Les funérailles de Ratko Mladic, qui ont rassemblé des milliers de personnes à Belgrade lundi 7 septembre 2026, offrent à l’Union européenne une nouvelle preuve de ce qu’elle reproche depuis longtemps à la Serbie : nationalisme, révisionnisme, proximité avec Moscou, difficulté à solder les guerres yougoslaves. Mais elles devraient aussi conduire Bruxelles à poser une question beaucoup moins confortable : après plus de vingt ans d’une candidature européenne continuellement ralentie, conditionnée, réévaluée et sans cesse enrayée malgré les progrès accomplis par la Serbie candidate, quelle part l’Union elle-même prend-elle au renforcement de cet orgueil identitaire ? À force de tenir la Serbie dans l’antichambre en lui disant « peut-être un jour… », l’UE fabrique une candidate perpétuelle dont elle peut déplorer un peu trop facilement en contrepoint qu’elle regarde vers Moscou.
À Belgrade, lundi 7 septembre 2026, plusieurs milliers de personnes ont accompagné le cercueil de Ratko Mladić. L’ancien chef militaire des Serbes de Bosnie avait été condamné par la justice internationale pour génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre, notamment pour le massacre de Srebrenica et le siège de Sarajevo. D’anciens combattants, des supporters, des militaires, plusieurs ministres serbes, des responsables serbes de Bosnie et l’ambassadeur de Russie étaient présents. Le cercueil a été applaudi. Le patriarche de l’Église orthodoxe serbe, Porfirije, a présidé la cérémonie.
La commissaire européenne à l’Élargissement, Marta Kos, a annulé une visite prévue en Serbie, en estimant que la glorification qui entoure la mort de Mladić était incompatible avec les valeurs sur lesquelles repose la voie européenne. La Commission a rappelé que la glorification de criminels de guerre, la négation du génocide et le révisionnisme n’avaient leur place ni dans l’Union ni dans les pays candidats. Sur le fond, la condamnation européenne est difficilement contestable. Une foule ne transforme pas un criminel de guerre en héros et l’histoire judiciaire de Ratko Mladić ne peut être relativisée par le ressentiment national. Mais s’en tenir à cette évidence morale empêche précisément de comprendre ce que ces funérailles disent de la relation entre la Serbie et l’Europe.
Car Bruxelles interprète depuis des années le nationalisme serbe comme l’une des causes de l’éloignement de Belgrade de l’Union. Il faudrait commencer à envisager sérieusement la causalité inverse : et si la manière dont l’Union européenne traite depuis plus de vingt ans la candidature serbe contribuait elle-même à renforcer le nationalisme qu’elle prétend réduire ?
De la condamnation à la question qui dérange
Aleksandar Vučić, président de la République de Serbie, n’a pas assisté aux funérailles de Mladić. Mais sa réaction donne presque la clé du problème. Il a décrit l’événement comme un « déferlement émotionnel » avant de reprendre un discours désormais classique en Serbie : les Serbes seraient depuis des décennies « toujours coupables quoi qu’il arrive » et les gens « n’en peuvent tout simplement plus ». (fr.euronews.com)
La formule relève évidemment d’une stratégie politique. Vučić transforme volontiers une critique adressée au pouvoir serbe, au négationnisme ou au culte d’un criminel de guerre en accusation portée contre la nation serbe tout entière. C’est une manière efficace de déplacer le débat : de la responsabilité historique vers la dignité nationale.
Mais une question demeure : pourquoi ce discours fonctionne-t-il encore aussi facilement ? Pourquoi l’idée selon laquelle l’Occident jugerait continuellement les Serbes trouve-t-elle encore un tel écho trente ans après les guerres yougoslaves ? Pourquoi Moscou peut-il si aisément se présenter comme celui qui respecte la Serbie tandis que Bruxelles serait celui qui lui fait perpétuellement la leçon ? Pourquoi, surtout, après plus de vingt ans de « perspective européenne », le désir d’Europe s’est-il effondré dans la population serbe ?
