Médecins, pharmaciens, dentistes : l’IGF veut en finir avec l’autorégulation des soignants

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Médecins, pharmaciens, dentistes
Médecins, pharmaciens, dentistes : l’IGF veut en finir avec l’autorégulation des soignants

L’Inspection générale des finances dresse un constat sévère sur les ordres des médecins, des pharmaciens et des chirurgiens-dentistes.

Gestion irrégulière, gouvernance lourde, contrôle disciplinaire jugé insuffisant, traitement hétérogène des signalements, faiblesse du contrôle des conflits d’intérêts : au-delà des dysfonctionnements, c’est le modèle même de la régulation professionnelle par les pairs qui est mis en cause. L’IGF recommande une réforme profonde à court terme et ouvre deux scénarios de rupture : la suppression des ordres de santé ou leur fusion dans une entité unique, plus transparente, plus contrôlée et davantage tournée vers la protection des patients.

Le rapport de l’Inspection générale des finances ne se contente pas de pointer des anomalies de gestion. Il attaque une architecture institutionnelle héritée, presque intouchable dans l’imaginaire des professions de santé : celle des ordres professionnels, organismes de droit privé chargés d’une mission de service public, financés par des cotisations obligatoires, chargés d’inscrire, de contrôler et, le cas échéant, de sanctionner les professionnels.

Cette architecture repose sur une idée ancienne : les pairs seraient les mieux placés pour juger leurs pairs. La médecine, la pharmacie et la chirurgie dentaire étant des professions techniques, réglementées, complexes, il paraissait logique que leur déontologie soit d’abord confiée à celles et ceux qui en connaissent les réalités. Mais l’IGF estime que ce modèle touche aujourd’hui ses limites. Non parce que l’expertise professionnelle serait inutile, mais parce qu’elle ne suffit plus à garantir l’indépendance, la transparence, la discipline et la protection des patients.

Dans les trois rapports consacrés à l’Ordre national des médecins, à l’Ordre national des pharmaciens et à l’Ordre national des chirurgiens-dentistes, la même faille réapparaît : les ordres ne sont pas seulement des gardiens de la déontologie. Ils fonctionnent aussi comme des institutions de représentation professionnelle, parfois tentées de défendre un corps, un périmètre, des intérêts ou des équilibres internes. Cette confusion entre régulation, discipline et représentation nourrit le soupçon de corporatisme.

Une institution de service public sans contrôle public suffisant

Les ordres de santé occupent une position singulière. Ils ne sont pas des syndicats, même s’ils peuvent parfois en adopter les réflexes. Ils ne sont pas de simples associations professionnelles, puisqu’ils disposent de missions confiées par la loi. Ils ne sont pas non plus des administrations, mais ils exercent des prérogatives essentielles : inscription obligatoire au tableau, contrôle des conditions d’exercice, contrôle des contrats, contrôle des avantages, instruction des plaintes, action disciplinaire.

Ce statut hybride devient problématique lorsque les missions de service public ne sont pas exercées avec la rigueur attendue d’une autorité de régulation. L’IGF observe, selon les ordres, des contrôles insuffisants, des procédures hétérogènes, des remontées d’informations lacunaires, une discipline trop peu systématique, une gestion financière discutable et une gouvernance trop fermée.

L’enjeu n’est donc pas seulement administratif. Il est démocratique. Si les ordres disposent d’un pouvoir de contrôle sur des professions dont l’activité touche directement à la santé, à l’intégrité physique, à l’indépendance médicale, aux conflits d’intérêts et à la sécurité des patients, ils doivent être contrôlés à proportion de ce pouvoir. Or c’est précisément ce que l’IGF juge insuffisant.

L’Ordre des médecins, un géant fragile

Le rapport sur l’Ordre des médecins est le plus lourd politiquement. Il concerne l’ordre le plus puissant, le plus visible, le plus symbolique. Avec plus de 341 000 médecins et près de 18 000 sociétés d’exercice inscrits, un budget annuel d’environ 111 millions d’euros et 103 conseils départementaux, 15 conseils régionaux et un conseil national, l’institution constitue le principal ordre de santé en France.

L’IGF rappelle que l’ordre doit vérifier les conditions de compétence, d’indépendance et de moralité nécessaires à l’exercice de la médecine. Il doit tenir le tableau, contrôler les contrats et avantages, instruire les signalements, traiter les plaintes et sanctionner les manquements déontologiques. Mais le rapport décrit une institution dont les ressources ne sont pas toujours rigoureusement employées et dont les missions sont inégalement exercées.

