La France et l’Allemagne ont protégé leurs librairies grâce au prix unique du livre. Mais ce modèle montre aujourd’hui ses limites : le prix est fixé par l’éditeur, tandis que les volumes vendus reculent et que l’achat régulier de livres neufs devient plus difficile pour une partie de la population. Face au modèle libéral britannique, la Norvège dessine une autre voie : réguler temporairement les prix tout en finançant activement l’édition et l’accès aux œuvres par les bibliothèques. L’Espagne apporte une pièce supplémentaire au débat : la lecture de loisir et l’achat de livres peuvent encore progresser lorsqu’une politique de l’offre, une politique de l’accès et une politique du désir de lire avancent ensemble. Ces exemples invitent à refonder la politique française du livre autour de la circulation des œuvres et de la capacité réelle d’y accéder, et non plus seulement autour de la préservation des structures existantes.
Le prix unique du livre a longtemps constitué l’un des piliers les plus consensuels de la politique culturelle française. Depuis la loi Lang de 1981, l’éditeur ou l’importateur fixe le prix public d’un ouvrage neuf et les détaillants doivent le respecter, sous réserve d’une remise ordinaire limitée à 5 % pour le public. Des dispositions particulières s’appliquent notamment aux achats réalisés par certaines collectivités et institutions.
Cette réglementation a empêché les grandes surfaces, les chaînes et, plus tard, les plateformes numériques d’éliminer les librairies indépendantes par une guerre des rabais. Elle a permis que la concurrence porte davantage sur le conseil, la disponibilité des ouvrages, la qualité du fonds, l’animation culturelle et l’implantation territoriale.
Mais quarante-cinq ans plus tard, la question n’est plus seulement de savoir qui peut vendre le livre le moins cher. Elle est devenue aussi sociale : combien de lecteurs peuvent acheter régulièrement des romans vendus entre 22 et 26 euros, des essais à 25 euros ou des romans graphiques atteignant parfois 30 euros ?
Le prix unique protège les vendeurs contre une concurrence tarifaire déséquilibrée. Il ne garantit cependant ni un prix accessible à tous ni une demande suffisante. En France comme en Allemagne, la hausse du prix moyen peut soutenir le chiffre d’affaires lorsque le nombre d’exemplaires vendus diminue. Ce mécanisme permet parfois de préserver provisoirement les recettes du secteur, mais il risque aussi de réduire la base sociale des acheteurs lorsque le prix du livre progresse plus rapidement que le revenu disponible des ménages concernés.
Cinq modèles du livre en Europe
Les politiques du livre ne se réduisent pas à une opposition entre prix fixe et prix libre. Plusieurs modèles peuvent être distingués. Nous en retiendrons cinq : le prix réglementé sans durée uniforme prédéterminée adopté par la France et l’Allemagne, le marché libéral britannique, le prix fixe temporaire norvégien associé à des programmes publics d’acquisition et, enfin, le modèle espagnol, où la régulation du marché s’accompagne d’une progression durable de la lecture de loisir et de l’achat de livres.
| Modèle | Prix du livre | Objectif principal | Atout | Limite |
|---|---|---|---|---|
| France | Fixé par l’éditeur ou l’importateur, avec remise ordinaire limitée et exceptions pour certains ouvrages anciens | Protéger le réseau des librairies et la diversité éditoriale | Empêche une guerre des prix favorable aux acteurs dominants | Ne garantit pas l’accessibilité sociale du prix fixé |
| Allemagne | Fixé par l’éditeur, selon une réglementation particulièrement stricte | Maintenir un réseau commercial et culturel diversifié | Égalité tarifaire entre magasins et plateformes | N’empêche pas la contraction du nombre d’entreprises spécialisées |
| Espagne | Prix fixe encadré, avec remises ordinaires limitées | Protéger le réseau du livre tout en renouvelant le lectorat | Progression conjointe de la lecture de loisir, de l’achat et du rôle des librairies | Inégalités territoriales, sociales et éducatives persistantes |
| Royaume-Uni | Libre, avec fortes remises possibles | Faire jouer la concurrence commerciale | Best-sellers et formats populaires parfois moins chers | Concentration du marché et fragilisation historique des librairies indépendantes |
| Norvège | Prix fixe pendant douze mois pour chaque format nouvellement publié | Protéger la nouveauté tout en organisant sa diffusion | Achats publics, soutien éditorial et circulation en bibliothèque | Modèle exigeant en financement public et difficilement transposable à grande échelle |
France et Allemagne : le prix unique ne suffit plus
La France et l’Allemagne ont fait un même choix politique : considérer le livre comme un bien culturel qui ne peut être abandonné à une concurrence tarifaire pure. Dans les deux pays, l’éditeur détermine le prix de vente et impose ce tarif à l’ensemble des détaillants, dans le cadre fixé par la loi.
