Avec Cheyenne, Patrick Prugne poursuit le récit de ses sagas indiennes dans un album sombre et lumineux à la fois. Les westerns n’ont pas tout montré.
Il existe des couvertures trompeuses. Magnifiques, elles sont parfois le paravent d’un contenu faible ou raté. Ce n’est jamais le cas avec Patrick Prugne. La présentation de Cheyenne est remarquable. Dans son style parfaitement identifiable, l’aquarelle, tout en douceur, distille comme à son habitude mille nuances d’une lumière qui éclaire quatre Indiens. Le ciel n’est pas dégagé. Il annonce peut-être un orage ou une averse. La guerre est proche, au-delà de l’horizon.

Nous sommes en 1864, dans le Colorado. Depuis dix ans, après le massacre de vingt-neuf soldats par mille deux cents Sioux près de Fort Laramie, a débuté la guerre des Grandes Plaines, qui va durer plusieurs décennies. L’auteur, cette fois-ci, ancre son histoire dans un récit réel, celui de George Bent, métis accompagné de son frère Charly*. Nés d’une mère cheyenne et d’un père colon, commerçant influent et entremetteur entre les belligérants, ils sont de retour, vaincus, de leur engagement dans l’armée confédérée. Rejetés par les deux communautés en guerre, ils cherchent leur identité. George, « Black Bird », veut retourner auprès de ceux qu’il considère comme les siens, les Cheyennes. Charly, « Funny Mole », souhaite ouvrir un commerce et vivre comme les Blancs. Deux choix impossibles, symboles de la lutte à mort que se livrent colons et Indiens.

Au fil des décennies, l’image fantasmée d’une Amérique créée par des Blancs venus apporter la civilisation à des Amérindiens sauvages s’est fissurée. Le mot génocide est apparu et c’est bien à ce concept que l’on pense en lisant cette bande dessinée. Les Indiens ne sont pas des êtres parfaits et sans violence. Le récit évoque à plusieurs reprises les guerres intestines, omniprésentes bien avant l’arrivée des colons. Mais c’est le débarquement de ces derniers, cyniques et sans scrupules, qui va détruire un monde et un mode de vie établis depuis des siècles.
« Ils nous ont fait beaucoup de promesses, mais ils n’en ont tenu qu’une seule : ils avaient promis de prendre nos terres et ils les ont prises. »
Red Cloud, chef sioux
Face aux promesses des Blancs, les deux frères symbolisent la double attitude possible des Indiens et de leurs chefs. Croire les Blancs et arrêter ainsi la guerre meurtrière en trouvant une solution de repli. Ou se méfier de leurs promesses et combattre jusqu’à la mort dans un combat pourtant perdu d’avance. Deux choix perdants. Confinés dans des réserves où s’épuise le bison, animal essentiel à leur survie, mais massacré par les colons, les Cheyennes vont être victimes de la duplicité de l’armée nordiste. Ce sera le massacre de Sand Creek où, ignorant les engagements pris, les soldats assassineront femmes et enfants sans défense avec une violence rare, n’hésitant pas à mutiler les cadavres. Un fait longtemps passé sous silence dans l’histoire officielle.

Le récit de Patrick Prugne n’est pas le récit du Bien contre le Mal. Il raconte, en s’appuyant sur le texte de George Bent, comment le racisme et le cynisme des colons vont installer un ordre nouveau fondé sur la force. Au-delà de l’apport revendiqué de la « civilisation », il s’agit bien d’un combat économique pour exploiter des terres vierges au détriment des Indiens.
Les pages dessinées sont elles-mêmes paradoxales. Elles montrent, en gardant une juste distance, la violence et l’horreur des massacres, tout en disant, comme dans les albums Frenchman ou Pawnee, la beauté de paysages vierges où paissent les indispensables bisons. La pureté des ciels étoilés recouvre de sa beauté les pires atrocités. Patrick Prugne réussit ce paradoxe : conserver le beau, et donc un peu d’espoir, en évoquant l’ignominie.
L’auteur nous enchante avec ses sagas indiennes qui donnent à voir, de manière très documentée, le mode de vie des Indiens, mais aussi la violence d’une époque trop longtemps embellie, notamment par les multiples westerns des années soixante. Derrière La Charge héroïque, il nous montre Little Big Man. C’est salutaire. Mais beau et triste à la fois.

Cheyenne de Patrick Prugne, éditions Daniel Maghen, 96 pages, 19,50 €.
1 George Bent, Mon peuple les Cheyennes, recueilli par George Hyde, éditions du Rocher, 2021.
