Les morts politiques s’annoncent par une série de petits craquements, de départs, de communiqués amers, de congrès inutiles, de motions internes et de phrases quant à la « méthode ». C’est le cas du Parti socialiste français qui n’arrive plus à produire aucune idée ni aucune vision depuis un quart de siècle. Encéphalogramme politique plat dans une postmodernité que le PS ne sait pas réfléchir.
Il ne vient pas de mourir d’un coup. Il vient simplement d’atteindre ce point où la mort politique devient visible, enfin administrative. Le départ de Boris Vallaud et de son courant de la direction du PS, sur fond de rupture avec Olivier Faure, n’est pas une péripétie d’appareil. C’est un symptôme terminal. Le président du groupe socialiste à l’Assemblée nationale a quitté la direction du parti avec l’ensemble de son courant UNIR, soit vingt-quatre responsables, dont vingt et un secrétaires nationaux, en dénonçant une stratégie d’isolement et une gouvernance jugée solitaire.
Le PS existait encore comme logo, souvenir, réseau d’élus locaux, en tant que patrimoine sentimental de la gauche française. Il survivait par ses mairies, ses vieux réflexes d’appareil, par quelques figures parlementaires encore capables de tenir un micro, une réflexion, une commission, une négociation. En revanche, à l’échelon national, il ne produisait plus ni récit, ni peuple, ni doctrine, ni espérance. Il n’était déjà plus qu’un syndicat de positions résiduelles, un cadavre à cartes d’adhérents, une maison dont chacun réclamait l’héritage sans parvenir à en ouvrir les fenêtres.
Le mal ne date pas d’Olivier Faure. Il ne date pas de Boris Vallaud. Il ne date même pas d’Anne Hidalgo et de son score funéraire de 2022. Il faut remonter plus loin, à François Mitterrand, le dernier roi du socialisme français, son évêque laïque, son despote lettré, son grand ordonnateur symbolique. François Mitterrand a donné au PS sa conquête suprême, l’Élysée, mais il l’a aussi enfermé dans une forme d’obéissance monarchique. Le socialisme français s’est cru devenu adulte parce qu’il avait gagné l’État. Il ne s’est pas aperçu qu’il avait commencé à perdre son âme.
François Mitterrand fut à la fois le génie fondateur et le poison lent. Il sut rassembler la gauche, neutraliser un PCF en voie de muséalisation, absorber les radicaux qui acceptèrent de troquer leurs idées contre des sièges, parler à la France populaire autant qu’aux élites culturelles. Ainsi sut-il construire cette intelligentsia intellectuelle et culturelle de gestion du peuple dont tant de mouvements d’extrême gauche et d’extrême droite ont rêvé sans jamais parvenir à lui donner corps. Ce faisant, il construisit aussi un parti suspendu au destin d’un homme, à la verticalité d’un chef, à la mythologie du pouvoir, voire à sa mystique. Après lui, le PS conserva les palais, les élus, les rites, les congrès, les éléphants, les motions et les synthèses. Mais il avait perdu ce qui l’avait rendu nécessaire : il n’était plus le parti de la transformation sociale, mais le parti de la gestion alternée du réel. Dans un monde en pleine transformation.
Lionel Jospin aurait pu rompre ce sortilège. Cet ancien trotskyste d’origine protestante avait la rigueur, la culture d’État, une certaine probité républicaine. Certes. Pour autant, celui qui avait promis de ne procéder à aucune privatisation, avant de prendre la tête du gouvernement, annonça dès son discours de politique générale de juin 1997 des « adaptations », mot administratif destiné à ne pas prononcer celui inflammable de « privatisations ». Et il poussa loin, très loin, ces fameuses « adaptations ». C’est ainsi tout logiquement que le 21 avril 2002 sonna le premier grand avertissement. Le candidat socialiste, Premier ministre sortant, fut éliminé dès le premier tour avec 16,18 % des voix, devancé par Jacques Chirac et Jean-Marie Le Pen. Cette défaite ne fut pas seulement électorale. Elle révéla déjà un parti coupé des classes populaires, sourd aux colères dispersées, impuissant face aux abstentionnistes et incapable de retenir les électeurs partis vers l’extrême gauche, l’extrême droite ou le silence.