Ce mécanisme a incontestablement limité les effets destructeurs qu’aurait pu produire une guerre des prix entre librairies, grandes enseignes et plateformes. Mais il contient une asymétrie qu’il faut examiner : l’éditeur fixe le prix, tandis que le libraire est directement confronté au refus d’achat du lecteur.
Lorsqu’un lecteur renonce à un ouvrage jugé trop cher, ce n’est généralement pas l’éditeur qu’il rencontre, mais le libraire. Celui-ci immobilise une partie du stock, constate les hésitations ou les renoncements, organise les retours et voit éventuellement le lecteur se tourner vers le poche, l’occasion, la bibliothèque ou une autre dépense culturelle.
Le risque économique ne repose pourtant pas sur le seul détaillant. L’éditeur assume lui aussi les coûts de création, de fabrication, d’impression, de diffusion, de distribution, de stockage, de retours et parfois de pilon. Le risque demeure donc réparti entre plusieurs acteurs, même si le libraire se trouve en première ligne face au consommateur.
La responsabilité d’un prix élevé ne repose pas sur la loi Lang elle-même. La loi ne fixe aucun tarif : elle rend obligatoire, pour les détaillants, le prix décidé par l’éditeur ou l’importateur. Le problème éventuel réside donc dans la combinaison de deux éléments :
- un prix librement déterminé par l’éditeur ;
- une marge de correction très limitée pour le détaillant.
Le système protège ainsi à la fois la librairie contre la concurrence tarifaire et la politique de prix de l’éditeur. Il n’organise cependant pas, à lui seul, l’accessibilité sociale du livre. Il devient donc possible de préserver relativement le réseau des librairies tout en laissant se réduire la population capable d’acheter régulièrement des livres neufs.
Quand la hausse des prix masque la baisse des ventes
Le marché du livre peut sembler relativement stable en valeur alors qu’il recule en nombre d’exemplaires vendus. Une hausse du prix moyen peut en effet compenser temporairement une baisse des volumes.
Ce phénomène est particulièrement visible en Allemagne. L’ensemble du marché allemand du livre a généré environ 9,88 milliards d’euros en 2024, soit une progression de 1,8 %. Mais les données recueillies de janvier à octobre 2025 dans le commerce physique spécialisé indiquaient une diminution de 5,6 % du nombre d’exemplaires vendus. Dans le même temps, le prix moyen payé augmentait de 3,6 %, ce qui limitait la baisse du chiffre d’affaires de ce canal à 2,3 %.
Ces chiffres ne portent pas tous sur un périmètre identique : les données annuelles de 2024 concernent l’ensemble du marché, tandis que les indicateurs de 2025 portent sur le commerce physique spécialisé. Ils mettent néanmoins en évidence un phénomène important : la relative résistance des recettes peut provenir du fait que chaque exemplaire vendu rapporte davantage, et non d’une progression du nombre de livres qui circulent.
Entre 2018 et 2023, le nombre d’entreprises allemandes spécialisées dans la vente au détail de livres est passé d’environ 3 930 à 2 980, soit une diminution de 24 %. Le nombre de personnes employées dans ce secteur a reculé de 19 %, alors même que son chiffre d’affaires nominal progressait d’environ 9 % sur la période.
Cette progression est exprimée en euros courants et ne constitue donc pas nécessairement une croissance en valeur réelle, une fois l’inflation prise en compte. Le recul des entreprises ne peut pas davantage être attribué au seul prix des livres : la hausse des loyers et des salaires, la progression du commerce en ligne, les difficultés de transmission et la transformation des pratiques d’achat jouent également un rôle.
Le cas allemand montre ainsi qu’un marché peut progresser nominalement en valeur tout en connaissant une diminution du nombre d’entreprises spécialisées, des emplois et, sur certaines périodes, des volumes vendus.
En France, un premier solde négatif pour les librairies
En France, l’année 2025 constitue un signal d’alerte. Le Centre national du livre a recensé 83 ouvertures de librairies contre 85 fermetures. Le solde net est légèrement négatif pour la première fois depuis la création de ce suivi.
Le chiffre peut sembler limité : deux fermetures nettes seulement. Mais cette lecture strictement comptable serait trompeuse. Une librairie ancienne, dotée d’un fonds important, de plusieurs salariés et d’une clientèle fidèle ne se remplace pas mécaniquement par une petite création spécialisée, une librairie saisonnière ou une structure sans salarié.
Le signal préoccupant réside également dans le ralentissement des créations et dans la fragilité des établissements les plus récents. Le nombre brut de points de vente ne suffit donc pas à mesurer la santé du réseau : il faut également considérer leur taille, leurs emplois, leur ancienneté, leur chiffre d’affaires et la profondeur de leur assortiment.
