Neurochirurgie au CHU de Rennes. Après le classement sans suite, un médecin témoin sanctionné par l’Ordre

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rennes chu morandi

Après le classement sans suite de l’enquête pénale ouverte autour du service de neurochirurgie du CHU de Rennes dirigé par le Pr. Xavier Morandi, l’affaire se déplace désormais sur le terrain disciplinaire. Un neurochirurgien nantais, ancien praticien du service rennais et l’un des médecins qui avaient publiquement critiqué le management de l’ancien chef de service, vient d’écoper d’un blâme de l’Ordre des médecins. La décision, frappée d’appel, pose une question sensible. Jusqu’où un médecin peut-il alerter publiquement sur un fonctionnement hospitalier jugé destructeur sans être rattrapé par l’obligation de confraternité ?

L’affaire de la neurochirurgie du CHU de Rennes n’en finit pas de changer de scène. Après les couloirs hospitaliers, après les signalements, après les articles de presse, après l’enquête pénale finalement classée sans suite, c’est désormais devant la justice ordinale que le dossier produit ses effets. Un neurochirurgien nantais, ancien médecin du service de neurochirurgie du CHU de Rennes, a été sanctionné d’un blâme par la chambre disciplinaire de première instance de l’Ordre des médecins des Pays de la Loire. Il avait publiquement critiqué son ancien chef de service dans le contexte des accusations de harcèlement ayant secoué le CHU rennais.

Le blâme n’est pas une radiation, ni une interdiction d’exercer. Mais il n’est pas anodin. Dans l’échelle disciplinaire ordinale, il marque une faute déontologique reconnue par la juridiction professionnelle. Surtout, la décision intervient dans un dossier où les mots pèsent lourd, car ils touchent à la fois à la réputation de médecins mis en cause, à la souffrance alléguée de jeunes praticiens, au fonctionnement d’un service hospitalo-universitaire stratégique et à la capacité des soignants à parler publiquement de ce qu’ils estiment être des dysfonctionnements graves.

Un appel a été formé, la sanction n’est donc pas nécessairement définitive. Ce point est essentiel. À ce stade, il ne s’agit pas d’en tirer une conclusion hâtive sur le fond du dossier, mais de comprendre ce que cette décision révèle d’un conflit désormais situé au croisement de trois régimes de vérité. La vérité pénale, qui n’a pas retenu d’infraction suffisamment caractérisée. La vérité hospitalière, qui renvoie à une crise de service reconnue par ses conséquences concrètes. La vérité ordinale, enfin, qui examine la manière dont des médecins parlent d’autres médecins.

Une affaire née dans un service hospitalier en crise

L’affaire avait éclaté publiquement à l’automne 2023. Le parquet de Rennes avait alors ouvert une enquête visant deux professeurs de médecine du service de neurochirurgie du CHU de Rennes pour des chefs de harcèlement moral au travail, de harcèlement sexuel par personne abusant de son autorité et d’outrage sexiste et sexuel. Les faits allégués concernaient plusieurs internes et médecins. Le CHU avait lui-même adressé un signalement au parquet à la suite d’une enquête administrative interne.

Le dossier avait pris une dimension nationale lorsque plusieurs soignants avaient témoigné publiquement, notamment dans Paris Match, en dénonçant des brimades, humiliations, violences verbales et un climat professionnel jugé destructeur. Ces témoignages décrivaient moins un incident isolé qu’un système relationnel, une manière d’exercer l’autorité dans un service hospitalo-universitaire très hiérarchisé. Le mot de « mandarinat », souvent employé dans ce type de crise, revenait en arrière-plan, même lorsqu’il n’était pas explicitement formulé.

Le service de neurochirurgie du CHU de Rennes est pourtant un service majeur. Il prend en charge des pathologies lourdes, relevant de la neurochirurgie adulte et pédiatrique, de la chirurgie tumorale intracrânienne, du rachis, de la moelle épinière, de la pathologie vasculaire ou encore de la neurochirurgie fonctionnelle. Sa fragilisation n’était donc pas seulement une affaire interne au corps médical. Elle touchait à l’offre de soins, à la formation des internes et à l’organisation régionale de prises en charge hautement spécialisées.

Dès 2023, le CHU de Rennes avait reconnu que le service était confronté à des départs successifs de praticiens expérimentés, auxquels s’étaient ajoutés de nouveaux départs. L’établissement avait alors dû adapter l’activité du service et réorienter temporairement certains internes vers d’autres terrains de stage. Même en l’absence de condamnation pénale, la crise institutionnelle était donc bien réelle.

Le classement sans suite n’a pas effacé la crise

En septembre 2025, l’enquête pénale visant les deux anciens responsables du service a été classée sans suite par le parquet de Rennes. Cette décision a constitué un tournant. Elle signifie que le ministère public n’a pas estimé disposer d’éléments permettant de poursuivre pénalement les médecins mis en cause, notamment parce que les faits non prescrits n’étaient pas suffisamment caractérisés au regard des infractions visées.

Mais un classement sans suite ne règle pas tout. Il ne dit pas que rien ne s’est passé. Il dit que la justice pénale ne poursuit pas. La nuance est décisive dans une affaire aussi inflammable. Le droit pénal exige une caractérisation stricte des faits, des dates, des auteurs, des victimes, des éléments intentionnels. La vie d’un service hospitalier, elle, peut se dégrader par accumulation, par climat, par domination symbolique, par répétition de gestes ou de paroles qui ne franchissent pas toujours le seuil pénal, mais peuvent produire des effets humains considérables.