Puis vint François Hollande. Il fut élu en 2012 par rejet de Nicolas Sarkozy plus que par adhésion profonde à un projet socialiste. Son quinquennat aurait pu refonder la social-démocratie française. Il l’a au contraire rendue illisible. Le pays cherchait une direction, il reçut de vagues arbitrages. La gauche attendait une pensée, elle hérita d’une méthode incertaine. Les électeurs réclamaient une ligne, ils découvrirent une présidence de l’ajustement permanent entre promesses sociales, conversion gestionnaire, hésitations économiques et renoncements symboliques. Des pans entiers d’électeurs de sensibilité socialiste se détachèrent alors de ce ventre de molle épaisseur.
Le grand legs institutionnel du quinquennat Hollande restera moins une vision qu’un redécoupage. La réforme territoriale de 2015 qui fit passer la France métropolitaine de vingt-deux à treize régions symbolise hélas cette période. Elle prétendait simplifier, rationaliser, moderniser. En réalité, elle a produit de vastes ensembles artificiels, aux identités brouillées, afin de favoriser jusqu’à la déraison les candidats PS ; ce qui ne contribuera guère à réconcilier les citoyens avec la puissance publique. Le président qui voulait être normal se révéla le notaire falot d’une République qu’il prétendait réformer sans parvenir à l’habiter.
En 2017, le PS fut puni. Benoît Hamon, pourtant vainqueur de la primaire socialiste, ne recueillit que 6,36 % des suffrages exprimés au premier tour de l’élection présidentielle. Il tenta un hold-up politique en récupérant à la dernière minute et en falsifiant outrageusement cette inéluctable idée d’avenir qu’est le revenu universel. 6,36 %, le chiffre avait déjà la brutalité d’une autopsie. Une partie de l’ancien électorat socialiste, notamment la gauche chrétienne, était partie chez Emmanuel Macron, une autre chez Jean-Luc Mélenchon, une autre encore dans l’abstention ou le ressentiment. Le parti qui avait donné deux présidents à la Ve République n’était plus capable de qualifier son candidat pour le débat central du pays.
En 2022, Anne Hidalgo acheva ce que Benoît Hamon avait commencé à son corps défendant, mais pas tout à fait malgré lui. Avec 1,75 % des suffrages exprimés, la candidate socialiste réalisa le pire score de l’histoire présidentielle du PS. Ce n’était plus une défaite, mais l’entrée officielle en réanimation à l’hôpital des politiques éculées. Le vieux parti de gouvernement passait derrière presque tout le monde, y compris derrière des candidatures protestataires, écologistes, communistes, souverainistes, marginales. Le ministère de l’Intérieur donna précisément 616 478 voix à Anne Hidalgo, soit 1,75 % des suffrages exprimés. La honte, mais on ne tire pas sur une ambulance.
Depuis, le PS prétend vivre encore. Il négocie, se retire, revient, s’indigne, signe des accords, les conteste, parle d’autonomie puis d’union, de rupture puis de responsabilité. Il s’agite et fait du bruit comme un adolescent qui cherche à exister dans la cour d’école. Il cherche sa place entre La France insoumise, les écologistes, les communistes, Place publique, les sociaux-démocrates macroncompatibles, les nostalgiques de François Hollande et les survivants du mitterrandisme municipal.
Mais chercher sa place n’est pas avoir une place. Une force politique qui passe son temps à discuter de son positionnement avoue, malgré qu’elle en ait, avoir perdu son centre de gravité. Les médias amis, largement subventionnés par la Direction des médias du ministère de la Culture, ont beau lui accorder une surface de communication disproportionnée au regard de son poids politique réel, la promotion ne suffit pas à combler, dans l’esprit de citoyens moins benêts qu’attendu, une absence comateuse de vitalité et de vision. Échec.
La séquence ouverte par Boris Vallaud est ainsi plus grave qu’une querelle personnelle. Elle oppose deux impasses. D’un côté, Olivier Faure tente de maintenir une stratégie d’union de la gauche ou du moins l’idée qu’un PS isolé ne pèse plus rien. De l’autre, Boris Vallaud et ses proches veulent réaffirmer une autonomie socialiste, pousser à une clarification avant 2027, organiser un vote, définir un projet, une méthode, un candidat. Or, cette opposition arrive trop tard. Bien trop tard. Elle ressemble à une discussion d’héritiers dans une maison en ruine.
Certes, chacun a une part de raison. Olivier Faure sait qu’un PS seul n’a plus de surface présidentielle. Boris Vallaud sait qu’un PS fondu dans des accords de gauche successifs ne redeviendra jamais lui-même. L’un craint la solitude ; l’autre craint l’effacement. L’un veut éviter le néant électoral ; l’autre veut éviter la dissolution politique. Certes, mais le drame est là : le Parti socialiste a le choix non plus entre deux avenirs mais entre deux formes de disparition. Et mat.