Au plan financier, la mission relève une forte croissance des effectifs du Conseil national de l’Ordre des médecins, passés de 88 équivalents temps plein en 2010 à 180,3 en 2024. La masse salariale atteint près de 12 millions d’euros en 2024, avec une progression particulièrement dynamique depuis 2020. Cette croissance interroge d’autant plus que l’IGF relève un manque de formalisation des procédures de ressources humaines et l’absence de procédures communes à l’ensemble de l’ordre.

Les achats du Conseil national sont également critiqués. En 2024, ils représentent 16,9 millions d’euros, soit 39 % de ses dépenses. L’IGF identifie au moins 31 manquements aux règles de la commande publique entre 2021 et 2024, pour un montant d’achats de 3,9 millions d’euros auprès des fournisseurs concernés en 2024. Ces manquements touchent des prestations structurantes, dont l’organisation du congrès de l’ordre, des prestations juridiques, des services informatiques, financiers ou liés aux déplacements.

Les indemnités et défraiements des conseillers sont également pointés. Les 58 élus du Conseil national ont perçu, en 2024, environ 2,5 millions d’euros d’indemnités et 1,4 million d’euros de défraiements, soit un montant total moyen de 66 000 euros par conseiller national. L’IGF relève des indemnités de présence versées à des personnes qui n’étaient pas élues d’un conseil de l’ordre, des remboursements insuffisamment justifiés, des frais de bouche généreux, des taxis sans contrôle suffisant et des règles de défraiement trop peu encadrées.

L’organisation d’événements est aussi visée. Le congrès de l’ordre de novembre 2024 a coûté 1,7 million d’euros pour 850 participants, soit plus de 2 000 euros par participant, sans même intégrer tous les frais annexes. Pour l’IGF, ces dépenses interrogent au regard des principes de bonne gestion des ressources ordinales, lesquelles proviennent principalement de cotisations obligatoires.

Quand la représentation professionnelle prend le pas sur la protection des patients

Mais le grief le plus important ne se situe pas dans les comptes. Il concerne le cœur de mission de l’ordre. L’IGF estime que l’Ordre des médecins n’est pas suffisamment organisé pour contrôler, dans la durée, les conditions d’exercice de la médecine et sanctionner efficacement les manquements déontologiques.

Les procédures d’inscription au tableau sont hétérogènes. Le suivi dans le temps des conditions d’exercice est insuffisant. Le contrôle des contrats et des avantages ne garantit pas pleinement l’absence d’atteintes à l’indépendance des médecins. Les signalements et plaintes ne permettent pas de garantir que les manquements déontologiques soient effectivement poursuivis.

Ce point est essentiel. L’ordre ne manque pas seulement de rigueur administrative. Il manque, selon l’IGF, d’un dispositif réellement robuste de protection du patient. Or c’est sa justification première. Une institution ordinale ne peut conserver sa légitimité que si elle démontre qu’elle agit d’abord pour l’intérêt général, non pour la préservation du corps professionnel.

L’IGF relève également que l’action des conseillers nationaux et les moyens de l’ordre sont en partie détournés de ses missions de service public par une activité intense de représentation d’intérêts. Certaines prises de position du Conseil national relèveraient davantage de la défense du périmètre professionnel des médecins que d’une réflexion strictement déontologique. Le rapport cite notamment des positions contestant l’extension de certaines missions confiées aux pharmaciens.

C’est ici que la critique devient institutionnelle. Lorsque l’ordre se comporte comme un défenseur de la profession, il se rapproche d’une logique syndicale. Lorsqu’il instruit des plaintes, contrôle les contrats, examine les avantages et sanctionne les manquements, il exerce une mission de régulation. Ces deux fonctions ne peuvent plus être confondues sans danger pour la confiance publique.

L’Ordre des pharmaciens, une gouvernance trop lourde pour des missions inégalement exercées

Le rapport sur l’Ordre national des pharmaciens est moins sévère au plan de la gestion financière générale. L’IGF juge la gestion budgétaire, financière et comptable globalement satisfaisante, même si elle relève plusieurs irrégularités, notamment en matière d’achats, de ressources humaines, d’immobilier et de formalisation des procédures.

Mais le rapport pose une question simple : pourquoi maintenir une gouvernance aussi lourde si l’essentiel des missions est réalisé par les salariés ? L’Ordre national des pharmaciens repose sur 24 conseils et 716 conseillers ordinaux. Il emploie par ailleurs 228 collaborateurs salariés, dont une partie importante assure concrètement le fonctionnement de l’institution.