La lecture recule, mais le rôle exact du prix reste à mesurer
Le recul de la lecture ne peut pas être expliqué par le seul prix. La multiplication des écrans, la fragmentation de l’attention, le manque de temps, les transformations scolaires et la concurrence des loisirs numériques jouent un rôle majeur. Les réseaux sociaux, en organisant une captation continue de l’attention, contribuent également à rendre plus difficile la disponibilité mentale nécessaire à la lecture longue.
Le baromètre 2025 du Centre national du livre indique une dégradation nette des pratiques :
- 63 % des Français déclarent avoir lu au moins cinq livres au cours des douze derniers mois, soit six points de moins qu’en 2023 selon la synthèse du baromètre ;
- 45 % lisent tous les jours ou presque, soit le niveau le plus bas observé depuis dix ans ;
- le temps moyen consacré à la lecture de loisir est tombé à 31 minutes par jour, soit dix minutes de moins qu’en 2023 ;
- les librairies généralistes ont perdu sept points comme lieu déclaré d’achat.
Ces données établissent un recul de la lecture, mais elles ne suffisent pas à démontrer que la hausse du prix des livres en serait une cause déterminante. Pour mesurer précisément ce lien, il faudrait disposer de données plus fines sur les renoncements à l’achat, les catégories de revenus, l’évolution du prix réel des livres, le recours à l’occasion et les arbitrages entre les différentes dépenses culturelles.
Le prix constitue néanmoins un filtre plausible et socialement différencié. L’achat d’un roman à 23 euros ne représente pas le même effort pour un cadre supérieur, un étudiant, une famille monoparentale ou un retraité modeste. Le prix unique produit une égalité géographique et commerciale : le même ouvrage coûte quasiment le même prix à Paris, à Rennes, dans une petite ville ou sur Internet. Mais cette égalité tarifaire ne constitue pas une égalité sociale d’accès.
Le prix unique protège la diversité des vendeurs. Il ne garantit pas que le livre neuf demeure accessible à l’ensemble des lecteurs.
L’Espagne : quand la lecture et l’achat progressent ensemble
Le recul de la lecture et des achats de livres ne constitue pas une fatalité uniforme en Europe. L’Espagne offre aujourd’hui le contre-exemple le plus significatif. Elle conserve un régime de prix fixe tout en enregistrant, depuis plusieurs années, une progression de la lecture de loisir et de la proportion d’acheteurs.
En 2025, 69,8 % de la population espagnole âgée de plus de 14 ans déclarait avoir lu au moins un livre, tous motifs confondus. Surtout, 66,2 % lisait pendant son temps libre. Cette proportion a progressé de 6,5 points depuis 2017. Plus de la moitié de la population demeurait composée de lecteurs fréquents, lisant au moins une fois par semaine.
Le résultat le plus remarquable concerne les jeunes. Avec 76,9 % de lecteurs de loisir, les 14-24 ans constituent le groupe d’âge qui lit le plus en Espagne. L’exemple espagnol contredit ainsi l’idée selon laquelle les nouvelles générations abandonneraient mécaniquement le livre au profit des écrans.
La progression de la lecture ne se limite pas à l’emprunt ou à l’accès gratuit. En 2024, 53,8 % de la population espagnole avait acheté au moins un livre non scolaire au cours de l’année. Cette proportion avait augmenté de 6,5 points depuis 2017. La librairie traditionnelle demeurait en outre le premier canal d’achat, choisie par 44 % des acheteurs, devant Internet et les chaînes de librairies.
Ces données ne signifient pas que l’Espagne aurait résolu toutes les difficultés de la chaîne du livre. Un tiers de la population ne lit encore jamais ou presque, et les pratiques restent fortement liées au niveau d’études, au sexe, à l’âge et au territoire. Elles montrent néanmoins qu’un pays européen peut maintenir un prix réglementé, préserver le rôle des librairies et élargir simultanément sa population de lecteurs et d’acheteurs.
Plusieurs facteurs peuvent contribuer à cette résistance : le maintien du prix fixe, le dynamisme de l’édition en langue espagnole, la place des librairies, les campagnes de promotion de la lecture, les politiques scolaires et régionales, la vitalité de la littérature jeunesse, de la bande dessinée, du manga et des genres populaires ainsi que le renouvellement des usages numériques et audio.
Il serait cependant imprudent d’attribuer cette évolution à une mesure unique. L’Espagne enseigne plutôt qu’un marché du livre se maintient lorsque plusieurs politiques convergent : protection de l’offre, accessibilité des œuvres, présence territoriale des librairies, transmission scolaire et familiale, renouvellement des formes éditoriales et entretien continu du désir de lire.
