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Meta, TikTok : sommes-nous entrés dans le moment « Big Tobacco » des réseaux sociaux ?

TikTok vient d’accepter de verser 400 millions de dollars pour mettre fin à un contentieux américain portant sur les données personnelles des enfants. Quelques jours plus tard, Meta a conclu avec une coalition de procureurs généraux un accord pouvant atteindre 17,1 milliards de dollars autour des effets de Facebook et Instagram sur les mineurs. Les sommes donnent le vertige, mais elles ne constituent peut-être pas l’information essentielle. Après quinze années d’alertes, de controverses et d’études sur les effets des réseaux sociaux, le droit commence à regarder autrement ces plateformes : non plus seulement comme des lieux où circulent des contenus problématiques, mais comme des machines dont l’architecture elle-même organise, stimule et monétise notre attention. Sommes-nous entrés dans le moment « Big Tobacco » des réseaux sociaux ? La comparaison mérite d’être examinée sérieusement, précisément parce qu’elle ne doit pas être prise au pied de la lettre.

400 millions de dollars d’un côté. Jusqu’à 17,1 milliards de l’autre. Les chiffres sont suffisamment spectaculaires pour produire le réflexe attendu : après avoir accumulé pendant des années les milliards en captant l’attention de plusieurs générations, TikTok, Facebook et Instagram commenceraient enfin à payer l’addition. Ce serait aller trop vite. Les deux affaires sont différentes. TikTok et sa maison mère ByteDance ont conclu le 21 août 2026 un accord avec le ministère américain de la Justice dans un contentieux portant principalement sur le respect de la législation protégeant les données personnelles des enfants de moins de 13 ans. L’entreprise doit verser 300 millions de dollars auxquels pourront s’ajouter 100 millions supplémentaires liés à un ancien accord concernant Musical.ly. Elle ne reconnaît aucune responsabilité juridique.

L’affaire Meta, elle, touche à quelque chose de plus profond. Le procès ouvert le 18 août à Oakland devait déterminer notamment si l’entreprise avait conçu Facebook et Instagram de manière à favoriser un usage compulsif chez les enfants et adolescents tout en connaissant certains risques particuliers associés à cette utilisation. Meta conteste vigoureusement ces accusations. Mais huit jours après l’ouverture des débats, l’entreprise a préféré conclure avec 51 procureurs généraux américains un accord dont le montant pourra atteindre 17,1 milliards de dollars. Là encore, aucune reconnaissance générale de responsabilité. Il serait donc juridiquement faux d’écrire que deux géants du numérique viennent d’être condamnés pour avoir rendu nos enfants dépendants. Mais il serait tout aussi trompeur de considérer que rien de fondamental n’est en train de changer. Car l’argent, pour une fois, n’est pas le plus intéressant.

Quand 17 milliards de dollars comptent moins que deux heures par jour

Le montant annoncé autour de Meta doit lui-même être manié avec précision. Il s’agit d’un maximum : 12,1 milliards de dollars sont prévus pour les États concernés et jusqu’à 5 milliards supplémentaires pourraient s’y ajouter si d’autres grandes plateformes concluent à leur tour des accords comparables. Cette condition est presque plus significative que le chiffre. Elle montre que les procureurs ne cherchent pas seulement à régler le passé de Facebook et Instagram. Ils tentent de faire émerger une nouvelle norme industrielle qui pourrait ensuite s’étendre à TikTok, YouTube, Snapchat et aux autres grands acteurs du secteur.

Surtout, Meta ne s’engage pas seulement à payer. Pour les mineurs, Facebook et Instagram devront notamment introduire une limite d’utilisation quotidienne de deux heures par défaut, restreindre l’accès entre minuit et six heures, réduire les notifications nocturnes et scolaires, multiplier les interruptions après certaines durées d’utilisation, permettre davantage de contrôle sur les recommandations et rendre accessibles des fils moins dépendants de la sélection algorithmique. Plusieurs mécanismes de gratification ou de comparaison sociale seront également limités.

