Avec Sola, Laurène Helstroffer Durantel va à l’os de la contrebasse
Installée à Saint-Senoux, en Ille-et-Vilaine, la contrebassiste Laurène Helstroffer Durantel publie le 4 septembre 2026 Sola, son deuxième disque solo chez Ad Vitam records. De Biber à Gabrielli, de Tobias Hume à Daniel Delaney, jusqu’à sa propre improvisation Netra, elle y affronte seule un instrument qu’elle voudrait paradoxalement faire disparaître derrière la musique. Un disque né autant d’une recherche sonore que d’une expérience de la solitude, du corps et de son installation en Bretagne. Rencontre avec une musicienne qui cherche, derrière chaque note, son « son cathédrale ».
Une contrebasse seule. Pas de piano, pas de quatuor, pas d’invité venant rompre le face-à-face. Après Flash-Back, paru en 2024 et peuplé de partenaires, Laurène Helstroffer Durantel a voulu cette fois se retrouver sans intermédiaire devant son instrument. Sola est né de cette décision. Mais le titre dit davantage qu’une simple nomenclature instrumentale. « Les deux ! », répond-elle lorsqu’on lui demande si Sola désigne la musicienne seule ou une expérience plus intérieure de la solitude. Elle connaît bien celle qui suit les concerts : après l’effervescence, les applaudissements et les compliments vient la chambre d’hôtel, le silence soudain, cette sorte de retombée après l’état presque ivre de la scène. « Au début de ma carrière, cette solitude post-concert pouvait être cruelle, elle est désormais riche et bienvenue. » Un temps pour mesurer ce qui vient de traverser le corps, ce qui a été donné et reçu, puis pour s’en dépouiller avant de revenir à la vie ordinaire. Voilà sans doute le véritable point de départ de Sola : non pas la solitude héroïque du virtuose occupant seul la scène, mais celle qui demeure lorsque la représentation s’achève et que tout l’apparat tombe.
Un instrument trop grand qu’il faudrait faire oublier
La contrebasse semble pourtant peu faite pour disparaître. Elle s’impose physiquement. Dans les trains, elle encombre ; sur scène, elle occupe un espace considérable ; dans l’orchestre, elle soutient l’édifice tout entier tout en restant souvent dans l’ombre. Laurène Helstroffer Durantel en connaît depuis longtemps le paradoxe. Formée au Conservatoire national supérieur de musique de Paris, ancienne contrebasse solo de l’Orchestre national du Capitole de Toulouse, elle a ensuite développé un parcours où se croisent musique de chambre, création contemporaine et travail avec des ensembles tels que Calliopée, Variances, Offrandes, TM+ ou The Kraken Consort. Elle a également joué avec plusieurs des grands quatuors européens et des musiciens comme Matthias Goerne, Jean-Guihen Queyras ou Céline Frisch.
Mais son ambition avec Sola n’est pas exactement de démontrer que la contrebasse peut devenir soliste. Elle veut aller plus loin : faire oublier la contrebasse elle-même. « J’ai envie de faire oublier l’instrument dans son entièreté », explique-t-elle. Elle évoque cet objet impossible à dissimuler, qui provoque des bras de fer avec les compagnies ferroviaires et attire le regard avant même qu’une note ait été jouée. Puis elle donne une image beaucoup plus intime de son rapport à lui : « Je joue en fermant les yeux, et j’ai envie de me fondre dans l’instrument comme dans une robe, et de le faire disparaître dans la musique. » L’instrument devrait ainsi retrouver sa fonction première : devenir un outil. « Il me sert à ressentir des choses magnifiques, d’autant plus fort qu’il est grand, et c’est mon métier de partager cela. »
Cette volonté explique en grande partie le programme de Sola. Il ne s’agit pas d’aligner des œuvres écrites pour contrebasse afin d’illustrer les possibilités de l’instrument, mais au contraire de faire traverser à celui-ci des musiques venues d’ailleurs. Hans Fryba ouvre le disque avec le Prélude et l’Allemande de sa Suite im alten Stil. Suivent la Ciaconade Giovanni Battista Vitali, Love’s Farewell de Tobias Hume, Netra, improvisation de Laurène Helstroffer Durantel elle-même, puis le septième Ricercar de Domenico Gabrielli, la célèbre Passacaille de Heinrich Biber et enfin les trois mouvements de la Folk Suite for Cello solo de Daniel Delaney. Violoncelle, violon, violone, univers de la viole : la contrebasse devient ici un territoire de migration.