Leçon espagnole : une politique du livre ne peut pas seulement protéger ceux qui publient et ceux qui vendent. Elle doit aussi former, renouveler et fidéliser ceux qui lisent.
L’exemple espagnol complète donc utilement le modèle norvégien. La Norvège montre comment socialiser une partie de la diffusion grâce aux achats publics et aux bibliothèques. L’Espagne montre qu’il est également possible de renforcer la lecture et l’achat individuels. La France devrait combiner ces deux enseignements : mieux financer l’accès aux œuvres tout en reconstruisant une culture sociale de la lecture.
Le risque d’une spirale prix-volume
Les éditeurs ne relèvent pas leurs tarifs sans raisons. Ils doivent absorber l’augmentation du papier, de l’impression, du stockage, des transports, des salaires, de la diffusion et de la distribution. Les tirages moyens diminuent pour de nombreux ouvrages, ce qui répartit les coûts fixes sur un nombre plus faible d’exemplaires.
Cependant, lorsque la hausse du prix unitaire devient la principale réponse à la baisse des volumes, le secteur risque d’entrer dans une dynamique cumulative :
Baisse des volumes → hausse du prix unitaire → recul possible des achats spontanés → progression de l’occasion et de l’emprunt → nouvelle pression sur les volumes du neuf.
Cet enchaînement constitue une hypothèse économique vraisemblable, mais il ne peut être tenu pour uniformément démontré. Les comportements diffèrent fortement selon les genres, les publics, la notoriété des auteurs, les formats et les circuits de commercialisation.
Pour une maison d’édition prise isolément, relever le prix d’un roman de 21 à 23 euros peut protéger la recette immédiate et préserver la viabilité du titre. Mais lorsque l’ensemble du secteur suit une logique comparable, le marché du livre neuf risque de se concentrer progressivement sur un noyau de lecteurs réguliers et relativement solvables.
Le livre devient alors un bien culturel paradoxal : unanimement célébré comme indispensable, mais plus difficilement accessible dans sa forme marchande neuve pour une partie de la population.
Le Royaume-Uni : des best-sellers moins chers, mais un marché concentré
Le modèle britannique constitue le principal contre-exemple libéral. Le prix imprimé sur le livre y est généralement conseillé, mais le détaillant peut pratiquer une remise importante. Les best-sellers, les livres de poche et les nouveautés très attendues peuvent être vendus à des tarifs nettement inférieurs au prix de couverture, les rabais atteignant parfois 50 %.
Ce système rend certains livres populaires plus accessibles. Il encourage aussi une forte concurrence entre Amazon, les grandes chaînes, les supermarchés et les détaillants indépendants. Mais cette accessibilité demeure sélective. Les remises se concentrent surtout sur les ouvrages à fort potentiel commercial. Les essais spécialisés, la poésie, les publications de petites maisons et les titres à rotation lente ne bénéficient pas nécessairement des mêmes baisses.
Le Royaume-Uni a surtout connu une contraction historique de son réseau indépendant. Le nombre de librairies membres de la Booksellers Association est tombé à 867 en 2016, contre 1 894 au milieu des années 1990. Ces chiffres portent sur les adhérents de l’association et ne recouvrent pas nécessairement l’intégralité des librairies indépendantes du pays.
Depuis 2016, une reprise partielle s’est produite et le nombre d’adhérents est repassé au-dessus du millier. Cette amélioration s’accompagne souvent d’une diversification des modèles économiques : librairies spécialisées, cafés littéraires, abonnements, événements, activités communautaires, restauration ou vente de produits complémentaires.
Il serait néanmoins excessif d’attribuer toute la reprise à ces seules librairies hybrides ou « tiers-lieux ». Le modèle britannique offre surtout un enseignement ambivalent : la liberté des prix peut rendre les grands succès moins chers, mais elle favorise les acteurs capables de réduire fortement leurs marges et oblige de nombreuses librairies indépendantes à développer des activités complémentaires.
La Norvège : protéger le livre et solvabiliser sa diffusion
La Norvège ne choisit ni le prix réglementé sans durée uniforme prédéterminée à la française ni la dérégulation britannique. Sa loi sur le livre, entrée en vigueur le 1er janvier 2024, prévoit un prix fixe pendant douze mois à compter de la première publication de chaque format : édition reliée, broché, livre numérique ou livre audio.
Pendant cette période, la nouveauté est protégée. L’auteur, l’éditeur et la librairie disposent d’un cadre plus prévisible. Après cette phase, le prix peut évoluer plus librement.
Mais l’originalité décisive de la politique norvégienne réside ailleurs. Depuis bien avant l’adoption de cette loi, les programmes publics d’acquisition permettent à Arts and Culture Norway, anciennement Arts Council Norway, d’acheter des nouveautés sélectionnées et de les distribuer à des bibliothèques publiques et, selon les dispositifs, scolaires. Ces acquisitions s’ajoutent aux achats effectués directement par les bibliothèques.