Il serait trop commode de répondre : parce que les Serbes sont nationalistes. C’est expliquer le nationalisme par le nationalisme.
En 2006, 70 % des Serbes voulaient entrer dans l’Union
Un chiffre devrait davantage inquiéter Bruxelles. En novembre 2006, une enquête publiée par le gouvernement serbe indiquait que 69,9 % des citoyens voteraient en faveur de l’adhésion à l’Union européenne. (srbija.gov.rs)
En juin 2026, l’enquête de perception publiée par la Commission européenne ne trouve plus que 31 % de soutien à l’adhésion en Serbie. C’est, de très loin, le niveau le plus faible des Balkans occidentaux : 92 % en Albanie, 83 % au Kosovo et plus de 60 % au Monténégro, en Macédoine du Nord et en Bosnie-Herzégovine. (enlargement.ec.europa.eu)
L’attractivité politique de l’Union s’est profondément érodée en Serbie. Certains incrimineront la responsabilité au régime de Vučić, à la propagande nationaliste, à la Russie, au Kosovo, au souvenir des bombardements de l’OTAN de 1999 ou encore à la manière dont les guerres des années 1990 continuent d’être racontées en Serbie. Mais on ne peut raisonnablement observer vingt années d’une politique européenne d’élargissement et un tel effondrement de son attractivité sans interroger la politique elle-même.
Une politique d’attraction qui finit par rendre l’objet de l’attraction de moins en moins désirable a un problème.
La Serbie doit toujours faire ses devoirs
Le récit européen habituel est pourtant parfaitement rodé. La Serbie doit réformer sa justice, améliorer la liberté des médias, combattre la corruption, réformer son système électoral, normaliser ses relations avec le Kosovo, s’aligner davantage sur la politique extérieure européenne, prendre ses distances avec Moscou, consolider chaque réforme pour la rendre irréversible. Et lorsqu’elle aura fait tout cela, elle pourra entrer.
Une bonne partie de ces exigences est légitime. Le régime serbe souffre de déficits démocratiques réels. La concentration médiatique autour du pouvoir est préoccupante. L’État de droit demeure insuffisant. Belgrade pratique depuis longtemps une politique d’équilibre entre Bruxelles, Moscou et Pékin qui lui permet de maximiser ses marges de manœuvre tout en retardant certains choix.
Il serait ainsi absurde de présenter la Serbie comme un candidat irréprochable arbitrairement tenu à distance. Mais l’inverse est tout aussi simpliste : il n’est plus possible de raconter douze années de négociations presque immobiles comme la seule conséquence des insuffisances serbes.
La Serbie a obtenu le statut de candidate en mars 2012. Les négociations ont commencé en janvier 2014. En septembre 2026, 22 chapitres sur 35 ont été ouverts et deux seulement provisoirement clos. Aucune nouvelle série significative de chapitres n’a été ouverte depuis décembre 2021. (enlargement.ec.europa.eu) Douze ans de négociations. Deux chapitres provisoirement fermés. À un moment, l’enlisement cesse d’être une circonstance. Il devient le sujet.