L’IGF remet ainsi en cause la pertinence d’une architecture complexe, composée de conseils centraux, de conseils régionaux et de sections professionnelles. Les conseils régionaux de la section A, qui concernent les pharmaciens titulaires d’officine, n’exercent selon le rapport qu’un nombre limité de missions de proximité de nature à justifier leur maintien. La mission propose même leur suppression.

Plus grave, l’ordre n’assure pas l’intégralité des missions qui lui sont confiées par le code de la santé publique. Dans un contexte marqué par la financiarisation de certaines activités, l’IGF relève que l’ordre ne contrôle pas effectivement les contrats et conventions des professionnels, alors que cette mission lui revient. Aucune procédure interne ne définit clairement les modalités de saisine et d’instruction des contrats, et aucune action n’a été engagée pour garantir leur transmission systématique.

L’affaire Urgo comme révélateur

Le contrôle des avantages constitue un autre point sensible. L’affaire Urgo, qui désigne un système illégal de cadeaux mis en place entre 2015 et 2021, agit comme un révélateur. Selon les éléments rappelés par l’IGF, la presse a fait état d’environ 8 000 pharmaciens mis en cause, soit l’équivalent d’un pharmacien titulaire d’officine sur trois. L’ordre connaissait 904 procédures à la date du 27 novembre 2025 et s’était constitué partie civile dans 534 affaires au titre de la défense de l’honneur de la profession.

Pourtant, l’IGF estime que l’ordre n’a pas tiré tous les enseignements de cette affaire dans son rôle de garant de la déontologie et de l’indépendance du pharmacien. Aucune doctrine commune à l’ensemble des conseils ne permet de garantir une grille homogène de décision sur les avantages. L’analyse demeure cloisonnée par dossier, sans vision consolidée par bénéficiaire, alors que le cumul des avantages est précisément déterminant pour apprécier l’indépendance réelle du professionnel.

L’activité disciplinaire pose également question. L’IGF relève un risque d’atteinte à l’impartialité dans la chambre de discipline du Conseil national, lorsqu’un conseiller ordinal appelé à juger a pu avoir connaissance de l’affaire dans le cadre de ses fonctions administratives. Le rapport souligne aussi un biais possible dans la typologie des décisions rendues en appel, au bénéfice du pharmacien poursuivi, en raison de la sous-représentation des ARS, des CPAM et des présidents de conseils de l’ordre parmi les appelants.

Là encore, le problème n’est pas seulement technique. Une institution disciplinaire doit non seulement être impartiale, mais apparaître comme telle. Dans un contexte de défiance, la moindre porosité entre fonction ordinale, représentation professionnelle et jugement disciplinaire fragilise l’ensemble du système.

L’Ordre des chirurgiens-dentistes, entre trésorerie excessive et contrôles hétérogènes

Le rapport sur l’Ordre national des chirurgiens-dentistes insiste d’abord sur la situation financière. L’ordre dispose d’un budget de 27,2 millions d’euros en 2025 pour 58 935 chirurgiens-dentistes inscrits au tableau, dont 47 600 en activité. Les cotisations ordinales représentent 28,3 millions d’euros en 2024, en hausse de 20,9 % depuis 2021. Le montant total des cotisations appelées a progressé de 30 % entre 2020 et 2025.

L’IGF estime que la cotisation est trop élevée au regard des besoins réels et qu’elle contribue à une situation excédentaire. Le résultat net de l’ordre atteint 6,3 millions d’euros en 2024. La trésorerie accumulée représente près de deux ans de fonctionnement, ce qui désincite, selon le rapport, à un pilotage efficient des dépenses.

Le rapport relève aussi un faible pilotage des dépenses, des insuffisances en matière de commande publique, l’absence de planification des investissements, notamment immobiliers, et un suivi budgétaire très insuffisant. Comme pour les autres ordres, le problème tient à l’écart entre l’origine des ressources, des cotisations obligatoires payées par les professionnels, et la faiblesse des mécanismes de contrôle externe.

Mais le cœur du rapport porte, là encore, sur les missions de régulation. L’IGF juge que les missions de contrôle de la profession sont exercées de manière hétérogène et incomplète par le Conseil national et son réseau. L’échelon national ne dispose pas de données fiables sur l’activité des conseils territoriaux.

