Et si je t’écris : une bd initiatique sur les pas d’un jeune héros inoubliable

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si je t'écris bd

Avec ce récit tendre et émouvant, Zabus et Bodart nous invitent à rechercher nos souvenirs d’enfance. Même lorsqu’ils sont douloureux. Nostalgie quand tu nous tiens.

La vie d’adulte ne serait que la conséquence et le prolongement logique de la vie d’enfant et de ses souvenirs. Comme une suite inéluctable aux premières années de l’existence. Instants décisifs, expériences inoubliables, tout serait écrit. Rien ne s’oublierait. Proust y revient sans cesse, lui qu’une simple odeur de madeleine trempée dans le thé ramène des décennies plus tôt, quand il allait chez sa tante Léonie, à Combray. Pour Vincent Zabus, scénariste, c’est une maison à allure de château fantomatique, qui suscite le souvenir et les réminiscences. Le petit garçon en bas de l’image de couverture, s’appelle Louis. Il a dix ans. Il regarde vers le haut, vers cette demeure qui semble prête à se jeter dans la mer. Des années plus tard, le garçon revient sur les lieux en vacances, désormais, marié, père de deux adolescents.

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A peine après avoir fait quelques pas sur le sable, des cris, des mots, reviennent à sa mémoire. Des phrases qui s’imposent. Des images qui s’interposent. Celles quand il passait ses vacances avec son père, sa tante et son oncle, dans la maison où il revient aujourd’hui comme locataire. Le regard vers le ciel, c’est une vague de souvenirs qui le submerge. Donc les mots d’abord, ceux des garnements qui se moquent de lui, ses potes qui le font enrager. Les images ensuite : la maison en ruine est redevenue flamboyante, vivante. Denis Bodart au dessin prend la place. Les cases sont grandes, multiples, parfois en pleine page, elles ne suivent pas un gaufrier répétitif.

Des souvenirs, il faut d’abord les reconstituer, tel un puzzle. Ceux de Louis ne sont pas particulièrement gais. Un anniversaire en vacances cela se fête. Sauf. Sauf lorsqu’il est associé à un souvenir originel indicible, porteur d’une souffrance énorme. Comment échapper à cette douleur à dix ans autrement que par l’imagination et l’évasion ? Cette diversion, ce sera la maison là haut en bord de falaise. Elle a la silhouette d’une maison hantée, prête à basculer si le Diable ou des fantômes, le souhaitaient. C’est le lieu idéal pour l’imaginaire d’un enfant, surtout que les copains ajoutent qu’elle est habitée par une sorcière qui se rend au cimetière la nuit « faire des trucs sur les tombes ». Louis qui a envie de s’échapper de son réel, de la colère sourde qu’il ressent injustement à l’égard de son père impuissant et malheureux, va bien entendu décider d’enquêter et de vérifier les propos de ses copains en surveillant de nuit les lieux concernés. Affronter la peur d’une possible sorcière c’est probablement pour Louis une manière d’exorciser sa douleur et la peur de son quotidien amputé.

Franchir cet obstacle ce sera pour l’enfant une manière de basculer vers le monde des adultes, franchir une étape vers la résilience et enfin se construire. Le récit de Zabus évite le pathos en évoquant la mort par allusion, évocation et son scénario n’oublie jamais les codes de l’enfance, pleine de légèreté et d’humour potache. Le tout est nimbé de l’atmosphère des années soixante dix, du temps de « Podium » et de « Salut les copains », des 4L et des prévisions météo plus qu’aléatoires…

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Les personnages secondaires, le tonton et la tata, le papa, la copine, tous maladroits dans leur amour, leur tendresse ajoutent à la douceur du récit. On partage avec eux le repas de famille, sous la chaleur estivale, protégés par un auvent de toile. On s’allonge sur le sable chaud mais on ressent un mal de vivre qui empêche d’apprécier le moment présent. Le partage est là entre les moments vécus par tous et la narration de l’intime, de ce qui se cache sous les chapeaux de paille ou sous les serviettes de bain. Les très gros plans des visages, dessinés par Bodart, disent tout le panel des émotions que suscite le récit. Peur, colère, nostalgie autant de regards et d’expressions différentes pour dire ce que les mots ne parviennent pas à exprimer

A la lecture, certaines et certains se replongeront dans leurs souvenirs d’enfance a priori oubliés mais bien réels, dissimulés dans la mémoire. D’autres au contraire penseront à leur présent, à ces moments appelés à devenir de futurs souvenirs, heureux ou malheureux. En effet, c’est long une vie. Rien ne s’écrase, tout s’empile, se tasse et cette douce et tendre BD nous le rappelle avec justesse.

Si je t’écris de Vincent Zabus (scénario), Denis Bodart (dessin). Editions Dupuis. Collection « Grand Public ». 80 pages. 18,95€.

Eric Rubert
Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.