Voilà le véritable événement. Pendant près de vingt ans, lorsque nous débattions des dangers des réseaux sociaux, nous regardions principalement ce qui circulait à l’intérieur : harcèlement, pornographie, désinformation, haine, propagande, défis dangereux, violence, troubles alimentaires, complotisme. Nous découvrons maintenant qu’il faut également regarder la forme même du contenant. Le défilement infini n’est pas un contenu. Une notification n’est pas un contenu. La lecture automatique d’une vidéo après une autre n’est pas un contenu. Le petit nombre rouge qui apparaît sur une icône et nous informe que quelqu’un nous a répondu, regardé, aimé ou peut-être simplement remarqué n’est pas davantage un contenu. Tout cela constitue une architecture. Et cette architecture poursuit un objectif économique parfaitement rationnel : nous faire rester.

Nous ne sommes pas seulement les clients. Notre attention est la matière première

Dire que les réseaux sociaux cherchent à retenir leurs utilisateurs n’a rien d’une révélation. Une chaîne de télévision souhaite que le spectateur reste devant son programme, un journal que son lecteur poursuive sa lecture, un centre commercial que le consommateur déambule suffisamment longtemps pour acheter. La différence est dans l’échelle, la précision et la boucle de rétroaction. Jamais auparavant des entreprises n’avaient pu observer en temps réel les réactions de plusieurs milliards de personnes, mesurer à la seconde près ce qui les retient ou les fait partir, expérimenter simultanément des milliers de variantes et individualiser continuellement l’environnement présenté à chacun.

Votre écran ne se contente donc pas de vous montrer le même magazine que celui du voisin. Il vous regarde regarder, puis il apprend. Une vidéo est interrompue après trois secondes, une autre regardée jusqu’au bout. Un visage ralentit le mouvement du pouce. Un titre provoque un commentaire. Une image entraîne un partage. Une polémique fait revenir quinze minutes plus tard. Chaque geste devient une information susceptible de modifier le geste suivant. Nous avons longtemps appelé cela « personnalisation ». Le mot est confortable. Il donne le sentiment qu’un service se plie aimablement à nos goûts. Mais la personnalisation possède son envers : plus la plateforme sait ce qui nous retient, mieux elle peut organiser ce qui nous retiendra encore.

Ce déplacement est décisif, car il modifie la vieille réponse adressée aux critiques des réseaux sociaux : il suffit d’éteindre son téléphone. Bien sûr qu’il est possible de l’éteindre. Mais à partir de quel degré d’optimisation industrielle de la rétention la responsabilité ne peut-elle plus reposer exclusivement sur celui qui doit résister ? La question devient plus aiguë encore lorsqu’il s’agit d’un enfant de douze ans.

Le libre arbitre avec un département de neurosciences en face

Aucun ingénieur de Meta ou de TikTok ne glisse physiquement notre doigt vers la vidéo suivante. Personne ne nous oblige à ouvrir Instagram à sept heures du matin ou à consulter une notification au milieu d’une conversation. La liberté individuelle existe. Mais une liberté peut être réelle tout en étant asymétrique.

D’un côté, un individu avec sa fatigue, son ennui, son besoin de reconnaissance, ses habitudes, ses fragilités, son désir de sociabilité et, lorsqu’il est adolescent, un cerveau encore en développement. De l’autre, des entreprises parmi les plus puissantes du monde disposant de psychologues, d’ingénieurs, de designers, de spécialistes du comportement, de milliards de données et de systèmes capables d’expérimenter continuellement ce qui augmente de quelques secondes ou de quelques minutes le temps d’utilisation. Présenter cette relation comme la rencontre parfaitement équilibrée entre un consommateur souverain et un produit neutre a quelque chose d’assez théorique.

C’est précisément ici que la comparaison avec Big Tobacco devient intéressante. Non parce qu’un adolescent faisant défiler TikTok serait chimiquement dans la situation d’un fumeur inhalant de la nicotine. Il faut au contraire maintenir fermement cette différence. Mais parce que réapparaît une vieille question de société : jusqu’où une industrie peut-elle augmenter la consommation de son produit, connaître les risques particuliers qu’il présente pour certains utilisateurs et faire néanmoins reposer l’essentiel de la responsabilité sur ces mêmes utilisateurs ?

Big Tobacco : la comparaison commence là où elle cesse d’être littérale

L’histoire américaine du tabac fournit un précédent puissant. Pendant des décennies, l’industrie a insisté sur la liberté de fumer et sur la responsabilité individuelle des consommateurs. Puis les preuves scientifiques se sont accumulées, les documents internes sont devenus publics, les stratégies marketing destinées notamment aux jeunes ont été examinées et les États américains ont engagé des procédures massives. En novembre 1998, le Master Settlement Agreement conclu entre les principales compagnies de tabac et 46 États américains a prévu quelque 206 milliards de dollars de versements sur vingt-cinq ans et imposé de nombreuses restrictions au marketing et à la publicité, notamment envers les mineurs.

