Avec cet album consacré à Lucky Luke, Matthieu Bonhomme célèbre délicieusement le quatre-vingtième anniversaire du cow-boy solitaire. Un petit bijou.
« Ouaip », ils ont de la chance les héros de papier. Après 80 ans d’existence, ils ne vieillissent pas et parfois même ils rajeunissent à l’image de ce Lucky Luke revu par Matthieu Bonhomme. Le dessinateur, qui redonne vie au personnage pour la troisième fois, lui restitue un visage et une allure plus proche des premiers strips de Morris en 1946 que des albums des années soixante. Il rajeunit physiquement le lonesome cow-boy, mais il change aussi psychologiquement.
Moins héros, plus humain, au cours de cette longue marche, il dégaine toujours rapidement mais on ne le voit plus tirer plus vite que son ombre. L’essentiel n’est pas là. L’homme aux réflexes mécaniques et à la psychologie basique est mis à mal cette fois-ci par le charme d’un enfant doté pourtant d’un caractère exécrable. Le gamin qu’emmène avec lui Lucky Luke n’est pas sans rappeler le Pépé d’Astérix en Hispanie, le gosse insupportable qui rougit en se coupant la respiration quand il est contrarié. Notre galopin a d’ailleurs un surnom qui pourrait évoquer son caractère colérique, Nuage rouge. Son véritable nom est pourtant un patronyme de Blanc : Cramp (attention à la prononciation pour éviter tout malentendu. Quoique…). Il a été recueilli bébé par la tribu des Pieds-Bleus qui l’ont sauvé avec sa mère, des menaces de l’oncle Cramp, richissime patron de l’immense Cramp Company, qui gère toute l’économie du pays, du whisky au chemin de fer. Héritier légitime de l’empire mais menacé, le kid doit être emmené par Lucky Luke, hors des frontières américaines, vers le Canada. Le chemin ne sera pas de tout repos car bien entendu en cours de route, l’homme et l’enfant, devront affronter les hommes de main de l’oncle Cramp, quatre bandits de grand chemin à l’intelligence… moyenne : les inamovibles Dalton. Eux n’ont pas changé physiquement mais ils prennent ici une dimension comique exceptionnelle grâce au trait de Matthieu Bonhomme, qui les dessine quasiment systématiquement « en escalier » comme il dit, les reproduisant à l’identique les uns derrière les autres, ou les uns à côté des autres, dans une forme de comique de répétition jamais vue. Le talent graphique de l’auteur est au sommet. Son dessin servi par un papier de qualité trouve sa pleine mesure dans des paysages de neige sublimés par une magnifique mise en couleurs.

Changeant ainsi d’atmosphère et de lieu, après L’homme qui tua Lucky Luke et Wanted Lucky-Luke, Matthieu Bonhomme propose ici une nouvelle vision du héros. C’est Nuage Rouge qui, s’il ne le transforme pas, le pousse à de poser des questions existentielles : « Héros solitaire, c’est nul » n’hésite pas lancer le gamin à la figure de son protecteur lors de leur périple, rompant avec l’image traditionnelle de l’ennemi des Dalton. L’homme, un épi de blé à la bouche, qui manque de s’étrangler quand on lui demande de fumer le calumet de la paix, l’homme est plus déstabilisé par l’attitude d’un enfant qui l’affronte oralement que par le feu nourri des tirs au pistolet des Dalton. Se pose ainsi à lui peut être pour la première fois des questions quant à son mode de vie, son célibat, son absence de descendance. Son propre refus d’une forme de paternité qui lui est proposée est troublant et rend le personnage plus accessible, moins caricatural. Plus vrai.
L’homme a changé, mais son environnement aussi. Il évolue désormais dans un univers qui n’a pas la neutralité des couleurs limitées de Morris. Cramp et sa Company incarnent le capitalisme naissant, celui du mépris des ressources naturelles, de la déforestation, de la protection des Amérindiens. Il faut pourtant avoir un esprit bien mal tourné pour voir dans la phrase de Cramp (attention à la prononciation a-t-on déjà écrit plus haut, pour les lecteurs peu attentifs) un possible clin d’oeil à notre actualité : « Le Canada n’est rien! S’il le faut un jour je l’achèterai ! Ou je l’annexerai ! ». Nous sommes dans le domaine de la BD, ne l’oublions pas et un auteur a le droit à toutes les outrances.

Pour autant, le dessinateur conserve a minima les codes des albums d’origine. Lucky Luke reste bien le cow-boy des années soixante et des scénarios de Goscinny mais il a pris de l’épaisseur, pour notre plus grand plaisir. Matthieu Bonhomme peut jouer avec son personnage, une latitude heureuse dont ne bénéficient malheureusement pas les successeurs de Uderzo et Goscinny, corsetés dans un strict cahier des charges rendant Astérix et Obélix immuables et en même temps périssables. Finalement dans l’album, ce sont quatre « génies », comme ils se qualifient eux-mêmes, qui changent le moins. Averel a toujours aussi faim et Joe est toujours aussi bêtement autoritaire. Comme si la bêtise était la seule chose éternelle et immuable. « Ouaip ! »
La longue marche de Lucky Luke de Matthieu Bonhomme. Editions Dargaud. 80 pages. 16,50€. Parution : . Lire un extrait