La Croatie est entrée ; l’examen a ensuite été durci
Zagreb n’a pas bénéficié d’un parcours de complaisance. Ses négociations ont notamment été retardées en raison de sa coopération insuffisante avec le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie. Son système judiciaire, la corruption, les droits fondamentaux et la coopération avec le TPIY ont ensuite été étroitement surveillés. (eur-lex.europa.eu) Mais les dates demeurent frappantes. La Croatie a demandé son adhésion en 2003, commencé à négocier en 2005, terminé ses négociations en juin 2011 et intégré l’Union le 1er juillet 2013. (enlargement.ec.europa.eu)
Six ans de négociations. Puis l’Union a décidé de tirer les leçons de cette expérience. Dans sa stratégie d’élargissement de 2011, la Commission explique expressément que les négociations futures devront s’appuyer sur les enseignements du cas croate et que les chapitres difficiles relatifs notamment à la justice et aux droits fondamentaux devront désormais être abordés beaucoup plus tôt afin de constituer des bilans de réformes plus solides. Elle affirme simultanément qu’un processus crédible doit offrir une perspective claire d’adhésion et des résultats tangibles aux citoyens. (eur-lex.europa.eu)
La logique est compréhensible. L’Union apprend de ses erreurs. Mais elle produit aussi une iniquité évidente. Certains États sont entrés après avoir passé un examen donné. L’Union a ensuite estimé cet examen insuffisamment sévère. Elle en a conçu un plus difficile. Et ceux qui ont réussi l’ancien examen siègent désormais parmi les examinateurs chargés de décider si la Serbie réussit le nouveau.
On peut qualifier cela d’amélioration institutionnelle. Du point de vue serbe, on peut également le ressentir comme une règle continuellement durcie par ceux qui sont déjà à l’intérieur. Les deux propositions peuvent être vraies simultanément.
Le Kosovo : lorsque l’adhésion touche à l’identité nationale
À cette nouvelle méthodologie s’ajoute une difficulté sans véritable équivalent dans le cas croate : le Kosovo. Le cadre de négociation adopté en 2014 place explicitement la normalisation entre Belgrade et Pristina dans le chapitre 35 et prévoit qu’elle soit traitée tôt et pendant toute la durée des négociations. (data.consilium.europa.eu)
Pour Bruxelles, il s’agit d’empêcher qu’un nouveau contentieux territorial irrésolu entre dans l’Union. L’objectif est parfaitement intelligible. Pour une grande partie des Serbes, cependant, le Kosovo n’est pas un contentieux frontalier ordinaire. Il touche à la constitution, à l’histoire nationale, à la mémoire religieuse et politique, aux défaites et aux mythes fondateurs du pays.
L’Union demande ainsi à la société serbe d’accepter des concessions extraordinairement coûteuses symboliquement. Or une conditionnalité ne fonctionne politiquement que lorsque la récompense est proportionnellement crédible. Plus le sacrifice demandé est lourd, plus il faut pouvoir montrer ce qu’il permettra d’obtenir. Que peut aujourd’hui répondre un dirigeant serbe pro-européen à un électeur auquel il demanderait une concession supplémentaire sur le Kosovo ? « Faites cet effort et nous entrerons dans l’Union. » La réponse sera immédiate : Quand ?
Il n’existe aucune réponse crédible. C’est l’une des fautes stratégiques majeures de la politique européenne envers la Serbie : Bruxelles augmente continuellement le coût politique de l’européanisation tandis que la récompense finale devient toujours plus abstraite.
Le choc des doctrines : quelle Europe la Serbie renforcerait-elle ?
Au-delà du Kosovo, de la Russie ou de l’État de droit se joue peut-être une question plus profonde, rarement formulée ouvertement : quelle conception de l’Europe l’entrée de la Serbie viendrait-elle renforcer ? Le problème n’est pas que la Serbie soit chrétienne orthodoxe. L’Union compte déjà plusieurs pays de tradition orthodoxe, notamment la Grèce, la Bulgarie, la Roumanie et Chypre, tandis qu’une partie importante de la droite européenne continue elle-même de revendiquer les racines chrétiennes du continent. Le clivage porte ailleurs : sur la place que cet héritage doit occuper dans la définition politique de l’Europe contemporaine.
Une partie importante des élites européennes accepte volontiers le christianisme comme l’une des sources historiques de l’Europe, mais refuse qu’il devienne le principe politique définissant sa civilisation actuelle. L’Union se présente d’abord comme une communauté juridique et politique fondée sur l’État de droit, les libertés individuelles, le pluralisme et la non-discrimination. L’appartenance à l’Europe ne saurait, dans cette conception, dépendre d’une identité religieuse ou civilisationnelle déterminée. Le refus, lors des débats constitutionnels européens des années 2000, d’inscrire explicitement les « racines chrétiennes » dans les textes fondateurs avait déjà rendu visible cette ligne de fracture.