La direction du PS reproche désormais à Boris Vallaud de « brutaliser ses partenaires ». Boris Vallaud reproche à Olivier Faure « l’isolement, l’enlisement et la gouvernance solitaire ». Les mots disent tout. On ne parle plus peuple, travail, salaires, République sociale, école, hôpital, souveraineté, Europe, écologie populaire, justice fiscale, lutte contre les profiteurs égoïstes de tout crin. On parle de partenaires, de méthode, de collégialité, de direction. La maison n’en finit plus de brûler, pourtant le débat porte sur la composition du bureau qui doit constater l’incendie. Tout va très bien, madame la marquise. Tout va très bien, messieurs Robert Owen et Pierre Leroux.
Voilà la mort du PS. Non pas l’échec électoral, car un parti peut renaître après une défaite. Non pas la division interne, car les partis vivants se disputent toujours. Non pas même la perte de l’Élysée, car l’histoire politique est faite de retours inattendus. La mort commence lorsque le parti ne sait plus pourquoi il existe. Lorsque ses querelles deviennent plus aigues et précises que ses idées. Lorsque ses dirigeants parlent avec une plus grande clarté de leurs désaccords internes que du pays qu’ils prétendent gouverner.
Le socialisme français avait pourtant un immense espace devant lui. La France est travaillée par les inégalités, la crise du logement, le déclassement scolaire, la précarité du travail, l’effondrement des services publics, le sentiment d’abandon territorial, la tension écologique, la fatigue démocratique. Jamais les conditions objectives d’une grande parole sociale n’ont autant existé. Mais le PS, qui aurait dû être l’un des interprètes de cette colère, n’en est plus qu’un commentateur fatigué qui laisse ainsi prospérer les extrémismes qu’il prétend combattre.
Il ne suffit pas de dénoncer La France insoumise pour redevenir socialiste ni de s’allier à elle pour redevenir populaire ni d’invoquer François Mitterrand pour retrouver l’histoire, son sens, et la fabrique même de l’histoire, ni de faire résonner le ventre mou de François Hollande pour rassurer les modérés — ah, la triste farce ! Et il ne suffit pas de citer à tout bout de champ l’iconique Jaurès pour ressusciter la gauche. La politique ne pardonne pas très longtemps aux partis qui vivent sur leur capital symbolique. Le PS a consommé le sien jusqu’à l’os.
Le départ de Boris Vallaud et de son courant a donc valeur d’épitaphe par procuration. Car il reste des élus socialistes : des maires, des sénateurs, des députés, des militants sincères (et insincères), des territoires fidèles. Pour autant, il n’y a plus de Parti socialiste compris comme force historique capable d’organiser une alternance nationale. Il y a des morceaux de PS : des sensibilités, des fidélités, des clientèles, des stratégies concurrentes, des nostalgies, des calculs, des blessures, des noms propres. Des morceaux plus ou moins palpitants, plus ou moins faisandés.
Le Parti socialiste n’est pas mort parce que Boris Vallaud quitte la direction. Boris Vallaud quitte la direction parce que le Parti socialiste est mort. Le geste ne tue pas le malade, il acte que le cœur ne bat plus.
Reste une question. Peut-on ressusciter un mort ? En politique, parfois oui, mais pas en le maquillant. Pas en répétant les mêmes congrès, les mêmes synthèses, appels à l’unité et autres rivalités de notables aux ventres gras. Il faudrait un acte de refondation si profond qu’il ne s’appellerait plus Parti socialiste. Il faudrait reprendre à zéro la question sociale, la question démocratique, écologique, européenne, populaire, technologique – la question du sens. Il conviendrait de cesser de gérer un héritage délité afin de recommencer à produire du destin dans un moment qui réclame plus que jamais un récit humaniste d’espérance matérielle et spirituelle. Il faudrait enfin urgemment se délester de ces professionnels de la politique qui ont troqué la réflexion visionnaire contre le calcul stratégique et l’entretien de leur propre carrière à tel point qu’ils sont devenus des obstacles à tout projet d’avenir réellement ancré et germinatif.
Le PS n’a plus d’histoire, mais seulement des départs. Parfois, dans la vie des partis, c’est ainsi que les morts finissent par signer eux-mêmes leur certificat de décès. Boris Vallaud et Olivier Faure l’ont signé à deux. Ainsi mourut le PS dans l’indifférence générale.
