BD L’Homme chevreuil ou Geoffroy Delorme à la frontière de l’humain et l’animal

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l'homme chevreuil

Geoffroy Delorme a vécu « sept ans de vie sauvage » en forêt. Après le succès littéraire de son récit, cette très belle adaptation en bd, sublime la beauté de la nature. Et pose de nombreuses questions.

Un jeune homme est assis sur un tronc d’arbre couché. Devant lui se dressent des futs qui pointent leurs cimes vers le ciel. L’homme est de dos. On ne sait s’il fixe ces troncs ou si son regard se porte vers quatre chevreuils qui l’observent, nimbés d’une douce clarté jaunâtre. Il est de trois quarts dos. Les mains posées sur l‘écorce, il semble apaisé. Tout dans l’image contribue à ce sentiment diffus de bien être. C’est un moment privilégié, un peu comme ses images pieuses conservées dans les missels où la lumière divine éclaire une sainte ou un saint. Pourtant le jeune homme assis n’a rien d’un personnage biblique. Il s’appelle Geoffroy Delorme et cette proximité avec les chevreuils notamment n’est pas l’œuvre du Saint Esprit, mais plutôt d’un long cheminement de solitude et d’adaptation. Nous sommes dans la forêt de Bord près de Rouen. Geoffroy y a vécu de 2003 à 2010 puis a continué à y séjourner pendant de longues périodes jusqu’en 2019. Solitaire par nature, peu enclin à la suite d’un traumatisme d’enfance à vivre une existence sociale, scolarisé à distance, il a dix neuf ans lorsqu’il décide de vivre en forêt avec pour objectif de pratiquer la photographie animalière. Abandonnant rapidement ce prétexte, c’est avec les chevreuils qu’il va finalement établir une relation privilégiée, une relation qu’il qualifie même « d’amitié ».

Fort de cette expérience, il écrit un livre en 2021 intitulé simplement L’Homme chevreuil (Les Arènes), ouvrage qui va conquérir plus de 100 000 lecteurs en trois mois pour un tirage initial de 3000 exemplaires.

l'homme chevreuil

Logiquement, cinq ans plus tard le même éditeur publie une adaptation en bande dessinée pour mettre des images sur les mots, donner à voir ce qui est écrit. Rien de redondant ici, car le scénariste Vincent Zabus reconstruit le récit de manière ludique et poétique alors que Jean-Denis Pendanx sublime comme rarement les scènes de nature. Il nous propose de nous asseoir nous aussi dans une clairière ou en lisière de forêt et dans des pleine pages magnifiques de laisser la bd ouverte sur nos genoux, de sentir et de regarder la sérénité environnante.

La beauté de la nature est omniprésente, magnifiée comme dans les photographies vosgiennes de Vincent Munier, quand la lumière diffuse joue un rôle essentiel. Les auteurs n’oublient pas cependant l’aspect pratique et documentaire de l’expérience de Geoffroy. Plantes, vêtements sont dessinés comme dans un journal de bord d’une vie difficile car l’auteur ne transforme pas son expérience en aventure idyllique et nous dit le prix à payer pour s’extraire du monde contemporain. Il dit les contraintes et les dangers d’atteindre l’autonomie alimentaire, les difficultés d’adapter son rythme de sommeil à celui des animaux dont les bruits empêchent de dormir des nuits complètes. Il dit la difficulté de combattre le froid: « la forêt n’est ni bonne, ni mauvaise, simplement elle oblige à se remettre en question constamment ». Il dit ainsi dans sa postface le danger de parler de « liberté absolue », qui n’est en fait qu’une « illusion » intellectuelle. Il ne se réclame pas en exemple et livre simplement son expérience comme l’explique clairement une postface qui écarte délicatement la vision idyllique d’un retour à la nature qu’a pu susciter son ouvrage initial.

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Yuval Noah Harari démontrait dans son livre Sapiens comment l’homme d’aujourd’hui s’était affaibli, perdant de nombreuses capacités naturelles. Geoffroy Delorme, en fait la démonstration en retrouvant des sensibilités perdues: celle de voir la nuit, de percevoir les odeurs d’autres animaux par exemple. « La nature n’est pas un gisement, c’est un bien commun à tous les animaux. Humains compris. »

A la fin de la lecture subsiste néanmoins un léger malaise : accueillir dans ses bras un jeune faon procure certainement un sentiment de joie intense, mais serrer contre soi un parent, un enfant, aimé n’a pas de prix. Vivre l’un et l’autre plutôt que l’un ou l’autre est un défi à relever pour Geoffroy Delorme comme pour nous toutes et tous.

L’homme chevreuil. Sept ans de vie sauvage. D’après Geoffroy Delorme. Scénario : Vincent Zabus. Dessin et couleur : Jean-Denis Pendant. Typographie et lettrage : Stevan Roudaut. Editions Les Arènes. 148 pages. 25€. Parution : Avril 2026

Eric Rubert
Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.