À l’inverse, le courant souverainiste centre-européen dont Viktor Orbán est devenu le principal théoricien ne considère pas seulement le christianisme comme un héritage historique. Il en fait une matrice politique contemporaine, associée à la souveraineté nationale, aux frontières, à la famille, à la continuité culturelle des peuples européens et à une politique migratoire beaucoup plus restrictive. Ce modèle s’oppose explicitement à une conception plus postnationale de l’Union et à l’idée que l’intégration européenne suppose un transfert toujours plus important des décisions nationales vers les institutions communes.
La candidature serbe n’est donc pas politiquement neutre dans cette bataille relative à la définition de l’Europe. La place de l’orthodoxie dans le récit national serbe, le caractère presque fondateur de la question du Kosovo, l’attachement à la souveraineté nationale et surtout la proximité stratégique construite entre Aleksandar Vučić et Viktor Orbán peuvent laisser penser qu’une Serbie devenue membre renforcerait davantage le second modèle que le premier. Budapest est d’ailleurs l’un des soutiens les plus constants à l’adhésion de Belgrade.
Il serait cependant excessif d’en déduire que les blocages opposés à la Serbie seraient secrètement organisés pour empêcher l’entrée d’un pays trop chrétien ou trop souverainiste. Rien ne permet de démontrer qu’une telle crainte constitue un motif clandestin de la conditionnalité européenne. Mais il serait tout aussi naïf de supposer que les gouvernements européens examinent l’adhésion d’un nouvel État sans anticiper les coalitions qu’il formera une fois assis autour de la table.
Car un nouvel État membre ne se contente pas d’adopter l’acquis communautaire. Il obtient des voix au Conseil, des députés au Parlement européen, un commissaire, la capacité de construire des alliances et, dans certains domaines essentiels, un pouvoir de blocage. Pour les gouvernements qui considèrent déjà Viktor Orbán comme l’un des principaux obstacles à l’approfondissement de l’intégration européenne, l’hypothèse d’un nouvel allié régulier de Budapest sur la souveraineté, les migrations, la Russie ou la conception civilisationnelle de l’Europe ne peut être indifférente.
La question devient alors délicate pour la sincérité même du processus d’élargissement. Si les critères officiels doivent rester objectifs — État de droit, démocratie, économie de marché, reprise de l’acquis — un calcul beaucoup plus politique peut se superposer à eux : non seulement savoir si le candidat est capable d’entrer dans l’Union, mais anticiper ce qu’il fera de son pouvoir une fois qu’il y sera entré. La frontière entre préparation légitime à l’adhésion et réticence devant les rapports de force futurs devient alors difficile à distinguer.
C’est ici qu’apparaît un nouveau cercle autorenforçant : plus l’Union maintient à distance une Serbie jugée trop souverainiste et identitaire, plus le sentiment de rejet alimente en Serbie le souverainisme et l’affirmation identitaire ; plus ceux-ci progressent, plus Belgrade se rapproche du modèle politique défendu par Budapest ; et plus cette convergence peut devenir, pour certains responsables européens, une raison supplémentaire de redouter son entrée. L’Union contribue ainsi à fabriquer en Serbie le profil politique qu’une partie de ses dirigeants redoute ensuite de voir rejoindre l’Union. La question serbe ne porte donc peut-être pas seulement sur les frontières futures de l’Union européenne. Elle touche à une bataille autrement plus profonde : quelle civilisation politique l’Europe entend-elle devenir ?
Curieusement, l’Union débat sans cesse des symptômes de cette question — frontières, migrations, souveraineté, État de droit, élargissement — mais beaucoup plus rarement de la question elle-même : quelle civilisation l’Europe entend-elle devenir ? Peut-être parce que la formuler obligerait enfin à reconnaître que plusieurs réponses concurrentes coexistent en son sein.