Le moment historique n’a donc pas consisté simplement à découvrir que le tabac était dangereux. Il a consisté à déplacer la frontière de la responsabilité. Le fumeur restait libre de fumer. Mais cette liberté ne suffisait plus à rendre politiquement et juridiquement invisible la puissance de ceux qui concevaient, fabriquaient, distribuaient et promouvaient le produit. C’est ce déplacement qui commence aujourd’hui à se produire autour des réseaux sociaux.

Le parallèle doit pourtant s’arrêter avant la caricature. Les cigarettes ont une fonction relativement simple et leurs effets physiologiques sont puissamment documentés. Facebook, Instagram, TikTok ou YouTube constituent au contraire des environnements extraordinairement hétérogènes. On y apprend, on s’y divertit, on y rencontre parfois des amis ou un conjoint, on y découvre des œuvres, des métiers, des idées, des communautés. Un adolescent isolé peut y trouver un groupe avec lequel il partage enfin une expérience que son environnement immédiat ne comprend pas. Un réseau social n’est donc pas un paquet de Marlboro avec des vidéos de chatons à l’intérieur.

Mais deux industries peuvent être profondément différentes et rencontrer un jour la même question politique : celle du point à partir duquel leur puissance économique, leur connaissance des comportements et leur capacité à modeler la consommation rendent insuffisante la seule invocation du choix individuel. Nous sommes peut-être arrivés là.

La science oblige justement à se méfier des slogans

Encore faut-il ne pas transformer un procès américain en démonstration scientifique. Que Meta accepte de payer plusieurs milliards de dollars ne prouve pas qu’Instagram « provoque » mécaniquement la dépression, l’anxiété ou le suicide. Une transaction juridique n’est ni une méta-analyse ni une expérience contrôlée.

La littérature scientifique elle-même oblige à beaucoup plus de prudence. Les associations entre certains usages des réseaux sociaux et plusieurs difficultés psychologiques chez les adolescents sont suffisamment préoccupantes pour justifier une vigilance sérieuse. Mais elles sont variables selon les individus, les plateformes, les contenus, les situations familiales, les vulnérabilités préexistantes et surtout la manière dont les réseaux sont utilisés. Le Surgeon General américain formulait en 2023 une conclusion remarquablement prudente : nous ne disposions pas de suffisamment d’éléments pour considérer les réseaux sociaux comme suffisamment sûrs pour les enfants et les adolescents.

Cette phrase ne signifie pas : nous avons démontré qu’ils détruisent leur santé mentale. Elle signifie presque l’inverse méthodologique : nous ne savons pas encore assez pour considérer comme démontrée leur innocuité dans une population particulièrement vulnérable. La distinction est essentielle. D’autant que les relations peuvent fonctionner dans les deux sens. Un adolescent dépressif peut se réfugier davantage sur les réseaux ; certains usages de ces réseaux peuvent ensuite accentuer sa souffrance. Une jeune fille vulnérable aux troubles alimentaires peut rechercher certains contenus ; l’algorithme peut apprendre cette préférence et lui en proposer davantage. La cause et l’effet cessent alors d’être deux cases proprement séparées.

Et c’est précisément ici que la nouvelle approche juridique devient plus intéressante que les slogans alarmistes. Le droit n’a pas nécessairement besoin de démontrer qu’Instagram rend malade chaque adolescent. Il peut demander autre chose : qu’avez-vous su ? Qu’avez-vous mesuré ? Qu’avez-vous construit ? Qu’avez-vous fait lorsque vous avez compris que certains mécanismes présentaient des risques particuliers ? Le sujet se déplace de la causalité universelle vers la responsabilité du concepteur.

L’Europe pose presque exactement la même question par une autre porte

Les États-Unis ne sont pas seuls à effectuer ce déplacement. En février 2026, la Commission européenne a estimé à titre préliminaire que certaines caractéristiques de TikTok pouvaient contrevenir au Digital Services Act en raison de leur conception addictive. Elle citait explicitement le défilement infini, la lecture automatique, les notifications et les systèmes de recommandation fortement personnalisés. En juillet, elle a appliqué une analyse comparable à Facebook et Instagram.