Le mécanisme peut produire plusieurs effets simultanés :
- garantir un premier volume de ventes à l’éditeur ;
- rémunérer l’auteur sur les exemplaires acquis ;
- réduire une partie du risque économique des petites maisons ;
- permettre aux bibliothèques de proposer rapidement des nouveautés ;
- donner aux lecteurs un accès gratuit au point d’usage ;
- soutenir la diversité des langues, des genres et des territoires.
Cet accès n’est évidemment pas gratuit pour la collectivité : les acquisitions sont financées par l’argent public. La bibliothèque ne supprime pas le coût du livre ; elle en socialise une partie afin que le revenu du lecteur ne détermine pas seul son accès aux œuvres.
La Norvège ne demande donc pas au seul acheteur individuel de financer toute la chaîne. Elle répartit davantage l’effort entre le lecteur, le marché et la collectivité. Voilà la différence essentielle : la France protège principalement l’organisation commerciale du marché du livre ; la Norvège associe plus étroitement régulation du marché, soutien à la création et circulation publique des œuvres.
Il serait cependant excessif d’affirmer que la loi norvégienne de 2024 a déjà démontré à elle seule son efficacité. Elle est encore récente. Les programmes d’acquisition, eux, sont bien plus anciens et ont contribué à structurer durablement le paysage éditorial norvégien. Le système constitue donc moins une preuve immédiatement transposable qu’un modèle cohérent dont la France peut examiner certains instruments.
La France dispose déjà de l’infrastructure nécessaire
La transposition exacte du modèle norvégien serait impossible. La Norvège compte environ 5,5 millions d’habitants, contre près de 70 millions en France. Les volumes budgétaires, éditoriaux et logistiques ne sont pas comparables.
Pour autant, la France possède déjà un atout considérable : plus de 15 500 établissements et lieux de lecture publique sont recensés sur le territoire. Peu de réseaux culturels disposent d’une implantation aussi dense. Cette infrastructure constitue un outil précieux pour imaginer une nouvelle politique de la lecture en France.
Bibliothèques municipales, médiathèques intercommunales, bibliothèques départementales et points d’accès au livre pourraient former l’ossature d’une politique nationale mieux articulée avec l’économie éditoriale et la librairie indépendante.
Le problème n’est donc pas l’absence d’équipements. Il réside davantage dans l’inégale répartition des moyens, dans la fragilité de certains budgets d’acquisition et dans la faiblesse de l’articulation nationale entre lecture publique, création éditoriale et commerce indépendant.
Faire des bibliothèques des acheteurs structurants
Les bibliothèques françaises achètent déjà leurs collections, généralement par l’intermédiaire de marchés publics et souvent auprès de librairies. Mais ces achats restent dispersés et dépendent fortement des budgets locaux.
Un dispositif inspiré de la Norvège pourrait prendre la forme d’un programme national complémentaire d’acquisition de nouveautés. Les ouvrages seraient sélectionnés selon des critères publics, transparents et pluralistes :
- qualité littéraire, documentaire ou scientifique ;
- diversité éditoriale ;
- premiers ouvrages ;
- petites et moyennes maisons ;
- traductions ;
- poésie, théâtre et sciences humaines ;
- bandes dessinées et romans graphiques ;
- publications régionales et langues de France.
Les exemplaires pourraient être proposés à un réseau de bibliothèques volontaires, en complément de leurs acquisitions habituelles. Les commandes pourraient, dans le respect du droit de la commande publique, être alloties ou organisées de manière à favoriser la participation des librairies indépendantes.
La mesure soutiendrait potentiellement quatre acteurs à la fois : l’auteur, l’éditeur, la librairie et le lecteur.
Mais plusieurs garanties seraient indispensables. Les crédits nationaux devraient être additionnels et ne pas conduire les collectivités à réduire leurs budgets ordinaires. Les bibliothèques devraient conserver une capacité de choix afin d’éviter l’envoi uniforme d’ouvrages mal adaptés aux publics locaux. Enfin, les procédures de sélection devraient prévenir toute centralisation excessive de la prescription littéraire.
Ne pas reproduire dans l’édition la concentration des aides à la presse
Le pire serait qu’un programme national d’acquisition reproduise dans le monde du livre les nuisibles déséquilibres en cours dans celui des médias. Les aides publiques à la presse sont distribuées à plusieurs centaines de titres et répondent à des critères réglementaires dont les faibles lisibilité et efficacité ont été régulièrement discutées par des parlementaires, la Cour des comptes et différents travaux du Sénat. En 2024, 527 titres ont reçu environ 175,2 millions d’euros d’aides directes à la presse. Quarante et un d’entre eux ont perçu plus d’un million d’euros chacun. Les aides spécifiquement consacrées à un certain pluralisme représentaient, quant à elles, environ 23,4 millions d’euros.
