Avec Mai 68 s’achève ce triptyque rural qui sent bon la France d’après les Trente Glorieuses, mais d’avant les grands bouleversements sociaux. Paris et le Sud-Ouest, deux manières de vivre les temps qui changent.
Dernière journée du championnat de France de rugby. L’équipe de Montauban, dernière en Top 14, descend en Pro D2. Que vient faire cette information sportive dans une chronique BD, allez-vous me dire ? Simplement que le rugby est au cœur de ce triptyque, débuté en 2024, qui s’achève avec cet album. Par ailleurs, Montauban est la ville où naquit Jean-Louis Tripp, le coscénariste de cette BD qui sent bon le foie gras et les troisièmes mi-temps. Celui qui a abandonné occasionnellement ses crayons pour les laisser à Horne dédie d’ailleurs l’album « au rugby de situation et à celles et ceux qui le jouent ». Le rugby est au cœur de ces ouvrages, mais pas seulement.
Depuis le tome 1, Yveline, dans le même esprit que l’exceptionnel Magasin général, réalisé avec Régis Loisel, Jean-Louis Tripp et Aude Mermilliod, qui a pris particulièrement en charge les personnages féminins, nous emmènent dans une communauté villageoise, ou plutôt deux communautés qui se font face par-delà la Garonne, Larroque et Castelnau. L’une avec son curé, l’autre avec son patron d’usine. Nous sommes en mai 1967 et c’est une année entière qui se déroule sous nos yeux, jusqu’aux fameux « événements ».
Au cœur de ce triptyque, comme souvent avec l’auteur montalbanais, l’émotion domine, accompagnée de préoccupations sociales et politiques en toile de fond. À la manière du Don Camillode Giovannino Guareschi, nous entrons dans des villages où les relations personnelles sont marquées par l’appartenance à une classe sociale. Sur un ton qui reste celui de la comédie, et où même les personnages les moins sympathiques, à l’exception d’un contremaître fascisant, gardent une forme d’humanité, c’est l’histoire d’une époque qui est racontée et montrée, une période d’avant les bouleversements, quand le curé porte encore la soutane, quand le patron paternaliste est encore craint par ses ouvriers, quand les femmes sont ravalées au rôle de mères de famille et de faire-valoir.

Au cours des deux premiers tomes, les relations sociales sont dites essentiellement sur le ton de l’intime. Avec ce dernier opus, qui se déroule en mai 1968, le ton monte naturellement et les relations amoureuses ou amicales passent en arrière-plan, pour laisser une place prioritaire à la politique. Pas d’actualité internationale, comme précédemment, pour situer le contexte, mais uniquement celle de Paris, là où tout commence. C’est par la radio, RTL et Europe 1 surtout, que l’on s’informe de ce qui est d’abord une révolte étudiante menée par des « gauchistes ». C’est loin, Paris, à plus de 600 kilomètres de la Garonne, et tout le monde hésite.
Le Parti communiste se méfie d’un mouvement dont il n’est pas l’initiateur, les patrons pensent qu’avec une répression rapide tout sera réglé. Finalement, c’est dans les deux équipes de rugby que tout va commencer. Le rugby « situationniste », où l’on mélange les équipes en cours de route, où l’affrontement en mêlée n’est plus celui des « Rouges » contre les « Cathos ». Où le rugby incarne la fête et la désobéissance.

L’album raconte en fait une histoire d’émancipation, celle des ouvriers à l’égard des patrons, celle des femmes à l’égard des hommes, y compris dans le mouvement de la jeunesse. Les Trente Glorieuses s’achèvent et chacun prend conscience que son comportement personnel est bouleversé par les barricades de la rue Gay-Lussac. La révolution possible a un autre sens, une autre dimension dans des communes de deux cents habitants. L’enjeu réussi de la BD tient dans cette distanciation entre la politique nationale et sa traduction locale.
Horne capte à merveille, par son trait, ces personnages qui ont un rôle social marqué, archétypes caricaturés, mais qui, en même temps, luttent et sont en désaccord avec un gendre, un beau-frère ou un copain d’enfance. Georges Pompidou et Jacques Chirac discutent avec la CGT ; Éric Pellefigues, instituteur communiste, s’oppose à François Amadoue, beau-père et patron de la briqueterie locale. À Paris, on danse place de la République. À Larroque, on festoie sur le terrain de rugby.
Pourtant, même dénonciateur d’une société patriarcale et inégalitaire, le récit, fidèle aux profils des auteurs, privilégie un optimisme de proximité rare. Au-delà des divergences, les « gens » s’aiment parfois, se combattent souvent, mais se causent et vivent ensemble. Telles deux équipes de rugby qui se mettent des beignes pendant le match, mais se serrent la main au coup de sifflet final. Et boivent un coup ensemble, avec modération ?, à la sortie des vestiaires. Comme aujourd’hui ? Pas certain. Une raison supplémentaire de prendre ce bol d’air salvateur autour d’un barbecue, entre le curé, en civil désormais, et le patron, en jean.
Les Vents ovales, tome 3, Mai 68. Scénario : Jean-Louis Tripp et Aude Mermilliod. Dessin : Horne. Éditions Dupuis. Collection Aire Libre. 136 pages. 26 €. Prix La Bibliotèca du meilleur ouvrage de rugby 2024.