La convergence est remarquable. Le droit américain avance principalement par les procès, les lois de protection des consommateurs et les procureurs généraux. L’Union européenne avance avec le DSA et la réglementation systémique. Mais les deux finissent par désigner le même objet. Hier, la grande question posée aux plateformes était : qu’avez-vous laissé publier ? Aujourd’hui, une deuxième apparaît : qu’avez-vous fabriqué pour que nous continuions à regarder ?Ce n’est pas la même chose. Et peut-être avons-nous perdu quelques années en confondant les deux.

Interdire les enfants ou modifier la machine ?

La France fournit à cet égard une intéressante expérience grandeur nature. Notre pays avait choisi la solution apparemment la plus simple : interdire en principe les réseaux sociaux aux moins de 15 ans. L’intention répondait à une inquiétude réelle. La solution avait également l’avantage politique de la lisibilité : un âge, une interdiction, une frontière.

Le Conseil constitutionnel a censuré le dispositif le 14 août 2026, estimant notamment que l’atteinte à la liberté de communication était disproportionnée au regard de la généralité de l’interdiction. La loi promulguée le 24 août ne contient donc plus cette prohibition générale. L’épisode révèle une difficulté qui dépasse la seule technique constitutionnelle. Nous pouvons décider que le problème est l’enfant et tenter de lui fermer la porte. Nous pouvons décider que le problème est le parent et lui demander de mieux surveiller. Nous pouvons décider que le problème est le téléphone et l’interdire à l’école. Ou nous pouvons finir par demander si une partie du problème ne se situe pas également dans la machine elle-même.

La réponse ne peut évidemment pas être exclusive. Les parents ont un rôle. L’éducation aux médias est indispensable. Certaines limitations d’âge peuvent se justifier. Le téléphone n’a rien à faire dans toutes les situations scolaires. Mais il serait singulier d’exiger toujours davantage d’efforts de l’enfant, de la famille et de l’école sans demander simultanément aux entreprises qui conçoivent les dispositifs de modifier ce qu’elles ont rendu extraordinairement efficace. Il est plus facile d’apprendre à un adolescent à nager lorsqu’une machine n’augmente pas continuellement le courant.

Et puis il y a la démocratie

On pourrait s’arrêter aux enfants. Ce serait rassurant. Le problème deviendrait alors celui d’une période fragile de la vie humaine. Une fois adulte, chacun retrouverait sa capacité critique, son libre arbitre et un usage raisonnable de ses écrans. Malheureusement, les machines à capter l’attention ne s’éteignent pas le jour de nos dix-huit ans. Et l’architecture qui apprend qu’une vidéo retient davantage un adolescent apprend également quels messages politiques retiennent davantage un électeur.

C’est ici que la santé psychique et la démocratie commencent à appartenir au même sujet. Le point commun entre un adolescent incapable de quitter TikTok et un adulte dont le fil Facebook privilégie continuellement certains messages n’est pas que l’un serait « drogué » et l’autre « manipulé ». Il est plus profond : quelques entreprises privées disposent désormais d’une capacité industrielle à sélectionner ce qui mérite notre attention, pendant combien de temps, dans quel ordre, à quelle fréquence et avec quelle intensité émotionnelle.

Le Digital Services Act reconnaît d’ailleurs explicitement les risques systémiques que les très grandes plateformes peuvent faire peser sur le débat civique et les processus électoraux. Après l’élection présidentielle roumaine de novembre 2024, la Commission européenne a ainsi ouvert une procédure formelle contre TikTok portant notamment sur les systèmes de recommandation, les manipulations coordonnées et la manière dont la plateforme avait évalué les risques pour l’intégrité électorale.

Il n’est pas nécessaire qu’un patron de réseau social décide dans son bureau de favoriser tel candidat pour qu’un problème démocratique apparaisse. Un algorithme peut n’avoir aucune opinion politique et favoriser néanmoins structurellement ce qui choque davantage, indigne davantage, inquiète davantage ou confirme davantage nos appartenances, dès lors que ces contenus obtiennent de meilleurs résultats selon le critère qui lui est assigné. La machine ne vote pas. Elle hiérarchise ce que nous voyons avant de voter. La nuance est considérable.

