Marjane Satrapi, la liberté en noir et blanc s’est éteinte jeudi 4 juin

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L’artiste franco-iranienne Marjane Satrapi, autrice de Persepolis, réalisatrice, peintre, dessinatrice et voix majeure de la liberté iranienne, est morte jeudi 4 juin 2026 à Paris à l’âge de 56 ans.

Son entourage l’a annoncée « morte de tristesse », un peu plus d’un an après la disparition de Mattias Ripa, son mari et l’amour de sa vie, mort le 8 avril 2025. Aucune cause médicale précise n’a été rendue publique à ce stade. Reste une œuvre immense, noire et blanche, drôle et déchirante, qui aura donné au monde une leçon de courage, d’intelligence et d’insoumission.

Certaines morts ne ferment pas une vie, mais rouvrent brutalement toute une œuvre. Marjane Satrapi nous laisse avec une petite fille en noir et blanc, trop lucide pour son âge, trop vivante pour obéir, trop insolente pour se soumettre, et qui continue de nous regarder droit dans les yeux depuis les pages de Persepolis. Une enfant iranienne, une enfant du siècle, une enfant du deuil et de la révolte, devenue l’un des visages les plus puissants de la liberté contemporaine.

Marjane Satrapi avait ce génie rare de raconter les catastrophes sans jamais les figer dans la solennité. Chez elle, l’histoire ne descendait pas du ciel sous forme de grands discours. Elle entrait dans la cuisine, dans la chambre, dans la cour de récréation, dans les conversations familiales, dans les secrets que les adultes tentent de cacher aux enfants et que les enfants comprennent tout de même. La révolution iranienne, la guerre Iran-Irak, l’exil, la peur, la censure, la surveillance des corps et des femmes, tout cela passait par une voix vive, drôle, parfois féroce, toujours humaine.

La petite fille qui comprit trop tôt les tyrannies

Née à Rasht, en Iran, en 1969, Marjane Satrapi grandit dans une famille cultivée, progressiste, traversée par les espoirs et les défaites politiques du XXe siècle iranien. Elle connut l’enfance avant la chape, puis l’enfance sous la chape. Elle vit une révolution promettre la liberté et accoucher d’un ordre religieux autoritaire. Elle vit les femmes sommées de disparaître sous le voile, les opposants traqués, les morts se multiplier, les enfants apprendre à mentir pour survivre.

Mais Marjane Satrapi ne devint jamais une autrice de la plainte. Elle fut une autrice de la dignité. Ce mot, chez elle, ne sentait pas la statue. Il avait le parfum du jasmin dans le soutien-gorge de la grand-mère, le goût des repas familiaux, la chaleur d’un rire de femmes, le tremblement d’une adolescente qui écoute de la musique interdite, la violence d’une vérité dite trop franchement. Elle savait que les dictatures ne craignent pas seulement les armes. Elles craignent les souvenirs. Elles craignent les femmes qui parlent. Elles craignent les enfants qui racontent.

Persepolis ou l’art de rendre l’histoire respirable

Avec Persepolis, publié à partir de 2000, Marjane Satrapi a donné à la bande dessinée l’une de ses œuvres-mondes. Le dessin semblait simple. Il ne l’était pas. Ce noir et blanc, dépouillé jusqu’à l’évidence, portait une force de frappe incomparable. Pas d’effet inutile, pas de surcharge, pas de pathos. Un trait net, frontal, presque archaïque, capable de contenir une révolution, une guerre, une exécution, une fête clandestine, une dispute de famille, une conversation avec Dieu, un départ en exil.

La grandeur de Persepolis tient à sa clarté. Marjane Satrapi ne simplifiait pas le réel, elle le dégageait de ses brouillards. Elle ne faisait pas de l’Iran un décor exotique pour consciences occidentales attendries. Elle rendait un pays à ses habitants, une histoire à ses contradictions, une tragédie à ses vivants. Elle montrait l’Iran des familles, des intellectuels, des femmes libres, des humiliations quotidiennes, des résistances minuscules, des espoirs brisés et des fiertés tenaces.

Le livre fut un choc. Pour beaucoup de lecteurs européens, l’Iran cessa soudain d’être une abstraction géopolitique. Il devint une maison, une enfant, une grand-mère, des parents inquiets, des amis disparus, une valise, une chanson, un rire. Marjane Satrapi avait réussi ce que les grandes artistes réussissent parfois. Elle avait transformé une histoire intime en langue universelle.

La liberté, tout contre le corps des femmes

On a souvent parlé de Marjane Satrapi comme d’une autrice de l’exil. Elle fut plus profondément encore une artiste du corps repris. Dans son œuvre, le corps des femmes est un champ de bataille, mais aussi un territoire d’humour, de désir, de mémoire et de souveraineté. Dans Broderies, les femmes parlent entre elles, loin du regard masculin, avec une liberté rieuse, crue, tendre, parfois cruelle. Elles parlent de mariage, de sexe, de mensonge, de chirurgie, de désir, d’arrangements avec la vie. Elles parlent comme parlent les femmes quand personne ne les surveille.

Cette liberté-là était politique jusqu’au bout des ongles. Marjane Satrapi savait que les régimes autoritaires commencent souvent par contrôler les récits et les corps. Ils disent aux femmes comment se vêtir, comment marcher, comment aimer, comment se taire. Elle leur répondait par le dessin, le cinéma, la parole, le rire, la mémoire. Elle répondait par une petite fille qui disait non. Par une adolescente qui refusait d’être réduite. Par des femmes qui continuaient de parler, même quand le monde entier prétendait savoir mieux qu’elles ce qu’elles devaient être.