Peut-être qu’une Serbie candidate convient finalement très bien
Reste alors une hypothèse plus dérangeante. L’Union européenne affirme officiellement vouloir la Serbie comme membre. La Commission continue d’essayer de faire avancer le dossier. Il serait donc infondé de prétendre qu’un plan européen aurait été élaboré afin d’empêcher définitivement l’entrée de la Serbie. Mais peut-être faut-il distinguer l’Union comme institution et les préférences de certains acteurs qui la composent.
Car une Serbie perpétuellement candidate présente quelques avantages. Elle est économiquement étroitement intégrée à l’espace européen. Elle transpose progressivement une partie de l’acquis. Elle reçoit des financements européens. Elle négocie avec Pristina sous médiation européenne. Elle coopère avec l’Union sur de nombreux dossiers. Elle reste soumise à une puissante conditionnalité. Mais elle ne siège pas au Conseil. Elle n’a pas de commissaire. Elle n’envoie pas de députés européens. Elle ne participe pas à la fabrication des règles auxquelles elle est invitée à se conformer. Elle ne possède aucun veto.
On peut donc raisonnablement poser une question que le discours officiel évite : une fraction des États membres ne préfère-t-elle pas, consciemment, cette Serbie-là : suffisamment européenne pour être arrimée à l’Union, mais jamais suffisamment intégrée pour devenir membre à part entière ?
Il n’est nul besoin d’annoncer que l’on est opposé à son adhésion. Il suffit de déclarer : « oui, mais après les prochaines réformes ; oui, mais après de nouveaux progrès sur le Kosovo ; oui, mais après l’État de droit ; oui, mais après la Russie ; oui, mais lorsque les médias seront suffisamment indépendants ; oui, mais quand les réformes seront devenues irréversibles ; oui, mais pas maintenant. » Bref, l’équivalent fonctionnel d’un non.
L’adhésion asymptotique
C’est peut-être le concept qui décrit le mieux la relation actuelle entre la Serbie et l’Union : une adhésion asymptotique. En mathématiques, une courbe peut se rapprocher indéfiniment d’une droite sans jamais la rejoindre. La Serbie semble désormais engagée dans un processus comparable. Elle se rapproche. Elle réforme. Elle satisfait certains critères. La distance diminue. Mais le point d’arrivée demeure inaccessible. Elle tend vers l’adhésion sans jamais l’atteindre.
Après vingt ans, ce statut de candidate perpétuelle est ressenti par une majorité croissante comme une confirmation : ils ne veulent pas réellement de nous.
Et Moscou ramasse ce que Bruxelles sème
Bruxelles reproche régulièrement à Belgrade de maintenir une proximité excessive avec Moscou. Le problème est réel. Mais l’Union devrait se demander pourquoi l’offre russe conserve une telle puissance symbolique dans un pays dont les intérêts économiques sont pourtant profondément liés à l’Europe.
Moscou délivre un message extraordinairement rudimentaire : « nous ne vous demandons pas de renoncer au Kosovo. Nous ne vous faisons pas la leçon sur votre histoire. Nous ne vous demandons pas de démontrer votre européanité. Nous vous respectons comme vous êtes.«
Cette représentation est intéressée, propagandiste et largement mythifiée. Mais elle possède un avantage décisif sur le discours européen : elle répond directement au sentiment d’humiliation. Bruxelles dit : transformez-vous encore. Moscou répond : vous n’avez pas à avoir honte de ce que vous êtes. Il n’est dès lors guère difficile de comprendre lequel des deux discours peut séduire un nationalisme de dignité blessée.
Et l’Union tombe alors dans un piège dont elle participe elle-même à la construction. Elle ralentit l’adhésion. La frustration augmente. Le nationalisme se renforce. La Russie exploite ce nationalisme. Bruxelles constate que la Serbie reste trop proche de la Russie. Cette proximité devient un argument supplémentaire pour ralentir l’adhésion.