Chaque pièce impose un autre corps
Cette migration n’est pas sans conséquences physiques. « J’ai essayé de ne rien abandonner en route, je ne sais pas si j’ai réussi ! », dit-elle à propos de ces transpositions. Certaines œuvres, constate-t-elle, sont suffisamment fortes pour « faire leur loi » quel que soit l’instrument auquel on les confie. Il faut alors moins les adapter que leur permettre de trouver un nouveau chemin, et ce chemin passe par le corps. Love’s Farewell de Tobias Hume, malgré son apparente absence de démonstration virtuose, lui a notamment imposé de repenser la prise d’archet, la mobilité de la main gauche, jusqu’à la manière même d’habiter physiquement l’instrument : un corps « plus étiré, plus lent mais plus mobile en même temps ».
Au fil de l’entretien apparaît alors une idée particulièrement éclairante : chaque pièce de Sola semble appeler un personnage physique différent. Pour Fryba, Laurène Helstroffer Durantel se décrit « recueillie et comme retenant son souffle ». Gabrielli demande au contraire un corps « un peu dégingandé, presque désarticulé » afin d’atteindre sa virtuosité. Biber réclame quelque chose de plus massif, « très ancré dans le sol ». La musicienne s’en amuse : « Pas si Sola que cela ! » La solitude du disque se peuple ainsi de corps successifs.
Elle est aussi athlétique. Laurène Helstroffer Durantel raconte avoir privilégié lors de l’enregistrement de nombreuses prises intégrales, jouant les œuvres d’une traite. Elle voulait conserver la continuité du discours sans que la difficulté physique ne devienne spectacle. La taille même de la contrebasse impose pourtant ses contraintes : l’oreille voudrait poursuivre la phrase là où le corps réclamerait parfois davantage de temps. La solution se trouve dans ce qu’elle appelle une « réconciliation entre corps et esprit ». Il faut aller au-delà de la zone de confort, chercher ce second souffle que connaissent le coureur ou l’alpiniste. La comparaison devient littérale lorsqu’elle évoque la Passacaille de Biber, écrite à l’origine pour violon seul : « une sorte d’ascension d’une montagne impressionnante ». Une musique dans laquelle la retenue ne rend pas la difficulté moins redoutable, mais peut-être davantage encore.
Le « son cathédrale »
Au milieu du disque se trouve une pièce singulière : Netra. Laurène Helstroffer Durantel en est l’autrice. Le programme la présente sobrement comme une « improvisation sur une note ». Une note seulement : contrainte radicale qui déplace nécessairement l’attention. Lorsque la succession des hauteurs cesse de porter le discours, que reste-t-il ? Sa réponse donne probablement l’une des meilleures clés pour comprendre son travail : la résonance. « Le principal matériau que j’utilise, c’est la résonance qui entoure chaque note. »
Elle a un nom pour cela : le « son cathédrale ». L’expression ne désigne pas une simple ampleur acoustique. Laurène Helstroffer Durantel cherche à créer autour de chaque note « un halo de son », quelle que soit sa rapidité. Dans Netra, la contrainte de la note unique lui permet précisément de se débarrasser de la question des hauteurs attendues et de ne conserver que cette enveloppe : faire rayonner le son autour de son noyau, travailler moins la note que ce qui se produit autour d’elle. Le terme de « cathédrale » prend d’ailleurs une résonance presque amusante au regard des photographies envoyées pour accompagner la parution : plusieurs ont précisément été réalisées par Laurent Guizard dans la cathédrale de Reims.
Mais l’image permet surtout de comprendre la conception sonore de la musicienne. La contrebasse ne vaut pas seulement par son registre grave ni par sa masse. Elle devient architecture de résonances. D’où peut-être le rapprochement, évoqué dans le dossier de présentation, avec la famille des violes : Laurène Helstroffer Durantel développe depuis plusieurs années une pratique de l’instrument qui, partie d’un parcours classique, s’est ouverte à la création et à d’autres manières de produire le son.