Ces chiffres signifient que les aides sont en partie réservées à quelques propriétaires et révèlent un mécanisme devenu structurel : les montants les plus élevés bénéficient aux acteurs qui disposent déjà de la plus grande diffusion, des services administratifs les mieux armés et du meilleur accès aux institutions et agents décisionnaires de l’administration. Un système conçu pour soutenir la presse contribue à consolider les positions économiques dominantes tandis que les médias indépendants restent confrontés à une grande fragilité, à une marginalisation, à la disparition.
Un programme national d’achat de livres pourrait connaître la même dérive. Les grands groupes éditoriaux disposent des catalogues les plus vastes, de capacités commerciales et juridiques importantes, d’une forte présence et de puissants relais dans les médias et les prix littéraires ainsi que de relations anciennes avec les institutions culturelles, notamment au sein du ministère de la Culture.
La France ne doit pas reproduire dans l’édition du livre la concentration économique et symbolique qui est en train de mettre à bas le pluralisme de la presse. À défaut, les maisons indépendantes subiraient un processus comparable à celui que connaissent les médias indépendants : marginalisation dans l’accès aux aides, affaiblissement économique, perte de visibilité, difficulté à renouveler leurs catalogues, puis disparition progressive, tandis que quelques groupes cumuleraient puissance commerciale, reconnaissance institutionnelle et financement public. Le pluralisme intellectuel et esthétique en sortirait nécessairement réduit.
Le pluralisme ne devrait donc pas être seulement un critère littéraire appliqué aux ouvrages. Il devrait devenir une règle économique de distribution de l’argent public.
La bibliothèque n’est pas l’ennemie de la librairie
Une partie de la chaîne du livre continue parfois d’opposer l’emprunt gratuit et l’achat. Cette opposition est devenue contre-productive. Dans une société où la pratique de la lecture recule, le principal danger n’est pas seulement que le lecteur emprunte au lieu d’acheter. Il est qu’il ne lise plus du tout.
La bibliothèque peut jouer un rôle de prescription, de découverte et de fidélisation. Un lecteur peut emprunter un premier ouvrage, acheter ensuite d’autres titres du même auteur, assister à une rencontre en librairie ou offrir un livre découvert à la médiathèque.
L’accès est gratuit au point d’usage, mais le livre demeure financé par les acquisitions publiques et, en France, par le dispositif de rémunération au titre du prêt en bibliothèque. L’emprunt ne se situe donc pas entièrement hors de l’économie du livre.
Bibliothèques et librairies remplissent des fonctions différentes mais complémentaires :
- la bibliothèque démocratise l’accès et permet l’expérimentation sans risque financier pour le lecteur ;
- la librairie personnalise le conseil, entretient un fonds commercial et organise l’achat ;
- l’éditeur sélectionne, finance, fabrique et diffuse les œuvres ;
- la puissance publique corrige certaines insuffisances du marché et garantit un accès territorial.
Vers un nouveau pacte français du livre
La prochaine politique française du livre ne devrait donc ni abolir la loi Lang ni se contenter de la défendre telle quelle. Il faut conserver la régulation du prix afin d’éviter une guerre commerciale qui profiterait principalement aux plateformes et aux grandes enseignes. Mais cette régulation doit être complétée par une politique active d’accessibilité. La chaîne du livre ne peut être durablement protégée si sa base, c’est-à-dire le nombre de lecteurs et d’acheteurs effectifs, continue de se contracter.
La France dispose depuis quarante-cinq ans d’une politique élaborée de protection de l’offre, de ses intermédiaires et de sa diversité. Elle doit désormais construire avec la même ambition une politique de la demande de lecture : non pas organiser artificiellement les goûts, mais permettre à davantage de personnes d’accéder effectivement aux œuvres, d’en éprouver le désir et d’inscrire la lecture dans leurs pratiques ordinaires.
Les exemples norvégien et espagnol font apparaître trois piliers complémentaires. Le premier protège l’offre éditoriale, les librairies et la diversité des catalogues. Le deuxième organise l’accès par les bibliothèques, la commande publique et les aides aux lecteurs. Le troisième entretient le désir de lire, renouvelle les générations de lecteurs et transforme l’accès potentiel aux livres en pratique réelle.
Une politique du livre durable doit articuler trois dimensions : une politique de l’offre, une politique de l’accès et une politique du désir de lire.
Cette politique doit cependant éviter deux écueils symétriques. Sans intervention publique, le marché concentre la visibilité sur les titres les plus rentables et les acteurs les plus puissants. Sans pluralisme institutionnel, l’achat public peut concentrer la légitimité et le financement sur les éditeurs les mieux introduits. Il faut donc corriger le marché sans créer un nouveau monopole administratif de la prescription.