Enlisement européen → ressentiment serbe → orgueil identitaire → tropisme russe → méfiance européenne → nouvel enlisement. Le cercle est parfait.
Les funérailles de Mladić : symptôme plutôt qu’explication
C’est pourquoi les funérailles de Ratko Mladić doivent être regardées avec davantage de profondeur que ne le permet la seule condamnation morale. Elles ne prouvent nullement que Mladić devrait être réhabilité. Elles ne démontrent pas que Bruxelles aurait eu tort de condamner la glorification d’un homme reconnu coupable de génocide. Elles montrent autre chose.
Un ancien chef militaire condamné pour d’horribles crimes de guerre peut encore être transformé, dans une partie de l’imaginaire serbe, en symbole d’une résistance à l’Occident.
Un responsable de l’Initiative des jeunes pour les droits de l’homme interrogé par Euronews l’explique d’ailleurs très clairement : le mythe de Mladić s’est progressivement construit autour de l’image d’un homme qui incarne la résistance à un Occident jugé hypocrite ; il est devenu un symbole utile contre l’OTAN et l’Union européenne. (fr.euronews.com)
C’est précisément ce phénomène que Bruxelles devrait chercher à désamorcer. Or, avant même les funérailles, la commissaire européenne à l’Élargissement, Marta Kos avait choisi d’annuler sa visite en Serbie pour protester contre la glorification annoncée de Mladić. Le geste était moralement compréhensible. Politiquement, était-il judicieux ?
Le symbole politique est tragique : plus la Serbie manifeste son éloignement de l’Europe, plus l’Europe prend ses distances avec la Serbie. Et plus elle prend ses distances, plus ceux qui affirment que l’Europe ne veut pas réellement des Serbes disposent d’un argument supplémentaire.
L’échec européen doit désormais être nommé
La responsabilité du pouvoir serbe demeure considérable. Vučić exploite délibérément l’ambivalence géopolitique. Le discours de victimisation nationale constitue un outil politique. Les déficits démocratiques ne sont pas une invention de Bruxelles. Le nationalisme serbe n’est pas né dans les bureaux de la Commission. Et la Russie dispose de liens historiques, culturels et religieux avec la Serbie qui précèdent largement la politique d’élargissement. Mais reconnaître tout cela ne doit plus servir à exonérer l’Union.
Sa politique envers la Serbie est un échec.
Il ne s’agit pas ici de plaider contre l’Europe, bien au contraire, nous lui demandons de rester fidèle à sa promesse : si l’élargissement doit demeurer un instrument de paix, de démocratisation et de rapprochement des peuples, encore faut-il qu’il ne produise pas, par son enlisement, le ressentiment, le nationalisme et la défiance qu’il prétend précisément réduire.
Elle devait renforcer les forces pro-européennes. Le soutien à l’adhésion s’est effondré. Elle devait réduire le nationalisme. Elle contribue à lui fournir le récit de l’humiliation dont il se nourrit. Elle devait éloigner Belgrade de Moscou. Ses blocages rendent le discours russe plus audible. Elle devait utiliser la conditionnalité comme moteur des réformes. Elle en a tellement éloigné la récompense que la conditionnalité perd progressivement son pouvoir incitatif. Elle devait offrir une perspective européenne. Elle a fabriqué une salle d’attente. Et l’on ne peut maintenir indéfiniment un peuple dans une salle d’attente en lui demandant parallèlement de continuer à manifester son enthousiasme pour la destination.