La vérification des diplômes pose problème. Pour les étudiants français, l’absence de vérification systématique des titres est relevée. Les poursuites pénales ne font pas l’objet d’un suivi spécifique suffisamment formalisé. La détection des affaires repose sur des processus fragiles, incluant parfois la consultation non systématique des médias et des réseaux sociaux.

Des contrôles parfois quasi absents

Le rapport sur les chirurgiens-dentistes indique qu’en 2024, 547 visites de cabinets ont été réalisées par les conseils départementaux, mais que 29 conseils départementaux hexagonaux n’en ont réalisé aucune, tandis que 62 en ont réalisé moins d’une tous les deux mois. Cette donnée illustre l’hétérogénéité du contrôle territorial.

Dans les trois conseils départementaux vérifiés, la mission relève l’absence de vérification des titres pour les étudiants français, l’absence de contrôle d’initiative pour vérifier la réception des conventions et contrats, l’absence d’action au titre du développement professionnel continu et une classification des signalements qui ne repose pas toujours sur une doctrine formalisée.

Le cas du contrôle des avantages est particulièrement préoccupant. Le Conseil national de l’Ordre des chirurgiens-dentistes n’exerce plus, depuis le 30 juillet 2025, la mission de contrôle des avantages octroyés par les entreprises de santé aux chirurgiens-dentistes. L’ordre invoque les dysfonctionnements de la plateforme dédiée, mais l’IGF estime aussi que les moyens humains affectés à cette mission n’ont jamais été dimensionnés au regard du volume des dossiers.

Là encore, c’est la capacité même de l’ordre à exercer les missions que la loi lui confie qui est mise en doute. Si une institution ne contrôle plus les avantages, ne suit pas suffisamment les poursuites pénales, ne vérifie pas systématiquement les titres et ne pilote pas les visites de cabinets, sa légitimité régulatrice se trouve atteinte.

Le problème commun : un réseau éclaté, peu piloté, inégal selon les territoires

Les trois rapports font apparaître un défaut commun : l’éclatement territorial. Les ordres reposent sur des conseils nationaux, régionaux, départementaux ou centraux, dotés de marges de manœuvre importantes, parfois de personnalités juridiques distinctes, de pratiques locales et d’outils de suivi insuffisamment harmonisés.

Cette organisation pouvait se justifier à une époque où la proximité territoriale semblait la condition de la régulation professionnelle. Mais elle devient problématique lorsque la qualité du contrôle dépend du département, de l’implication des élus locaux, de la capacité administrative du conseil, de la doctrine locale ou de la circulation imparfaite des informations.

Pour un patient, cette hétérogénéité est difficilement acceptable. La protection ne devrait pas varier selon le territoire. Un signalement, une plainte, un soupçon de conflit d’intérêts, une poursuite pénale ou un défaut de formation continue devraient faire l’objet d’un traitement homogène, traçable et contrôlable.

L’IGF recommande donc de rationaliser les échelons, de supprimer certains conseils, d’en fusionner d’autres, de renforcer la personnalité juridique unique des ordres et de centraliser les données. Ce mouvement revient à réduire l’autonomie des baronnies locales au profit d’une régulation plus nationale, plus mesurable et plus contrôlée.

La discipline, angle mort du modèle ordinal

La critique la plus sensible concerne la discipline. C’est aussi la plus difficile à entendre pour les professions concernées. Un ordre professionnel tire sa légitimité de sa capacité à rappeler les règles, à sanctionner les manquements et à protéger le public. Si cette capacité est jugée fragile, c’est tout l’édifice qui vacille.

Dans les trois rapports, l’IGF relève des insuffisances disciplinaires de nature différente. Chez les médecins, les signalements et plaintes ne garantissent pas que les manquements soient effectivement poursuivis. Chez les pharmaciens, l’engagement des présidents de conseils dans la défense de la déontologie est jugé fragile et l’affaire Urgo révèle une difficulté à bâtir une doctrine disciplinaire pleinement cohérente. Chez les chirurgiens-dentistes, la chambre disciplinaire nationale connaît des défaillances de gestion et de formalisme, tandis que les signalements sont classés selon des pratiques hétérogènes.

Le problème n’est pas que les ordres ne sanctionneraient jamais. Le problème est qu’ils ne donnent pas toujours la garantie d’un traitement systématique, homogène, indépendant et lisible. Dans un domaine aussi sensible que la santé, la discipline ne peut plus relever d’une logique interne insuffisamment ouverte au regard extérieur.