Ce qu’il faudrait changer en France
1. Maintenir le prix unique
La suppression de la loi Lang favoriserait les plateformes et les grandes enseignes disposant de moyens financiers très supérieurs à ceux des librairies indépendantes. Elle concentrerait probablement les rabais sur les ouvrages les plus commerciaux.
2. Mieux organiser l’évolution du prix des titres de fonds
Le droit français permet déjà à l’éditeur de modifier le prix et autorise, sous certaines conditions, le solde d’ouvrages édités depuis plus de deux ans et non réapprovisionnés depuis plus de six mois. Une réflexion pourrait néanmoins être engagée sur une procédure plus lisible de révision du prix après une première période de commercialisation, sans fragiliser le lancement des nouveautés.
3. Développer des formats plus accessibles
Les éditeurs pourraient être encouragés, lorsque l’économie du titre le permet, à proposer des éditions souples moins coûteuses, des éditions simultanées ou un passage plus rapide en poche. Ces mesures devraient être adaptées aux tirages, aux coûts de fabrication et aux catégories éditoriales afin de ne pas fragiliser les petites maisons ni cannibaliser prématurément le grand format.
4. Créer un programme national complémentaire d’achats publics
L’État pourrait financer l’acquisition d’exemplaires de nouveautés sélectionnées selon des critères transparents et pluralistes, puis les proposer aux bibliothèques publiques et scolaires. Ces crédits devraient obligatoirement s’ajouter aux budgets ordinaires des collectivités et ne pas s’y substituer.
Afin de ne pas reproduire la concentration observable dans le financement public de la presse, le dispositif devrait prévoir des plafonds par groupe capitalistique, une part garantie pour les maisons véritablement indépendantes, la transparence complète des bénéficiaires et de leurs propriétaires ainsi qu’une évaluation annuelle de la concentration des commandes.
La composition des commissions, les critères de sélection et les décisions d’acquisition devraient être publics. Les bibliothèques conserveraient un droit de proposition, de refus ou de substitution afin de prévenir la formation d’un cercle fermé d’éditeurs institutionnellement consacrés.
5. Associer les librairies indépendantes aux achats
Dans le respect de la commande publique, l’allotissement, les seuils applicables et les modalités de consultation pourraient être conçus afin de permettre aux librairies indépendantes de participer effectivement aux marchés d’acquisition.
6. Soutenir les lecteurs, pas seulement les structures
Des chèques-lire ciblés, des dispositifs d’abonnement, des inscriptions gratuites en bibliothèque ou des aides spécifiques pourraient être proposés aux étudiants, aux familles modestes et aux publics éloignés de la lecture. Leur efficacité devrait être évaluée afin de vérifier qu’ils produisent des achats ou des pratiques supplémentaires plutôt qu’un simple effet d’aubaine.
7. Conditionner certaines aides éditoriales avec proportionnalité
Certaines aides publiques pourraient être liées à des engagements en matière de prix, de rémunération des auteurs, de formats accessibles ou de maintien des ouvrages au catalogue. Les critères devraient toutefois être proportionnés à la taille des maisons et à l’économie réelle des projets afin de ne pas pénaliser les structures les plus fragiles.
8. Rendre la formation des prix plus transparente
Le secteur pourrait publier des données plus précises sur la répartition du prix entre droits d’auteur, fabrication, édition, diffusion, distribution et librairie. Cette présentation devrait tenir compte de la grande diversité des tirages, des taux de retour, des formats et des circuits de vente.
9. Expérimenter avant de généraliser
Un programme inspiré du modèle norvégien pourrait d’abord être expérimenté dans plusieurs régions ou pour certaines catégories éditoriales délaissées par le marché. Les résultats devraient être évalués en matière de ventes, d’emprunts, de diversité des titres, d’emploi, de fréquentation et de concentration des crédits avant toute généralisation.
10. Construire une politique du désir de lire
L’exemple espagnol montre que la politique du livre ne peut se limiter à soutenir l’offre, les éditeurs, les librairies et les bibliothèques. Elle doit également renouveler le lectorat par des actions continues dans les écoles, les familles, les universités, les entreprises, les transports, les médias et les espaces numériques.
La littérature jeunesse, la bande dessinée, le manga, les genres populaires, le livre audio et les nouvelles formes de recommandation ne devraient pas être regardés comme des pratiques périphériques, mais comme des portes d’entrée possibles vers une lecture durable.
Cette politique ne devrait pas chercher à prescrire une culture légitime ni à imposer les mêmes œuvres à tous. Elle aurait pour objectif de rendre la lecture visible, désirable et socialement partageable, en donnant à chacun la possibilité de construire son propre chemin parmi les livres.