Du livre au cinéma, une œuvre en mouvement

L’adaptation cinématographique de Persepolis, coréalisée avec Vincent Paronnaud et sortie en 2007, porta cette histoire à un public encore plus vaste. Le film conserva la puissance du trait, la sécheresse lumineuse du noir et blanc, l’alliance si particulière de la drôlerie et de l’effroi. Il confirma Marjane Satrapi comme une créatrice totale, capable de passer de la page à l’écran sans perdre son centre de gravité.

Elle ne s’arrêta pas là. Poulet aux prunes, méditation bouleversante sur l’amour perdu, la musique et le renoncement, montrait déjà combien son œuvre était travaillée par la mélancolie. Plus tard, The Voices, Radioactive, La Bande des Jotas ou Paradis Paris confirmèrent son goût des déplacements, des formes hybrides, des personnages blessés, des existences qui ne rentrent pas dans les cadres. Elle ne chercha jamais à répéter Persepolis. Elle préféra bifurquer, risquer, dérouter parfois. C’est aussi à cela qu’on reconnaît une artiste libre.

Femme, vie, liberté

Marjane Satrapi fut l’une des grandes voix de la cause iranienne, mais elle n’en fit jamais une posture. Elle parlait parce qu’elle savait. Elle parlait parce qu’elle avait quitté, aimé, perdu, compris. Après la mort de Mahsa Amini et le soulèvement des Iraniennes, elle coordonna l’ouvrage collectif Femme, vie, liberté, donnant à voir la révolte d’un peuple et l’héroïsme des femmes iraniennes contre l’ordre théocratique.

Ce triptyque, femme, vie, liberté, aurait pu servir de devise à toute son œuvre. La femme, parce qu’elle savait que la domination commence par là. La vie, parce que son art n’a jamais cédé à la fascination morbide, même lorsqu’il parlait de mort. La liberté, parce qu’elle fut son pays véritable, plus encore que l’Iran ou la France, plus encore que l’enfance ou l’exil.

Marjane Satrapi n’était pas une artiste aimable au sens décoratif du terme. Elle était bien mieux que cela. Elle était nécessaire. Elle savait rire des imbéciles, déjouer les bons sentiments, échapper aux assignations, refuser les cages identitaires. Elle n’appartenait ni aux mollahs, ni aux salons, ni aux discours préfabriqués sur l’Orient, ni aux vitrines de la bonne conscience occidentale. Elle appartenait à cette lignée d’artistes qui tiennent une lampe dans la nuit, non pour rassurer, mais pour obliger à voir.

Mattias Ripa, l’amour après quoi le monde se retire

Ses proches ont écrit qu’elle était « morte de tristesse », un peu plus d’un an après Mattias Ripa, son mari, mort le 8 avril 2025. Il faut recevoir cette phrase avec pudeur. Elle ne dit pas une cause médicale. Elle dit un effondrement intime. Elle dit l’amour après quoi le monde devient trop grand, trop vide, trop froid. Elle dit cette zone du chagrin où la vie continue officiellement, mais où quelque chose, déjà, s’est retiré. Mattias Ripa fut son compagnon, son amour, son allié. Leur lien appartient d’abord à leur intimité, mais il éclaire aussi la dernière part de cette disparition. Marjane Satrapi, qui avait tant raconté les deuils politiques, les deuils familiaux, les exils et les pertes, semble avoir été atteinte au cœur par le deuil le plus simple et le plus absolu, celui de l’être aimé.

Ce qui demeure

Que reste-t-il, maintenant ? Beaucoup. Une œuvre qui ne vieillira pas. Une petite fille dessinée en noir et blanc, plus vivante que tant de personnages en couleurs. Une grand-mère inoubliable. Des femmes qui parlent. Des tyrans ridiculisés. Des souvenirs sauvés de l’effacement. Des lecteurs qui, à quinze ans, à trente ans, à soixante ans, comprendront encore grâce à elle qu’un pays ne se réduit jamais à son régime, qu’une femme ne se réduit jamais à ce qu’on veut lui imposer, qu’une enfance peut porter une vérité plus grande que tous les communiqués officiels.

Marjane Satrapi aura été l’une des grandes artistes de notre temps parce qu’elle a su faire tenir ensemble ce que l’époque sépare trop souvent. L’intime et le politique. Le rire et la blessure. La mémoire et l’insolence. La douceur et la colère. L’Iran et l’exil. La petite histoire et la grande. Elle a rappelé qu’un dessin peut être un refuge, une arme, une tombe, une fenêtre, une gifle et une caresse.

Les régimes passent. Les interdits se craquellent. Les censures finissent toujours par jaunir. Mais une enfant qui refuse de baisser les yeux peut traverser les décennies. Celle de Persepolis continuera de marcher. Elle aura toujours ses cheveux noirs, son regard frontal, son humour ravageur, sa douleur tenue droite. Elle portera avec elle quelque chose de Marjane Satrapi qui ne mourra pas. Une liberté en noir et blanc. Une liberté sans permission.

Cyrielle d’Alexandrie
Je suis contre les hommes, tout contre eux. Et j'aime la compagnie des femmes à lunettes qui récitent des vers de Sappho en buvant du Meursault allongées dans le sable tiède.