Les conflits d’intérêts, symptôme d’un monde de santé transformé

La question des conflits d’intérêts traverse les trois rapports. Elle concerne les relations avec les industriels, les avantages, les contrats, les sociétés d’exercice, les formes de financiarisation ou les liens avec des associations. Elle révèle surtout que le monde de la santé a changé.

Le modèle ordinal est né dans un univers professionnel où l’indépendance du praticien se pensait principalement au plan individuel et déontologique. Aujourd’hui, cette indépendance est prise dans des réseaux économiques, industriels, commerciaux, numériques et financiers beaucoup plus complexes. Un médecin, un pharmacien ou un chirurgien-dentiste peut être exposé à des avantages, à des montages sociétaires, à des plateformes, à des groupes, à des investisseurs, à des prescripteurs d’équipements, à des flux d’informations et à des contraintes économiques que le modèle ordinal classique peine à saisir.

Dans ce contexte, la régulation ne peut plus reposer seulement sur la confiance professionnelle. Elle suppose des outils de données, des contrôles croisés, des doctrines nationales, des rapprochements automatisés, des indicateurs, des audits, des pouvoirs d’enquête et un regard extérieur. L’autorégulation par les pairs, telle qu’elle existe aujourd’hui, paraît trop faible pour ce nouveau paysage.

Pourquoi le modèle hérité n’est plus viable pour les patients

Pour les patients, le modèle actuel n’est plus satisfaisant s’il ne garantit pas un traitement clair des plaintes, une poursuite effective des manquements, une impartialité disciplinaire incontestable, un contrôle réel des conflits d’intérêts et une égalité territoriale de protection.

La confiance dans le système de santé ne repose pas seulement sur la compétence des professionnels. Elle repose aussi sur la certitude que les manquements sont identifiés, instruits et sanctionnés par des institutions qui ne protègent pas d’abord leur propre corps. Or les rapports de l’IGF montrent précisément que cette certitude est fragilisée.

Les patients ne peuvent pas être placés face à des institutions perçues comme opaques, lentes, corporatistes ou trop prudentes à l’égard des professionnels mis en cause. Dans une société marquée par la circulation rapide de l’information, la judiciarisation, la parole des victimes, les scandales sanitaires et la défiance envers les autorités, l’entre-soi ordinal devient un risque politique.

Pourquoi le modèle hérité n’est plus viable pour les professionnels eux-mêmes

Le paradoxe est que ce modèle n’est plus viable non plus pour les professionnels. Les médecins, pharmaciens et chirurgiens-dentistes ont besoin d’institutions crédibles. Une profession ne gagne rien à être défendue par une structure soupçonnée de corporatisme. Elle perd au contraire en confiance, en respect public et en légitimité.

Des ordres plus transparents, mieux contrôlés, plus ouverts aux patients et plus rigoureux dans leurs missions disciplinaires protégeraient aussi les professionnels honnêtes. Ils distingueraient plus clairement la faute individuelle de la profession dans son ensemble. Ils éviteraient que quelques dysfonctionnements graves rejaillissent sur tout un corps.

La réforme ne doit donc pas être lue uniquement comme une offensive contre les soignants. Elle peut aussi être comprise comme une tentative de sauver la déontologie professionnelle de son propre enfermement. Une institution qui veut défendre l’honneur d’une profession doit d’abord montrer qu’elle sait protéger celles et ceux que cette profession soigne.

Suppression ou fusion : deux scénarios de rupture

L’IGF ne recommande pas immédiatement la disparition des ordres. Elle propose, à court terme, de les réformer profondément. Leur gouvernance devrait être plus ouverte, leur gestion plus encadrée, leurs missions plus contrôlées par l’administration. Mais la mission va plus loin en ouvrant deux scénarios de transformation profonde.

Le premier scénario est celui de la suppression des ordres des professionnels de santé. Leurs missions seraient alors reprises par les administrations et par les juridictions administratives de droit commun. L’inscription, le contrôle, le suivi des obligations professionnelles et la discipline ne seraient plus confiés à des institutions ordinales, mais à des structures publiques.

Le second scénario est celui de la fusion de l’ensemble des ordres des professions de santé en une seule entité. Cette autorité ordinale unique serait dotée d’un encadrement plus robuste, de règles de gestion plus strictes, d’une gouvernance plus ouverte et d’une mission recentrée sur la protection des patients.

