Nous pensions que notre alimentation façonnait notre microbiote. Une étude publiée dans Nature Microbiologyinvite à considérer le mouvement inverse : certaines bactéries intestinales pourraient, par les molécules qu’elles produisent, participer à la formation de nos préférences alimentaires. Chez la souris, les chercheurs ont identifié une chaîne biologique reliant une bactérie intestinale, deux hormones et le cerveau, jusqu’à modifier l’attirance pour le sucre. Une découverte qui ouvre une question aussi médicale que vertigineuse : où commence exactement une préférence personnelle lorsque l’intestin, le cerveau et des milliards de microorganismes participent ensemble à sa production ?
Une pâtisserie derrière une vitrine, une tablette de chocolat dans un placard, l’envie soudaine d’un aliment sucré après le déjeuner. Nous interprétons spontanément ces impulsions comme « nos » envies. Elles appartiendraient à notre personnalité, à nos goûts, à notre enfance, à nos habitudes, éventuellement à notre manque de volonté. Les neurosciences avaient déjà compliqué cette représentation en montrant le rôle des circuits de la récompense, des hormones et de l’apprentissage. Le microbiote intestinal ajoute désormais un protagoniste autrement plus inattendu à cette petite scène intérieure.
Une équipe dirigée par des chercheurs de l’Université Jiangnan, en Chine, a publié en janvier 2025 dans Nature Microbiology une étude intitulée Free fatty acid receptor 4 modulates dietary sugar preference via the gut microbiota. Son résultat le plus spectaculaire n’est peut-être pas celui qui a retenu l’attention de nombreux médias — une possible nouvelle piste contre le diabète — mais ce qu’elle révèle de la construction biologique de l’envie elle-même : chez la souris, modifier certaines bactéries intestinales suffit à modifier la préférence pour le sucre.
Un désir qui commence peut-être dans l’intestin
L’histoire commence avec un récepteur appelé FFAR4, ou GPR120, présent notamment dans l’intestin et sensible à certains acides gras. Les chercheurs observent que son expression est diminuée dans plusieurs modèles de diabète chez la souris ainsi que dans des échantillons provenant de personnes diabétiques.
Ils cherchent alors à comprendre ce qui se produit lorsque ce récepteur fonctionne moins. Le résultat les conduit vers le microbiote. Chez les souris dont FFAR4 est supprimé dans l’intestin, une bactérie devient notamment moins abondante : Bacteroides vulgatus, aujourd’hui également classée sous le nom Phocaeicola vulgatus. Cette diminution entraîne elle-même celle d’un métabolite produit par la bactérie, le pantothénate, apparenté à la vitamine B5. Et c’est ici que l’intestin commence à parler au cerveau.
Le pantothénate stimule des cellules endocrines intestinales qui produisent du GLP-1, une hormone connue pour intervenir dans le contrôle de la glycémie et de l’appétit. L’augmentation du GLP-1 favorise à son tour la production par le foie d’une autre hormone, FGF21. Celle-ci atteint le cerveau et agit notamment sur l’hypothalamus ventromédian, une région impliquée dans le contrôle du métabolisme et de la prise alimentaire. Au bout de cette chaîne se trouve un comportement : la préférence pour le sucre diminue. Le mécanisme proposé peut donc se résumer ainsi :
FFAR4 intestinal → B. vulgatus → pantothénate → GLP-1 → FGF21 → hypothalamus → préférence moindre pour le sucre.
Le commentaire scientifique publié parallèlement dans Nature Microbiology parle à ce propos d’un véritable axe intestin–foie–cerveau : une molécule fabriquée par un microorganisme intestinal déclenche une cascade hormonale dont l’un des effets mesurables apparaît finalement dans le comportement alimentaire de l’animal.