Ce que nous avons abandonné aux plateformes

Nous nous sommes beaucoup inquiétés, à juste titre, de la protection de nos données personnelles. Nous avons peut-être moins perçu ce que ces données permettaient de construire. Car la véritable puissance des plateformes ne consiste pas seulement à savoir que nous avons 17 ans, que nous vivons à Rennes, que nous aimons le rap ou que nous avons acheté une paire de chaussures. Elle consiste à mesurer ce qui nous fait agir : ce qui arrête notre pouce, ce qui nous fait revenir, ce que nous regardons lorsque personne ne nous regarde, ce qui nous met en colère, nous console, nous excite ou nous inquiète suffisamment pour cliquer encore.

Nos données racontent ce que nous sommes. Nos comportements permettent d’apprendre ce qui nous meut. C’est autrement plus précieux. Et c’est ici que l’attention cesse d’être seulement une affaire psychologique. Elle devient une ressource économique, puis une puissance sociale et finalement un enjeu politique.

De l’économie de l’attention à une politique de l’attention

Il serait facile de terminer cet article en réclamant davantage d’interdictions. Il serait tout aussi facile de verser dans le libertarianisme numérique : les utilisateurs seraient libres, les parents responsables et l’État prié de ne pas se mêler de nos écrans. Les deux positions évitent en réalité la difficulté. Une démocratie doit simultanément protéger la liberté individuelle et empêcher que l’asymétrie entre un individu et une puissance industrielle ne transforme cette liberté en fiction commode.

Nous l’avons appris avec l’alimentation, les médicaments, l’automobile, l’alcool, le tabac, les produits financiers ou la pollution. Nous n’interdisons pas tout. Nous n’autorisons pas tout non plus. Nous établissons progressivement des responsabilités, des normes, des obligations d’information, des limites de conception et des protections particulières pour les plus vulnérables. Pourquoi l’industrie qui organise plusieurs heures de la vie quotidienne de milliards d’êtres humains échapperait-elle par principe à cette histoire ?

Le changement actuellement perceptible aux États-Unis comme en Europe tient peut-être précisément à cela. Nous avons longtemps pensé le réseau social comme un espace, un endroit virtuel dans lequel des individus parlaient, publiaient, se disputaient, s’informaient ou s’exhibaient. Nous commençons à comprendre qu’il est aussi une machine : une machine qui sélectionne, classe, stimule, rappelle, récompense, mesure et recommence. Cette machine n’est pas nécessairement malveillante. Elle n’a même pas besoin de l’être. Il suffit que son intérêt économique principal consiste à obtenir un peu plus de notre attention que la veille.

Pendant quinze ans, les plateformes ont largement réussi à distribuer les conséquences de cette architecture entre tous les autres acteurs : adolescents trop connectés, parents insuffisamment vigilants, écoles dépassées, électeurs crédules, journalistes imprudents, citoyens incapables de vérifier une information. Toutes ces responsabilités existent. Mais une autre revient désormais au centre du tableau : celle de ceux qui construisent le tableau.

C’est peut-être cela, au fond, le « moment Big Tobacco ». Non pas le jour où nous décidons collectivement que Facebook ou TikTok sont des poisons, mais celui où nous cessons de considérer leurs conséquences comme la simple addition de milliards de faiblesses individuelles. Le jour où la question n’est plus seulement : pourquoi n’as-tu pas posé ton téléphone ? Mais également : pourquoi avez-vous construit une machine aussi efficace pour qu’il ne le pose pas ?

À partir de là s’ouvre une question autrement plus vaste que le contrôle parental ou le temps d’écran : à partir de quel moment une technologie qui organise industriellement notre attention cesse-t-elle d’être un simple service que chacun serait libre d’utiliser raisonnablement pour devenir une infrastructure dont la société est légitime à réglementer la puissance ?

Le « moment Big Tobacco » des réseaux sociaux n’est sans doute pas encore advenu. Mais, en cet été 2026, il commence sérieusement à ressembler à autre chose qu’une métaphore.

Nicolas Roberti

L’auteur

Nicolas Roberti

Nicolas Roberti est passionné par toutes les formes d'expression culturelle. Docteur de l'Ecole pratique des Hautes Etudes, il étudie les interactions entre conceptions spirituelles univoques du monde et pratiques idéologiques totalitaires. Conscient d’une crise dangereuse de la démocratie, il a créé en 2011 le magazine Unidivers, dont il dirige la rédaction, au profit de la nécessaire refondation d’un en-commun démocratique inclusif, solidaire et heureux.