Louison nous propose de revenir avec elle en sixième, cette année charnière qui nous a fait passer dans un monde nouveau. Nostalgie et fous rires garantis.
Il y a longtemps eu, dans l’imaginaire des salles de classe, un bureau tout au fond, autrefois près du poêle à bois, aujourd’hui près du radiateur. La place du cancre, disait-on. Louison l’a possiblement occupée dans son enfance, elle qui redoubla à deux reprises et que son éditeur présente comme une élève « ascolaire ». Trente ans plus tard, elle retrouve une chaise dans son ancien établissement parisien, le prestigieux collège-lycée Montaigne. Le fond de la classe est aussi le poste d’observation parfait pour écouter et regarder ces élèves de sixième qui lui ont succédé. Et mesurer le temps qui passe. Elle va s’y asseoir pendant une année, accompagnée de son double enfant. Écouter, regarder, noter, photographier et, finalement, dessiner.

C’est qu’elle est essentielle dans une vie, cette classe de sixième puisque, écrit-elle, on y « reste toute sa vie (…) en tout cas une part de nous… celle qui se trouve jetée dans un monde nouveau… déstabilisant… exaltant aussi… celle qui ose aller à la rencontre de soi, à la rencontre des autres, même si parfois ça pique un peu… la part qui essaye de s’adapter… toujours, tout le temps, même si c’est difficile ». Il est donc assez naturel d’y retourner, d’y retrouver quelque chose de ses racines, de ses origines et de tenter de comprendre ce que l’on est devenu depuis.
Avec Les Cahiers d’Esther, Riad Sattouf racontait le quotidien d’une enfant puis d’une adolescente à hauteur de jeune fille, l’école occupant nécessairement une place importante dans ce récit. Ici, Louison observe les jeunes « piou-piou » avec le recul de son propre passé et de son regard d’adulte. Ce sont ses souvenirs qu’elle convoque pour mesurer le fossé qui s’est creusé en trente ans. Fossé ou gouffre, tant ces petites têtes lui semblent parfois différentes de ce qu’elle fut au même âge.

D’abord, l’enseignement s’est profondément modifié, dans la forme comme dans le fond. Partout affleure l’omniprésence des écrans auxquels les professeurs rencontrés tentent d’opposer d’autres pratiques. Le rapport à l’autorité s’est lui aussi transformé même si, dans la classe observée par Louison, les élèves se lèvent encore lorsque le proviseur entre. En revanche, lorsqu’est enseignée la reproduction humaine, les réactions très primaires de dégoût n’ont manifestement pas disparu. Tout n’était pas forcément mieux avant et l’on est touché par l’attention portée à un élève qui mange seul à la cantine plusieurs jours de suite. Tout est pareil et tout est différent.

L’album propose ainsi une double lecture : la description imagée du comportement et du langage de ces « piou-piou » et, en parallèle, les réflexions et réactions personnelles de Louison face aux changements qu’elle découvre. Son trait se fait volontiers caricatural lorsque l’incompréhension domine, accompagné de couleurs plus violentes qui accentuent les sentiments. Se sentir jeune — « quarante ans est le bel âge ! » — et se découvrir vieille dans le regard des adolescents : le décalage est ébouriffant et souvent drôlissime.
En dehors de ces moments d’exacerbation, le dessin, servi par une palette volontairement limitée, donne un cadre doux et chaleureux à cette rencontre avec des jeunes agaçants — mais oui, mais oui — et pourtant tellement attachants par leur naïveté, leur fraîcheur et leur insouciance.

La question de l’adaptation au système scolaire demeure en arrière-plan même si le collège-lycée Montaigne, établissement public parisien prestigieux et socialement très favorisé, ne saurait être considéré comme représentatif de l’ensemble des collèges français. Le propos de l’autrice n’est d’ailleurs pas de dresser un constat sociologique ou philosophique mais plutôt de jeter un regard plein d’empathie sur un univers qui fut le sien et qui n’existe plus tout à fait.
Louison ne prétend guère à autre chose. Elle ne donne pas de leçon et se garde des jugements définitifs. Elle souhaite avant tout raconter le « choc des générations ». Peut-être se dissimule-t-il néanmoins, entre les cases, une sorte de mode d’emploi à l’adresse des parents qui ignorent la plupart du temps le comportement réel de leur progéniture une fois la porte de la classe refermée.

Lorsque l’on termine la BD, à notre tour, nous avons envie de regarder notre photo de classe d’entrée en sixième. Les petits devant, les grands derrière. Ce grand dadais au regard perdu, mal dans sa peau… Est-ce bien moi ? Et cette fille, jupe écossaise et petites socquettes blanches, est-ce bien elle, celle qui est devenue une journaliste célèbre ? Et ce professeur à l’air sévère, est-ce lui qui… ?
Vingt-six regards perdus vers un avenir inconnu et improbable. Que sont-ils devenus aujourd’hui ? Si nous pouvions, comme Louison, nous rasseoir à notre place, toutes et tous ensemble, trente ans plus tard, que raconterions-nous de nos existences ? La matière pour faire une autre BD, certainement.
40 ans, toujours en sixième, de Louison. Les Éditions du Charivari, collection Embarqué. 128 pages. 22 €.