Nous nourrissons nos bactéries ; elles pourraient participer à déterminer ce que nous voulons manger
C’est probablement le renversement conceptuel le plus intéressant de l’étude. Depuis plusieurs années, nous avons appris que l’alimentation transforme le microbiote. Fibres, graisses, sucres, aliments fermentés ou ultra-transformés modifient progressivement les communautés bactériennes présentes dans l’intestin. La relation semblait donc suivre une direction assez intuitive : nous mangeons, notre microbiote s’adapte. Mais si certaines bactéries produisent des molécules capables d’agir sur les hormones et sur les circuits cérébraux qui participent aux préférences alimentaires, une seconde flèche apparaît :
nous mangeons → notre microbiote se transforme → ses métabolites changent → nos signaux hormonaux changent → nos préférences alimentaires peuvent changer → nous mangeons autrement.
La boucle se referme. L’intérêt de l’expérience de Zhang et de ses collègues est précisément d’aller plus loin qu’une simple association statistique entre telle bactérie et tel comportement. Les chercheurs utilisent plusieurs procédés expérimentaux : suppression ou surexpression de FFAR4, antibiotiques, transplantation de microbiote fécal, cohabitation de souris permettant des échanges microbiens, administration de B. vulgatus, supplémentation en pantothénate et invalidation de certains maillons hormonaux.
Lorsque le microbiote est supprimé par antibiotiques, certaines différences de préférence pour le sucre disparaissent. Lorsque le microbiote d’animaux présentant le phénomène est transféré à d’autres animaux, une partie du comportement est transférée avec lui. Lorsque B. vulgatus ou le pantothénate sont restaurés chez des souris diabétiques, leur consommation préférentielle de sucre diminue et leur glycémie à jeun s’améliore. Lorsque FGF21 est supprimé, certains de ces effets disparaissent à leur tour. Ce faisceau d’expériences est précisément ce qui rend l’étude importante : il ne montre pas seulement que des bactéries intestinales accompagnent certains comportements alimentaires ; il établit chez l’animal plusieurs maillons d’une relation causale.

Qui désire le sucre ?
Il faut immédiatement éviter la caricature. Les bactéries intestinales ne prennent évidemment pas possession de notre cerveau pour nous envoyer acheter un éclair au chocolat. Une préférence alimentaire humaine naît de multiples déterminants : génétique, perception gustative, apprentissage, culture, environnement familial, disponibilité des aliments, souvenirs, émotions, système de récompense cérébral, état énergétique, hormones et habitudes. Le microbiote vient ajouter une couche supplémentaire à cette architecture.
Mais cette couche est conceptuellement importante parce qu’elle oblige à réinterroger ce que nous appelons une préférence « personnelle ». Nous avons tendance à confondre deux propositions : c’est moi qui éprouve cette envie et c’est moi seul qui ai produit cette envie. La première demeure évidemment vraie. La seconde devient beaucoup plus difficile à soutenir.
Nos sensations les plus intimes ont toujours une histoire biologique. La faim dépend notamment de signaux périphériques ; le sommeil d’horloges moléculaires ; l’anxiété de réseaux neuroendocriniens complexes. Rien de cela ne rend ces expériences moins réelles ou moins nôtres. Mais le microbiote introduit une singularité supplémentaire : une partie de notre physiologie dépend d’organismes possédant leur propre génome, leur propre métabolisme et leur propre dynamique écologique.
L’être humain qui désire quelque chose n’est donc peut-être pas seulement un cerveau qui consulte un corps. Il est un système biologique composite, dans lequel les cellules humaines dialoguent continuellement avec un écosystème microbien. Cela ne supprime ni la volonté ni la responsabilité. Cela oblige plutôt à renoncer à une conception excessivement simple de celles-ci.

Une préférence peut-elle s’auto-entretenir biologiquement ?
L’autre conséquence de l’étude touche directement à la nutrition et au diabète. Prenons une hypothèse encore à démontrer chez l’être humain mais désormais biologiquement plausible : une alimentation très sucrée contribue à modifier durablement certaines communautés intestinales ; cette modification réduit ensuite la production de métabolites qui participaient auparavant à freiner l’attirance pour le sucre ; la préférence sucrée augmente alors et contribue à maintenir le régime alimentaire qui avait modifié le microbiote.
On obtiendrait une forme de boucle d’auto-entretien. Cette possibilité change subtilement la manière de penser certains comportements alimentaires. Le conseil « il suffit de manger moins sucré » repose souvent sur une opposition très sommaire entre volonté et tentation. Or une personne pourrait devoir résister non seulement à une habitude culturelle ou à une récompense cérébrale acquise, mais également à un état métabolique et microbien participant à renforcer cette préférence.
Cela ne signifie nullement que toute envie de sucre soit une dysbiose intestinale. L’étude ne permet absolument pas de l’affirmer. Elle suggère en revanche que la force d’une préférence alimentaire peut être biologiquement modulée en amont de la décision consciente. Le déplacement est considérable : plutôt que de chercher exclusivement à empêcher un individu de satisfaire une envie, on pourrait un jour apprendre à agir sur les mécanismes qui contribuent à produire cette envie.