Les deux scénarios ne produiraient pas les mêmes effets. La suppression ferait basculer la régulation dans le giron administratif et juridictionnel classique, au risque d’une bureaucratisation plus lourde. La fusion préserverait une part d’expertise professionnelle, mais dans un cadre plus intégré, moins éclaté et plus contrôlé. Dans les deux cas, le message est clair : le statu quo n’est plus défendable.

Conserver l’expertise des pairs, sortir de l’entre-soi

La question n’est pas de nier l’importance du regard professionnel. Aucun patient n’a intérêt à une régulation ignorante des réalités médicales, pharmaceutiques ou dentaires. Les pairs savent ce qu’est un exercice conforme aux règles de l’art, ce qu’implique une décision clinique, une délivrance pharmaceutique, une intervention technique, une relation thérapeutique.

Mais cette expertise doit être replacée dans un cadre plus large. Elle doit être confrontée à des représentants des patients, à des personnalités qualifiées, à des magistrats, à des administrations sanitaires, à des données consolidées, à des procédures contrôlées. L’enjeu n’est pas de supprimer la compétence professionnelle, mais de l’arracher à l’entre-soi.

C’est précisément ce que suggère l’IGF lorsqu’elle propose d’ouvrir la gouvernance, de renforcer les contrôles externes, de recentrer les ordres sur leur mission de protection de la sécurité des patients et de soumettre leur activité à des objectifs mesurables. La déontologie ne disparaîtrait pas. Elle changerait de régime.

Une réforme à haut risque politique

Une telle réforme serait politiquement sensible. Les ordres disposent d’un ancrage historique, d’une forte capacité d’influence et d’un argument de poids : la complexité des métiers de santé. Ils pourront faire valoir que les ARS sont déjà saturées, que les juridictions administratives sont lentes, que l’État n’est pas toujours plus efficace, et qu’une régulation trop administrative risquerait de perdre le contact avec le terrain.

Ces arguments ne sont pas négligeables. Une suppression brutale des ordres pourrait créer des zones d’incertitude, désorganiser certaines procédures et alourdir le travail administratif. Mais ils ne répondent pas entièrement au diagnostic de l’IGF. Car le problème n’est pas seulement de savoir qui peut techniquement exercer les missions. Il est de savoir quelle institution peut les exercer avec assez d’indépendance, de transparence et de redevabilité.

Autrement dit, le débat n’oppose pas simplement les soignants à l’administration. Il oppose deux modèles de confiance. Le premier repose sur la confiance interne d’une profession en elle-même. Le second repose sur une confiance publique, contrôlable, documentée, ouverte aux usagers et soumise à des comptes.

La fin d’une évidence historique

La force des rapports de l’IGF est de déplacer le regard. Ils ne disent pas seulement que tel ordre a mal géré, que tel conseil a trop dépensé, que telle procédure est incomplète. Ils disent que ces dysfonctionnements ne sont pas accidentels. Ils révèlent la fragilité intrinsèque d’un modèle.

Ce modèle a longtemps été accepté parce qu’il paraissait naturel que la déontologie appartienne d’abord aux professions. Mais la santé n’est plus seulement un monde de professions organisées. Elle est devenue un espace traversé par des droits de patients, des risques systémiques, des intérêts économiques, des violences signalées, des obligations de transparence, des tensions démographiques, des plateformes, des groupes financiers, des données massives et une exigence démocratique accrue.

Dans ce monde-là, l’ordre professionnel ne peut plus se contenter d’être une maison de la profession. Il doit devenir une autorité de protection. S’il n’y parvient pas, l’État sera tenté de reprendre la main.

Le rapport de l’IGF ne signe pas la disparition immédiate des ordres de santé. Il fait plus que cela : il retire au modèle ordinal son évidence historique. Pendant longtemps, l’ordre professionnel apparaissait comme le lieu naturel de la déontologie, parce qu’il reposait sur la compétence des pairs. Désormais, la question est inversée. Dans un système de santé traversé par les conflits d’intérêts, la financiarisation, les violences signalées, les tensions démographiques et la défiance publique, la compétence des pairs ne suffit plus. La déontologie ne peut plus seulement être une affaire interne à la profession. Elle devient un enjeu de protection des patients, donc un enjeu démocratique.

Gaspard Louvrier
Gaspard Louvrier explore les frontières mouvantes de la recherche, des technologies émergentes et des grandes avancées du savoir contemporain. Spécialiste en histoire des sciences, il décrypte avec rigueur et clarté les enjeux scientifiques qui traversent notre époque, des laboratoires aux débats publics.