BD Eino de Margot Englebert : Voyage bouleversant au cœur de la toundra

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bd eino

Dans l’immensité blanche du Groenland, la mort d’un jeune frère révèle des fractures de générations et de modes de vie. Margot Englebert signe avec Eino une superbe première BD.

Cette bd est un paradoxe. Elle est douce et âpre. Tendre et rude. Comme le climat groenlandais où se passe cette histoire intime.

Douce, car le dessin de Margot Englebert, tout en nuances, avec des pages monochromes aux tonalité changeantes selon les situations, incite au silence et au recueillement. Le trait est fin. les couleurs pastel. Les étendues infinies de glace sont brisées par des montagnes plus ou moins bleutées. Le regard se perd au loin quand le ciel recouvre la ligne d’horizon fragmentée. Le silence est assourdissant.

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Apre parce que l’histoire se situe au Groenland, dans ce pays uniformément blanc où le froid extrême rend difficile les conditions de vie. Il faut vivre ou peut être simplement survivre en ayant comme préoccupations essentielles la nourriture et la protection contre le froid. On vit ainsi depuis des siècles. Les générations précédentes l’acceptent. Les nouvelles, connectées, veulent vivre autrement.

Tendre parce qu’il est question d’une histoire familiale, d’un amour entre un garçon, Eino, et sa soeur, Sialuk. Lui est plus âgé et l’aide à découvrir leur univers. Il la protège, l’enserre dans ses bras, lui explique, lui dit la vie. Lui fait part de ses projets d’ailleurs.

Rude parce que cet amour est brisé trop tôt : Eino lors d’une chasse avec son ataata, son père, meurt noyé, son corps disparaissant sous la banquise. Sialuk refuse cette mort, persuadée un an plus tard que son frère est toujours en vie et attend du secours. Les adultes et ses parents tentent en vain de lui faire entendre raison.

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Eino était pour la jeune fille une porte entrebâillée sur l’autre monde, celui des villes, de la chaleur, de la foule, de la musique de Taylor Swift. Il allait partir, le grand frère, faire des études et l’attendre, là bas, où la glace n’est plus. Sans lui, elle va devoir rester dans ses maisons de bois et vivre selon la tradition que défend ardemment son père.

Le récit est ainsi porté par une quête insensée et prend peu à peu une autre dimension. Sialuk part dans un voyage initiatique avec son père à la quête impossible de son frère. Dans l’immensité glaciaire la fille et son ataata vont se découvrir et oser se dire et penser des sentiments dissimulés sous l’épaisse couche de vêtements polaires. C’est l’occasion pour Margot Englebert de fixer avec ses crayons à la manière d’un documentaire, des traditions ancestrales des inuits, des gestes répétés, des croyances assumées. La difficulté d’une vie que le père désire conserver mais que Sialuk souhaite quitter. L’hostilité familiale se transforme en amour silencieux que de nombreuses cases vierges de textes traduisent avec émotion. Les flocons de neige aident à dissimuler les émotions et les larmes.

« Ce que je n’aime pas, c’est que tu ne chantes plus dans notre langue », dit le père à sa fille ajoutant : « Ils ont tout fait pour supprimer notre identité, notre héritage », ajoute-t-il en un écho assourdissant et improbable avec l’actualité récente.

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Margot Engelbert, avec ce premier album remarquable, évoque un monde en cours de disparition où le conflit de générations traduit des aspirations de vie contradictoires. Sialuk met ses pas dans ceux de Uqsuralik, héroïne du roman De pierre et d’os de Bérengère Cournut adapté en Bd par le regretté Krassinsky. Près des ours polaires, sous les aurores boréales, l’immuabilité des siècles laisse la place à de nouvelles envies portées ici comme là par des femmes, fortes, inquiètes, désireuses de choisir elles mêmes leurs existences.

Terriblement actuelle Eino dit avec une économie de mots la beauté inextinguible du monde mais aussi la difficulté d’y vivre pleinement son existence.

Eino : une histoire groenlandaise de Margot Englebert. Editions Sarbacane. 144 pages. 23€.

Eric Rubert
Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.