre, la réputation, l’argent, l’histoire, mais réunis par une question commune : que faire de ce qui reste inachevé ?

Cette question dépasse les tableaux. Elle concerne les œuvres, bien sûr, mais aussi les vies. Julian Sklar approche de la mort avec une œuvre qu’il ne veut peut-être pas voir récupérée. Lori Butler approche de lui avec un talent qu’elle ne veut plus voir réduit à une compétence au service d’un autre nom. Les enfants, eux, voudraient que tout soit achevé, signé, vendu, réglé. Mais le film suggère qu’il existe des choses qu’il faut peut-être laisser ouvertes pour qu’elles demeurent vraies.

Fiche film

Titre : The Christophers
Réalisation : Steven Soderbergh
Scénario : Ed Solomon
Avec : Ian McKellen, Michaela Coel, Jessica Gunning, James Corden
Genre : comédie noire, drame, film de casse artistique
Durée : 1 h 40
Classification américaine : R
Distribution américaine : NEON
Première mondiale : Toronto International Film Festival, 7 septembre 2025

Cyrielle d’Alexandrie
Je suis contre les hommes, tout contre eux. Et j'aime la compagnie des femmes à lunettes qui récitent des vers de Sappho en buvant du Meursault allongées dans le sable tiède.