« Prouvez-nous que vous voulez réellement de nous »
Pendant plus de vingt ans, Bruxelles a demandé à la Serbie : « Voulez-vous vraiment devenir européenne ? »
Les réformes, les chapitres, le Kosovo, la politique étrangère et désormais la Russie ont continuellement servi d’épreuves permettant de vérifier la sincérité de cette orientation. Mais après douze années de négociations et d’efforts réels réalisés par la Serbie, après cinq années sans ouverture d’un nouveau cluster, la charge de la preuve peut légitimement être retournée. Une partie des Serbes répond désormais : « Prouvez-nous que vous voulez réellement de nous. »
L’Union n’a pas besoin d’un complot antiserbe pour produire un résultat profondément antieuropéen en Serbie. Il suffit d’une fort mauvaise politique maintenue suffisamment longtemps. Il suffit de conditions toujours plus nombreuses. De récompenses toujours plus lointaines. De veto. De rappels à l’ordre. De sempiternelles petites critiques. De portes entrouvertes qui ne s’ouvrent jamais complètement. Bref, de son incroyable et contre-performante stratégie sous forme d’une humiliation continue où la Serbie reste cet Européen suspect auquel on demande constamment une preuve supplémentaire de bonne conduite.
Or, pour tout connaisseur de la région balkanique, la réaction identitaire était tout à fait prévisible. Plus Bruxelles demande aux Serbes de prouver qu’ils méritent l’Europe, plus elle stimule chez eux l’orgueil de répondre qu’ils n’ont besoin de la permission de personne pour être Serbes.
C’est ainsi que la politique européenne conçue pour européaniser est coresponsable de renationaliser la société serbe jusqu’à produire une situation ambiguë mais arrangeante où la Serbie tend vers l’adhésion sans jamais l’atteindre. Une candidate perpétuelle ; assez proche pour être influencée. Assez éloignée pour ne jamais décider.
Et tant que Bruxelles ne rompra pas ce cercle, elle pourra condamner à juste titre les manifestations du nationalisme serbe. Elle devra aussi accepter cette vérité beaucoup moins confortable : elle contribue fortement à alimenter l’orgueil blessé dont ce nationalisme se nourrit.
Le paradoxe du terrain : une société vivante bien plus ouverte que son image politique
Reste enfin un paradoxe que les tableaux de bord de la Commission européenne mesurent mal : celui de l’expérience concrète de la Serbie par les Européens qui la visitent. Ici, le contraste avec l’image d’un pays nationaliste, fermé sur lui-même et hostile à l’Occident est saisissant. L’hospitalité serbe jouit en effet d’une réputation exceptionnelle auprès des professionnels du tourisme et des voyageurs qui s’aventurent dans les Balkans.
Les récits de terrain et les voyagistes insistent régulièrement sur la chaleur de l’accueil, la curiosité bienveillante envers l’étranger et cette propension profondément serbe à faire asseoir le visiteur, lui offrir à manger, un café ou un verre de rakija, transformant une rencontre fortuite de quelques minutes en un moment de partage prolongé. La maison d’édition de guides touristiques Fodor’s opposait d’ailleurs récemment la Serbie à certaines destinations d’Europe occidentale saturées et travaillées par le rejet du surtourisme. Elle soulignait à quel point l’hospitalité y demeure une source de fierté et combien les visiteurs étrangers y sont reçus comme des hôtes d’exception. Cette culture de l’accueil possède un ancrage anthropologique ancien : la Slava, fête du saint patron familial inscrite depuis 2014 au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO, rassemble traditionnellement parents, voisins et invités de passage autour du repas et de la célébration commune.
Ce contrechamp mérite d’être entendu : la Serbie que découvre le visiteur européen est beaucoup mais beaucoup moins hostile à l’Europe que ne le laisse présager la relation politique bilatérale entre Belgrade et Bruxelles. C’est peut-être là l’ultime paradoxe de cette longue attente : alors que les institutions européennes s’évertuent à maintenir la Serbie dans l’antichambre, les citoyens serbes, eux, continuent d’accueillir les Européens à bras ouverts. Entre les peuples, la porte est restée ouverte ; ce sont les institutions qui font écran.










