Avec L’empereur de la joie, son deuxième roman, l’auteur américain Ocean Vuong dresse, avec la délicatesse de son écriture, le portrait d’une Amérique défaillante, dans laquelle une amitié peut redonner espoir.
En 2019, Ocean Vuong révélait au grand public Un bref instant de splendeur, un premier roman d’inspiration autobiographique, traversé par les traumatismes de l’exil et de l’héritage familial. Né au Vietnam, il émigre dès l’âge de deux ans avec sa famille vers le Connecticut. Ce déracinement marque profondément son œuvre. Poète et photographe, Ocean Vuong façonne une écriture d’une grande délicatesse. Ses récits explorent une jeunesse américaine en marge, tiraillée entre la mémoire des origines et la brutalité du réel.
Avec L’empereur de la joie, l’auteur prolonge cette exploration intime et poétique, confirmant sa place parmi les grandes voix de la littérature américaine contemporaine, attentive aux questions d’identité, de survie et d’appartenance.
D’emblée, l’écriture subjugue. Le premier chapitre impressionne par sa puissance visuelle. La description d’une petite ville dévastée par la désindustrialisation, quelque part dans le Connecticut, installe une atmosphère de désolation sourde. East Gladness, la joie n’est pourtant que dans le nom. Les rangées de maisons en brique, autrefois construites pour les ouvriers d’une papeterie aujourd’hui disparue, abritent désormais des existences cabossées, marquées par la guerre ou la précarité.
« Ce pays s’est construit exprès sur la guerre. Les reptiliens ont pris l’apparence de politiciens et de célébrités, et depuis ils se servent de ces marionnettes pour lancer des guerres et pouvoir continuer de consommer de la mauvaise énergie. Tu comprends ? La guerre est leur fertilisant. »
Au terme de cette traversée, surgit le pont King Philip. Et un jeune homme de dix-neuf ans, Hai, prêt à se jeter dans le fleuve. Le geste est suspendu par la voix de Grazina, une vieille femme lituanienne qui, depuis sa fenêtre, le rappelle à la vie. Elle aussi porte en elle l’exil, la guerre, et une mémoire qui se fissure peu à peu. Hai devient son « infirmier », mais surtout son compagnon d’errance, celui qui l’accompagne dans ses crises en entrant dans ses jeux, ses traumatismes de guerre.
« Tu aimerais écrire et tu veux te jeter d’un pont ? Ça revient un peu au même, non ? Un écrivain met juste plus de temps à toucher l’eau. »
Ce temps suspendu, Hai le traverse au sein d’une communauté fragile et profondément humaine. Des êtres un peu fêlés, qui tiennent debout grâce à leurs rêves, à l’alcool ou à quelques pilules. Grâce à Sony, son cousin autiste passionné par la guerre de Sécession, il trouve un emploi dans un fast-food, le Home Market. Là, il rencontre une famille de cœur. Il y a BJ, la gérante qui se rêve catcheuse, Maureen, Wayne, le Russe, Amanda. Rien ne les destinait à se rencontrer, sinon le travail. Et pourtant, un lien indéfectible se tisse entre eux.
Chacun porte ses blessures, mais tous répondent présents lorsqu’il s’agit de soutenir l’autre. Dans cet univers de marges, la solidarité devient une forme de résistance.
Mais Hai reste en suspens, incapable de trouver sa place. Depuis la mort de sa grand-mère, tout vacille. Parti étudier à New York, il a abandonné après l’overdose de son meilleur ami. À sa mère, il ment encore, prétendant poursuivre des études de médecine. Prisonnier de ses addictions, même après une cure, il lutte pour simplement rester à flot.
Dans une Amérique minée par la précarité et la crise des opioïdes, comment survivre sans illusions ? Familles éclatées, absences paternelles, mères défaillantes, enfants livrés à eux-mêmes, mise à l’écart des personnes âgées. Le roman dépeint un monde où le soutien ne peut venir que des marges elles-mêmes.
Ces personnages ne cherchent pas à accomplir de grandes choses. Ils aspirent seulement à vivre dignement, à être de bonnes personnes. Et c’est peut-être là, dans cette humilité obstinée, que réside la forme la plus exigeante du courage. Ce nouveau roman, en donnant la voix à d’autres personnages, se révèle plus social et politique.
Avec L’empereur de la joie, Ocean Vuong signe un roman d’une rare intensité, où la beauté de la langue contraste avec la dureté des existences. Sans jamais céder au pathos, il capte la fragilité des êtres et la puissance des liens invisibles qui les relient. C’est un livre sur la survie, mais surtout sur la possibilité ténue et fragile de trouver, au cœur du chaos, une forme de grâce.
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Biographie :

Ocean Vuong est né en1988 au Viêt Nam. Il arrive aux États-Unis à l’âge de 2 ans et grandit dans le Connecticut. En 2016, Vuong obtient le prix Whiting en poésie pour son recueil de poésie Night Sky with Exit Wounds. Professeur à l’université de Massachusets, il est aujourd’hui un poète, écrivain et photographe mondialement reconnu.
L’Empereur de la joie (The emperor of gladness) d’Océan Vuong. Editions Gallimard. Traduit de l’américain par Hélène Cohen, 512 pages, ISBN : 9782073090270. Livre : 25€ / Format numérique : 17,99€. Parution : 19 mars 2026. Lire un extrait
