BD Stern tome 6 : Elijah, le croque-mort qui enterre les mythes de l’Amérique

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Dans ce sixième opus de la série, les frères Maffre poursuivent avec brio, et noirceur, la description d’une Amérique en construction sous le regard d’un croque-mort atypique, terriblement honnête et profondément humain. Une série incontournable.

Il nous avait manqué, cet Elijah Stern, ce croque-mort qui ressemble davantage à Buster Keaton qu’à son homologue de bande dessinée, Undertaker. Blanc comme un linge, le regard vide, il erre telle une âme en peine, mais cette fois sans raisons existentielles particulières. Il est malheureux, plus qu’à l’ordinaire oserions-nous écrire, car il n’a plus un dollar en poche. Dans la maison et la chambre qu’il occupe, étrangement ressemblantes au logis de Vincent Van Gogh à Arles, il est aussi désargenté que le peintre hollandais. On ne l’a jamais connu très riche, mais au moins, muni de sa pioche et de sa pelle, enterrant les mauvais comme les bons, pouvait-il subvenir à ses besoins.

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Mais voilà, dans l’album précédent, Une simple formalité, fidèle à ses principes, Elijah Stern avait refusé d’identifier faussement trois immigrés italiens, coupables parfaits pour une justice raciste. Sans travail, victime de son honnêteté, il accepte sans enthousiasme, au début de cet ouvrage, la proposition d’un chef de gang italien, Matranga, déjà rencontré auparavant. Ce dernier lui propose d’être le traducteur lors d’une transaction d’armes avec des révolutionnaires cubains. Mal ficelée, l’opération tourne court et Stern se retrouve embarqué comme otage sur une île déserte par les révolutionnaires.

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C’est au cœur de ce lieu fantomatique que des attaques et des meurtres mystérieux vont mettre à mal l’unité du groupe et révéler failles, lâchetés et secrets anciens. Finies les vastes plaines de l’Ouest et les paysages de western. Place à un huis clos étouffant, dans une forêt luxuriante et une vieille bâtisse de maître coloniale envahie par la végétation. On se croirait parfois, y compris dans la manière de dessiner les mystérieuses agressions, dans la série Lost, certaines cases provoquant presque des sursauts chez le lecteur. Frissons garantis.

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Les frères Maffre ont le souci de toujours se renouveler. Chaque album de Stern apporte son originalité, même s’il s’agit à chaque fois de revisiter l’histoire fantasmée de la création angélique d’une Amérique civilisationnelle. Dénonçant toujours cette société fondée sur les armes, la violence et le racisme, les auteurs s’éloignent cette fois des saloons pour aborder un thème plus rarement traité dans la bande dessinée de western, celui de la lutte des indépendantistes cubains à la fin du XIXe siècle. L’île refuge perdue au milieu de l’océan apparaît bien comme une Cuba en miniature. Pourtant, aucun manichéisme dans le récit, car les révolutionnaires portent eux aussi sur leurs épaules de lourds fardeaux, pas toujours avouables.

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Stern, otage, jette son regard distancié sur ces idéologues, sincères pour certains, opportunistes pour d’autres. C’est lui qui fait essentiellement l’originalité et la qualité de la série. Il paraît à distance de tout, observe, regarde et décide à l’aune de ses convictions, de ses principes, souvent forgés dans la lecture. Il ne fera pas le premier pas face à Ana Maria Sanchez, cheffe des révolutionnaires, qui le désire. Même nu, il semble avoir gardé ses vêtements, protégé et craintif à l’égard des sentiments et des corps. Il n’est pas un taiseux, mais pèse ses mots. Il n’est pas à sa place dans le monde qui l’entoure et sa sociabilité se résume souvent à un regard.

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Anti-héros par excellence, il renvoie sans grandiloquence ni discours moralisateur John Wayne et consorts dans les limbes de l’Histoire. Profondément humain, il ne transige sur rien, quitte à subir la violence des autres dans son âme mais aussi dans son corps, qui nous est ici de nouveau dévoilé, comme le marqueur de violences anciennes.

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Même physiquement, Elijah Stern se distingue. Pas de ceinture de revolver, pas de chapeau, ni de bottes ou de foulard. Juste une tenue noire bien élimée, un petit gilet et une chemise blanche ternie par le temps. Une tenue de croque-mort, certes, mais bien usagée. Il est presque le même depuis le premier album, car le dessin de Julien Maffre ne le modifie que peu à peu, le faisant vieillir sans lui donner de nouvelles rides. Une dernière caractéristique nous est chère : il est un grand lecteur, même sur une île déserte. Sans Vendredi, mais avec la solitude pour compagnon.

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Finalement, dans cet opus plus thriller que western, les frères Maffre étendent leur palette en peaufinant imperceptiblement l’image d’Elijah Stern. La tension narrative, l’atmosphère tropicale, le mystère presque fantastique et la profondeur morale du personnage donnent à Hors du monde une couleur singulière dans la série. Une seule chose demeure redondante : l’absence de sourire sur le visage du croque-mort. Peut-être faudra-t-il attendre le septième tome pour découvrir une expression ressemblant à un sourire, même léger comme celui de Mona Lisa ? Aussi énigmatique l’un que l’autre.

Stern, tome 6 : Hors du monde.
Scénario : Frédéric Maffre.
Dessin : Julien Maffre.
Éditions Dargaud.
72 pages.
17,95 €.

Eric Rubert
Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.