Refuser les ficelles
La dernière partie de Sola pourrait facilement se conclure dans l’éclat. Après la Passacaille de Biber vient la Folk Suite for Cello solo de Daniel Delaney : Prelude, Country Dance, puis Lullaby. Or c’est cette berceuse qui reçoit le dernier mot. Le choix s’est fait loin du studio et des stratégies de programmation, dans la vieille maison où vit désormais la musicienne. Elle raconte avoir travaillé à l’ordre du disque devant la cheminée, dans une atmosphère de fin de soirée. Elle voulait « refermer la parenthèse » très doucement, comme lorsque la fatigue est arrivée à son terme et que la voix elle-même baisse.
Cette fin est aussi une façon de revenir de l’expérience de Sola. « Je pense aussi que la solitude a ses limites, et dans ce disque je suis allée voir où elles étaient ! » Elle dit en être ressortie comme après un rêve intense, heureuse de retrouver la vie ordinaire. Un tel retour ne pouvait donc se faire avec fracas. Surtout, Laurène Helstroffer Durantel ne veut plus employer les recettes dont elle connaît trop bien l’efficacité : le tempo endiablé placé à la fin pour arracher l’adhésion, le morceau nostalgique, la chanson d’enfance chargée de provoquer mécaniquement l’émotion. Après des années de métier, elle voit désormais « les ficelles, les trucs et les astuces ». Son ambition pour Sola tient peut-être dans cette phrase : qu’il soit « le moins artificiel possible ».
Une anecdote familiale fournit alors presque le sous-titre secret du disque. Son mari, le théorbiste et guitariste Bruno Helstroffer, lui a fait remarquer que Sola, lu à l’envers, donne phonétiquement « à l’os ». « Eh bien voilà… », conclut-elle.

La Bretagne comme déplacement
Il serait tentant de réduire l’installation de Laurène Helstroffer Durantel à Saint-Senoux à l’habituelle histoire d’une artiste venue chercher le calme de la campagne bretonne. Son expérience est plus intéressante. Pour l’instant, reconnaît-elle, la Bretagne a davantage constitué un lieu de vie qu’un territoire professionnel, même si elle souhaite désormais y développer davantage de récitals solos et si The Kraken Consort, dont elle fait partie, y est lui aussi installé. Mais ce déplacement géographique l’a surtout déplacée intérieurement.
Arriver dans une région à l’identité très forte dont elle ne connaissait presque rien lui a rappelé, dit-elle, « l’humilité » nécessaire devant un territoire qui vous précède. Sola est aussi né de cette confrontation : « un témoignage de la solitude face à un nouvel endroit, une nature inconnue ». Plus profondément encore, la Bretagne l’a éloignée de son milieu professionnel, et elle ne s’en plaint pas. « Cela m’a fait un bien fou », dit-elle. Elle décrit le monde musical comme beaucoup d’autres milieux spécialisés : un ensemble de cercles qui peuvent devenir fermés, rassurants, flatteurs, et finir par entretenir leur propre ronronnement. S’en éloigner momentanément l’a obligée à poser des questions plus inconfortables : « Qui suis-je en dehors de mon milieu, et est-ce que seule, j’ai quelque chose à dire, et à créer ? » La réponse, assure-t-elle, a dépassé ses espérances. « Pour un musicien, ne pas être entouré de ses pairs, ce n’est pas rassurant, mais pour moi ça a été le début d’un chemin beaucoup plus vrai. »
C’est peut-être finalement là que se rejoignent toutes les dimensions de Sola. Une musicienne s’éloigne de son milieu ; une contrebassiste quitte la fonction traditionnellement assignée à son instrument ; des œuvres abandonnent leur instrumentation originelle ; une improvisation renonce presque aux hauteurs pour ne garder que leur halo ; le disque lui-même refuse le spectaculaire jusqu’à choisir pour dernier geste une berceuse. Et au centre demeure cet énorme instrument que Laurène Helstroffer Durantel voudrait rendre invisible, non pour le nier, mais pour atteindre ce qu’il permet lorsqu’on cesse de le regarder.
À l’os, donc.
Laurène Helstroffer Durantel, Sola, Ad Vitam records. Sortie le 4 septembre 2026.