Protéger le lecteur pour préserver l’ensemble de la chaîne
Le prix unique a protégé la France contre une concentration plus brutale du commerce du livre. Mais il ne peut plus constituer à lui seul l’intégralité de la politique publique. Lorsque les volumes diminuent, que les prix augmentent et que le nombre de lecteurs réguliers se contracte, défendre seulement l’organisation tarifaire revient à protéger une architecture dont les fondations sociales risquent de s’affaiblir.
Le modèle norvégien rappelle que le financement du livre ne repose pas nécessairement sur les seuls achats individuels des lecteurs. Une partie de la création et de la circulation peut être soutenue collectivement, sans abolir le marché ni la responsabilité des éditeurs.
L’Espagne rappelle de son côté que l’érosion du lectorat n’est pas une loi naturelle des sociétés numériques. La lecture peut progresser, y compris parmi les jeunes, lorsque les livres restent accessibles, visibles, désirables et présents dans les sociabilités quotidiennes. Une politique nationale ne devrait donc pas seulement réparer les conséquences économiques du recul de la lecture. Elle devrait chercher à inverser ce recul.
La France possède les librairies, les éditeurs, les auteurs et un réseau exceptionnel de bibliothèques. Ce qui lui manque est moins une nouvelle institution qu’un système capable de mieux relier ces forces. Le prochain pacte du livre pourrait donc reposer sur un principe simple : conserver la régulation des prix, mais socialiser davantage le financement de l’accès à la lecture.
Cette solvabilisation collective de la demande consiste à faire en sorte que l’accès aux livres ne repose pas uniquement sur le revenu individuel des lecteurs, mais aussi sur la capacité de la collectivité à financer leur circulation, leur mise à disposition et leur découverte.
Elle ne doit toutefois pas conduire l’État à substituer une concentration administrative à la concentration marchande. Socialiser la demande sans déconcentrer la distribution des fonds pourrait transformer la puissance publique en accélérateur de concentration éditoriale.
La France doit ainsi passer d’une politique défensive du livre à une politique complète de l’écosystème de la lecture : protéger ceux qui écrivent, publient et vendent ; garantir à chacun l’accès aux œuvres ; empêcher la concentration des financements ; mais aussi former continuellement de nouveaux lecteurs.
Il ne s’agit plus seulement de sauver les librairies afin que les lecteurs puissent continuer d’acheter des livres. Il faut aussi permettre aux lecteurs d’accéder aux œuvres afin que les librairies, les auteurs et les éditeurs puissent continuer d’exister.
La France a organisé la diversité de l’offre et des vendeurs, mais elle n’a pas suffisamment organisé la solvabilité collective de la demande. Le prochain pacte du livre devrait donc maintenir le prix unique tout en faisant de la commande publique, des bibliothèques, des aides ciblées aux lecteurs et du renouvellement du lectorat les autres piliers de la politique nationale du livre.
Ce nouveau pacte ne sera légitime que s’il protège réellement la bibliodiversité : non seulement la diversité des titres, mais aussi celle des maisons, des territoires, des modèles économiques, des esthétiques, des pensées et des manières de lire.
Après avoir protégé le livre contre la guerre des prix, il faut désormais le protéger à la fois contre le rétrécissement social de son lectorat, contre la concentration de ceux qui ont les moyens de le publier et contre l’effacement progressif du désir de lire.
Sources principales
- Centre national du livre, Les Français et la lecture en 2025.
- Centre national du livre, Librairies : créations, fermetures, reprises — chiffres 2025.
- Destatis, évolution du commerce de détail spécialisé du livre en Allemagne entre 2018 et 2023.
- Börsenverein des Deutschen Buchhandels, données économiques du marché allemand en 2024 et indicateurs du commerce physique spécialisé en 2025.
- Ministère espagnol de la Culture et Fédération des guildes d’éditeurs d’Espagne, Barómetro de Hábitos de Lectura y Compra de Libros en España 2025.
- Ministère espagnol de la Culture et Fédération des guildes d’éditeurs d’Espagne, Barómetro de Hábitos de Lectura y Compra de Libros en España 2024.
- Gouvernement norvégien, présentation de la loi sur le livre entrée en vigueur le 1er janvier 2024.
- Arts and Culture Norway, programmes publics d’acquisition et de diffusion de nouveautés en bibliothèque.
- Ministère français de la Culture, Observatoire de la lecture publique.
- Ministère français de la Culture, tableaux des titres de presse aidés et répartition des aides directes à la presse en 2024.
- Booksellers Association, données sur les librairies indépendantes membres de l’association au Royaume-Uni.
- Code de la propriété intellectuelle, dispositif français de rémunération au titre du prêt en bibliothèque.
- Loi n° 81-766 du 10 août 1981 relative au prix du livre.