C’est précisément dans cet interstice que s’installe le nouvel épisode ordinal. Le médecin sanctionné n’est pas poursuivi par l’Ordre pour avoir établi pénalement une infraction. Il est sanctionné, selon les éléments disponibles, pour la manière dont il a mis en cause publiquement son ancien chef de service. Autrement dit, le dossier se renverse en apparence. Ceux qui avaient été dénoncés ne sont pas poursuivis pénalement. L’un de ceux qui avaient parlé se retrouve sanctionné disciplinairement.

Le devoir de confraternité face à la parole d’alerte

La question posée n’est pas simple. La déontologie médicale impose aux médecins un devoir de confraternité. Elle les oblige à une certaine retenue dans leurs relations professionnelles, à ne pas porter publiquement atteinte à un confrère sans prudence, à respecter la présomption d’innocence et à éviter les mises en cause personnelles qui excéderaient ce qui est nécessaire à l’information ou à l’alerte.

Ce principe a sa logique. Dans un milieu médical où les réputations professionnelles sont essentielles, une accusation publique peut produire des effets irréversibles, même lorsqu’elle n’aboutit pas judiciairement. On ne peut donc pas demander à l’Ordre des médecins d’ignorer complètement les règles de prudence, de mesure et de loyauté entre praticiens.

Mais l’autre versant du problème est tout aussi sérieux. Les affaires de harcèlement hospitalier sont rarement révélées par des procédures spontanées et paisibles. Elles émergent souvent après des années de silence, de peur, de dépendance hiérarchique, de carrières suspendues à l’avis de quelques figures dominantes. Dans les services universitaires très spécialisés, où les internes, assistants et jeunes praticiens dépendent de chefs de service puissants, la parole critique est rarement libre. Elle se paie parfois cher.

Sanctionner un médecin qui a publiquement témoigné ou critiqué un ancien supérieur peut donc produire un effet de refroidissement. Même si la chambre disciplinaire raisonne en droit ordinal, même si elle ne sanctionne pas l’alerte en tant que telle, le signal peut être reçu autrement par les soignants. Il peut dire, ou sembler dire, qu’il vaut mieux se taire, parler seulement par les voies internes, ne jamais exposer publiquement les conflits, même lorsque ces voies internes ont été jugées insuffisantes ou trop lentes par ceux qui alertent.

Une affaire symptomatique du malaise hospitalo-universitaire

Au-delà du cas rennais, cette affaire s’inscrit dans un malaise plus vaste. Depuis plusieurs années, le monde hospitalier français est traversé par des témoignages sur les violences managériales, les humiliations de bloc opératoire, la brutalité de certaines formations, l’épuisement des internes, la précarité psychologique de jeunes médecins et la difficulté à faire remonter les alertes lorsque les personnes mises en cause occupent des positions académiques ou hospitalières centrales.

La neurochirurgie, comme d’autres disciplines chirurgicales, concentre plusieurs facteurs de risque. L’excellence technique, la rareté des postes, la verticalité de l’apprentissage, la pression opératoire, la dépendance des carrières universitaires et la culture de l’endurance peuvent favoriser des formes de commandement où la dureté est parfois confondue avec l’exigence. Or l’exigence médicale ne justifie ni l’humiliation, ni la peur, ni la dégradation durable des personnes.

Le cas du CHU de Rennes met donc en lumière une tension structurelle. L’hôpital a besoin d’autorité, car la médecine de haute spécialité engage la sécurité des patients. Mais cette autorité ne peut plus fonctionner comme un privilège personnel, protégé par le prestige, l’ancienneté ou la rareté des compétences. L’autorité médicale moderne doit être compatible avec la traçabilité, la collégialité, la protection des étudiants et la possibilité d’une critique interne effective.

Une décision à manier avec prudence

Il serait toutefois imprudent de transformer le blâme ordinal en preuve automatique d’une volonté de bâillonner les lanceurs d’alerte. La chambre disciplinaire a pu considérer que certains propos dépassaient les limites admissibles de la critique entre confrères. L’appel permettra peut-être de confirmer, d’atténuer ou d’infirmer cette analyse. Il faudra donc attendre la suite de la procédure pour mesurer la portée exacte de la sanction.

Mais il serait tout aussi imprudent de traiter cette sanction comme un simple épisode corporatif sans portée collective. Dans une affaire où des soignants ont parlé d’un climat de travail destructeur, où le service a connu des départs et une crise d’organisation, où l’enquête pénale a été classée sans suite sans effacer les questions de fond, le blâme infligé à un médecin témoin prend inévitablement une signification politique au sens noble du terme. Il interroge la manière dont une profession régule la parole critique en son sein.

C’est là que se trouve le cœur de l’affaire. La confraternité médicale ne peut pas devenir un rempart contre toute dénonciation publique. Mais l’alerte ne peut pas davantage s’exonérer de toute exigence de précision, de loyauté et de proportion. Entre ces deux exigences, la frontière est étroite. Elle est même l’un des points les plus sensibles de la démocratie professionnelle à l’hôpital.

Nolwenn Denis
Nolwenn Denis suit les battements de l’Ille-et-Vilaine au plus près du terrain. À Rennes et dans ses environs, elle raconte ce qui traverse un territoire — ses élans, ses fragilités, ses initiatives, ses secousses aussi. Culture, société, environnement, vie locale : son regard s’attache à ce qui fait la texture du quotidien et la singularité bretonne.