Le plus célèbre des street-artistes, connu mondialement sous le pseudonyme de Banksy, pourrait s’appeler en réalité Robin Gunningham. C’est en tout cas ce qu’affirme une longue enquête publiée le 13 mars 2026 par l’agence Reuters, qui relance l’une des énigmes les plus persistantes de l’art contemporain.
Depuis plus de trente ans, les œuvres de Banksy mêlent poésie visuelle, humour noir et critique politique. Ses pochoirs, immédiatement reconnaissables, mettent en scène des rats, des singes, des policiers, des soldats, des enfants, des figures anonymes ou des personnages devenus iconiques. Anticapitaliste, antimilitariste, volontiers irrévérencieux, Banksy a imposé dans l’espace public une forme d’art populaire, incisive et clandestine, devenue l’un des phénomènes majeurs de la création contemporaine.


Banksy est un artiste engagé qui utilise principalement la peinture au pochoir. Il a su rester anonyme tout en maîtrisant parfaitement l’art de faire parler de lui. Son œuvre franchit les barrières d’âge, de classe sociale et de culture artistique. Elle s’adresse au grand public sans renoncer à une charge politique forte. Injustices sociales, capitalisme, écologie, guerre, surveillance, migrations, violences institutionnelles, condition féminine ou dérives du marché de l’art : ses images invitent le spectateur à ne pas détourner le regard.
L’identité exacte de Banksy demeure officiellement inconnue et fait l’objet de nombreuses spéculations depuis les années 1990. Plusieurs noms ont circulé, dont celui de Robin Gunningham, déjà avancé en 2008 par le Mail on Sunday. L’enquête de Reuters affirme aujourd’hui consolider cette hypothèse à partir d’archives, de documents judiciaires, de témoignages et d’éléments biographiques recoupés. L’agence s’appuie notamment sur un dossier policier new-yorkais de 2000, lié à la dégradation d’une affiche publicitaire à Manhattan, dans lequel apparaîtrait une déclaration manuscrite signée du nom de Robin Gunningham.
Selon Reuters, Robin Gunningham serait né à Bristol le 28 juillet 1973 et aurait ensuite adopté légalement le nom de David Jones, un patronyme très courant au Royaume-Uni, ce qui aurait contribué à préserver son anonymat. Ces affirmations doivent cependant être maniées avec prudence. Banksy n’a pas confirmé cette identification. Son avocat a contesté l’exactitude de plusieurs éléments de l’enquête et rappelé l’importance de l’anonymat dans la pratique de l’artiste, à la fois pour sa sécurité, sa liberté d’expression et la cohérence même de son œuvre.

Ce qui semble établi, en revanche, est l’ancrage de Banksy dans la scène underground de Bristol, ville marquée par les cultures alternatives, le graffiti, le punk, le hip-hop et le trip hop. L’artiste se fait connaître dans les années 1990, d’abord localement, avant que son langage visuel ne gagne Londres, puis l’Europe, les États-Unis et le Moyen-Orient. Il intervient sur les murs, détourne les signes du pouvoir, joue avec les codes de la publicité et transforme la rue en surface de contradiction.
Depuis les années 2000, ses œuvres sont apparues dans des lieux très variés, de Londres à Los Angeles, de New York à Bethléem, de la Cisjordanie à l’Ukraine. En 2004, il fait imprimer de faux billets de dix livres à l’effigie de Lady Diana, remplaçant « Bank of England » par « Banksy of England », avant d’en disperser certains lors du carnaval de Notting Hill. L’opération résume son art du détournement : faire surgir une image comique, presque légère, puis laisser apparaître sa portée critique.

En 2006, il expose dans le quartier de Soho, à Londres, une cabine téléphonique rouge éventrée par une pioche et semblant saigner. La même année, il introduit à Disneyland, en Californie, une silhouette gonflable vêtue de l’uniforme orange des prisonniers de Guantanamo. Quelques années plus tard, il fera encore vaciller les frontières entre art, performance et marché avec Girl with Balloon, dont une version s’autodétruit partiellement en pleine vente aux enchères chez Sotheby’s en 2018, sous les yeux stupéfaits du public.

L’identification présumée de Banksy pose une question délicate. L’œuvre perd-elle de sa puissance si l’on connaît enfin le visage de l’artiste ? Pour certains collectionneurs, le secret participe au mythe et donc à la valeur symbolique de son travail. Pour d’autres, l’essentiel réside ailleurs : dans la force visuelle des images, leur efficacité politique, leur capacité à surgir là où on ne les attend pas. Quoi qu’il en soit, Banksy reste l’un des rares artistes contemporains capables de transformer un mur, une pancarte, une cabine téléphonique ou une vente aux enchères en événement mondial.
Son anonymat n’est donc pas seulement une stratégie de dissimulation. Il est devenu une composante de l’œuvre elle-même. Banksy a construit une figure paradoxale : un artiste invisible, mais mondialement reconnaissable ; clandestin, mais très coté ; critique du marché, mais absorbé par lui ; populaire, mais muséifié ; illégal parfois, mais désormais protégé, collectionné, exposé. Cette contradiction fait aussi partie de sa force.
À noter : la Cave à Vins du quartier Coop, à Strasbourg, accueille jusqu’au dimanche 10 mai 2026 l’exposition Banksy(s). Constituée autour de la collection de François Berardino, dit Béru, elle rassemble plusieurs centaines d’œuvres, documents, affiches, stickers et objets liés à l’univers de Banksy. L’accès est gratuit. L’exposition se tient à la Cave à Vins, dans le quartier Coop, au Port du Rhin.
