La quête d’une dédicace peut être autre chose qu’un moment compulsif de collectionneur. Parfois, c’est l’occasion d’une belle rencontre. A l’occasion du festival BD de Perros Guirrec, le 25 et 26 avril 2026, la dessinatrice Zelba a eu la délicatesse de nous offrir cet instant magique d’échange.
Samedi 25 avril 2026. 10 heures. Palais des Congrès de Perros-Guirec. Trente deuxième édition du festival BD. Les autrices et auteurs s’installent tranquillement à leurs tables pour accueillir les passionnés et dédicacer leurs ouvrages. Ils tournent le dos à la mer qui brille et étincelle. Il fait un temps exceptionnel. Une très grande femme facilement reconnaissable puisqu’elle se dessine souvent dans ses récits autobiographiques, longiligne, avec un long nez, fait quelques mouvements du coude qu’elle a enserré dans une attelle. Nous la laissons s’installer avant d’aller la voir. Zelba, puisque c’est d’elle dont il s’agit, nous l’avions découverte, comme de nombreux lecteurs avec Le grand incident (1) (voir chronique), bd dans laquelle elle fustigeait notamment la représentation de la femme dans les œuvres d’art, le machisme du microcosme des conservateurs et des personnels de musée. Nous préférons lui faire dédicacer son dernier ouvrage, Une bouteille à la mer (2), une manière de solliciter une porte d’entrée préalable à la lecture d’une enquête fouillée, faite de témoignage et de souvenirs, qui dit la beauté de la mer, les menaces qui pèsent sur elle, et la nécessité urgente de la préserver.


Disponible, accueillante, souriante, très vite, elle nous explique avec son léger accent allemand, le plaisir qu’elle a eu à travailler avec Isabelle Autissier : « j’ai aimé parce qu’Isabelle n’est pas quelqu’un qui aime faire du rentre-dedans. Pour convaincre, elle préfère la manière douce. Un peu à l’opposé de moi ». Très vite, la féministe ressurgit et nous raconte combien la navigatrice n’avait pas choisi d’être une navigatrice solitaire, mais qu’à l’époque aucun équipage ne souhaitait l’engager parce qu’elle était une femme. Pas assez costaude, portant malheur, en difficulté au moment des règles… Quand on lui dit que, depuis, la société a fait du chemin, elle ne semble pas convaincue : « aucun combat n’est jamais gagné définitivement. Qui aurait cru que le droit à l’IVG serait de nouveau menacé en 2026 ? », questionne t-elle avec un large sourire qui ne dissimule pas la profondeur de convictions chevillées au corps. Zelba explique alors le travail monumental nécessaire à la réalisation d’un tel album : la documentation « même si j’adore cela, ce travail de compilation », les rencontres et les échanges avec Isabelle Autissier, les choix scénaristiques à opérer et les heures sur la planche à dessiner, ces heures épuisantes « parfois jusqu’à 70 heures par semaine pour le prochain album de 170 pages ». Un travail colossal pour un résultat remarquable.
Les passionnés ne se pressent pas encore. La discussion peut se poursuivre et bien entendu nous évoquons l’ouvrage qui l’a fait connaitre à un plus large public, cette coédition Futuropolis et le musée du Louvre. « Je ne sais pas pourquoi cette BD en particulier a reçu un tel accueil du public. Mais aussi beaucoup de critiques. En particulier celles de l’institution et de sa directrice de l’époque qui a très mal accepté l’ouvrage. A tel point que la coopération du musée avec Futuropolis s’est achevée là. Nicolas de Crécy avait ouvert la collection en 2005 avec Période glaciaire et c’est malheureusement moi qui la clôture après une vingtaine de titres publiés ».