L’« Ozempic naturel » est un raccourci qui masque la véritable découverte
Une partie de la couverture médiatique de cette étude l’a présentée comme la découverte d’une bactérie capable d’agir « comme Ozempic ». La comparaison possède une origine identifiable mais elle devient rapidement trompeuse. Le sémaglutide, principe actif d’Ozempic, est un agoniste du récepteur du GLP-1 : il reproduit pharmacologiquement certains effets de cette hormone et son efficacité contre l’hyperglycémie a été évaluée au cours d’essais cliniques portant sur des milliers de patients.
Dans l’étude chinoise, B. vulgatus ne se comporte pas comme du sémaglutide. La bactérie produit notamment du pantothénate, lequel participe à stimuler la production naturelle de GLP-1 avant d’engager une cascade impliquant FGF21 et le cerveau. La nuance est essentielle. Partager un maillon biologique avec un médicament ne signifie pas produire le même effet thérapeutique.
Surtout, les expériences décisives de l’étude concernent des souris. Chez l’être humain, les chercheurs disposent de signaux cohérents — diminution de FFAR4 chez des patients diabétiques, moindre abondance de B. vulgatus, diminution du pantothénate avec l’aggravation du diabète, données génétiques compatibles avec un lien entre FFAR4 et consommation de sucre — mais ils n’ont pas administré cette bactérie à des patients afin de démontrer qu’elle réduirait leurs envies sucrées, leur poids ou leur HbA1c. L’affirmation parfois rencontrée selon laquelle cette approche produirait les effets d’Ozempic « sans ses effets secondaires » n’a donc, en l’état, aucune démonstration clinique.

Une bactérie n’est d’ailleurs ni « bonne » ni « mauvaise » en soi
Une autre étude publiée en 2025 incite même à une prudence supplémentaire. Des chercheurs étudiant des patients diabétiques répondant plus ou moins bien à la metformine ont constaté que Phocaeicola vulgatus — le même microorganisme — était environ douze fois plus abondant chez certains non-répondeurs. Dans leurs expériences sur la souris, cette bactérie pouvait interférer avec les effets bénéfiques de la metformine par une tout autre voie métabolique impliquant notamment les acides biliaires et les céramides.
Il ne s’agit pas nécessairement d’une contradiction. Les effets d’un microorganisme peuvent dépendre de la souche utilisée, de son abondance, de l’alimentation, des autres espèces présentes, de l’état métabolique de l’hôte et des molécules que cet environnement lui permet de produire. Cette apparente discordance constitue au contraire une excellente mise en garde contre l’idée, très répandue dans le commerce des probiotiques, qu’il existerait simplement de « bonnes bactéries » qu’il suffirait d’ajouter à l’intestin.
Le futur thérapeutique du microbiote pourrait davantage résider dans la compréhension de fonctions microbiennes précises que dans l’administration massive d’une espèce donnée : produire tel métabolite, dans telle quantité, à tel endroit et dans tel environnement. Dans le cas étudié ici, le pantothénate lui-même, FFAR4 ou la chaîne GLP-1–FGF21 pourraient ainsi s’avérer plus intéressants à terme que B. vulgatus prise isolément.
De la glycémie à la fabrique du désir
Il faudra des essais chez l’être humain avant de savoir si cette voie peut réellement conduire à un traitement du diabète, de l’obésité ou de certains troubles alimentaires. Il faudra déterminer si l’on peut modifier durablement la préférence pour le sucre, avec quelle intensité, chez quels individus et sans effets indésirables. Il faudra également comprendre si les résultats obtenus avec les souris survivent à la complexité incomparable d’une alimentation et d’une psychologie humaines.
Mais attendre ces résultats ne doit pas conduire à sous-estimer ce qui vient d’être découvert. La question la plus importante n’est peut-être pas : avons-nous trouvé un nouvel Ozempic ? Elle pourrait être : avons-nous commencé à comprendre comment des microorganismes vivant dans notre intestin participent à la fabrication de ce que nous appelons nos goûts ?
Nous savions que ce que nous mangeons nourrit certaines bactéries et en affame d’autres. Nous découvrons progressivement que les molécules qu’elles produisent circulent, dialoguent avec nos organes et peuvent atteindre les mécanismes qui gouvernent la prise alimentaire. La causalité alimentaire pourrait donc fonctionner dans les deux directions : nous façonnons notre microbiote par nos choix, mais notre microbiote pourrait en retour participer à façonner certains de ces choix.
La préférence ne disparaît pas pour autant. Elle change de nature. Elle apparaît moins comme l’ordre souverain d’un esprit indépendant que comme le résultat provisoire d’une négociation silencieuse entre cerveau, intestin, hormones, histoire personnelle, environnement et monde microbien. Dès lors, une question demeure, à la frontière de la médecine, des neurosciences et de la philosophie : où commence exactement une préférence personnelle lorsque le corps, le cerveau et des milliards de microorganismes participent ensemble à sa production ?