Féministe revendiquée, ferme sur ses convictions, Zelba garde son sourire, sa gentillesse un peu à la manière de la navigatrice: combattre, lutter toujours contre ce patriarcat mais sans violence. Lorsque l’on évoque avec elle son combat, elle nous glisse que c‘est un peu dommage que ce soit « le grand incident » qui l’ait fait connaitre : « L’ouvrage qui me tient le plus à cœur, le plus personnel, c’est celui publié en 2021, Mes mauvaises filles ». Des personnes arrivent derrière nous. Un dernier sourire et nous quittons à regret l’autrice qui nous laisse bien entendu une magnifique dédicace même si elle a oublié son crayon rose fétiche, celui qui lui permet d’adoucir son coucher de soleil. Sur les tables du libraire la BD, Mes mauvaises filles est dissimulé derrière des piles du Grand incident et d’Une bouteille à la mer. Nous la feuilletons, l’achetons en nous promettant de découvrir en rentrant une possible pépite passée à travers les mailles du filet.

Exposition, restauration, la visite du salon se poursuit et puis la file devant Zelba se réduit jusqu’à ce qu’elle soit étonnamment seule. L’occasion est trop belle. Nous la retrouvons muni de sa BD préférée. Visiblement touchée de nous revoir, elle nous raconte : « cette histoire est la plus personnelle. Ma mère est décédée en 2006 d’une maladie respiratoire qu’elle a eu très jeune. Ma sœur et moi l’avons aidée à mourir à l’âge de 58 ans. C’est cela que je raconte dans ce livre. Il m’a fallu quinze ans pour la dessiner. J’ai longtemps tourné autour. Il me fallait acquérir de l’expérience en BD d’abord, laissé du temps ensuite. C’est tellement intime. Et puis, avec le feu vert de ma soeur, « fonce », je me suis lancée quand j’ai trouvé comment raconter: donner la parole à ma mère. C’est elle la narratrice, c’est elle qui dit sa propre mort ». Militante encore, militante toujours, Zelba nous dit combien il faut lutter là aussi pour laisser à chacun le droit de mourir dans la dignité ; « faire cela ce n’est retirer aucun droit à personne. Cela ne regarde que soi » et de dire que « la France est encore en retard sur le sujet par rapport à l’Espagne, au Portugal et tant d’autres pays ». Alors c’est à notre tour de dire combien cette Bd est exceptionnelle et qu’il est toujours possible de rattraper cette erreur. Mes mauvaises filles n’a rien du récit larmoyant et sinistre. Si les conditions du choix d’une mort digne traversent l’ouvrage la BD est avant tout un formidable témoignage de l’amour de deux filles pour leur mère, un amour qui vingt ans plus tard amène encore de l’émotion dans les yeux de Zelba. La dessinatrice y déploie de multiples techniques, « j’aime changer mon dessin. Sinon j’aurais l’impression d’être dans un tunnel », pour évoquer la mort mais aussi la vie, celle qui fait que se poursuit à travers les enfants, les petits enfants la mémoire d’un être chéri. A la manière de Tripp évoquant la mort de son frère, Zelba joue de la couleur, de la surimpression pour distinguer le réel de l’imaginaire, la vie de la mort. Bri, la maman est là sous le dessin, colorée toujours et rieuse souvent. C’est beau et c’est grand.
Emue, elle nous donne rendez-vous pour son prochain ouvrage à paraitre début juin, Légère comme une enclume. Elle le présente avec un grand sourire puisqu’il parlera notamment de sexualité : « comme si une femme n’avait plus de désir et de plaisir après cinquante ans ! », dit elle avec un grand sourire qui ne laisse la place à aucune contradiction. Une nouvelle dédicace, un petit mot écrit particulièrement touchant et nous repartons heureux d’une rencontre imprévue.
Quand nous feuilletterons les deux albums, ces dessins, ces mots écrits, nous diront plus qu’une trace de collectionneur que nous ne sommes pas. Ils nous rappelleront un beau moment de partage. Celui d’une rencontre avant tout. Avec un livre. Avec une femme.
- Co édition Futuropolis-Le Louvre. 2025
- Editions Futuropolis. 2023
- Editions Futuropolis. 2021. 154 pages. 21€.
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