Federico García Lorca en livre et en film : une figure, une œuvre queer et politique d’hier et d’aujourd’hui

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bola negra

Le jour où Federico García Lorca revient en librairie avec Federico García Lorca : « Et si… », du Rennais Albert Bensoussan, le Festival de Cannes offre au poète disparu un prix et une ovation historique par le biais du film La bola negra, des Espagnols Javier Calvo et Javier Ambrossi. Hasard du calendrier ? Oui. Alignement des étoiles ? Sûrement. Quatre-vingt-dix ans après la mort de Lorca, cette double actualité raconte la modernité d’une œuvre et de ses sujets, toujours brûlants en 2026.

Quatre-vingt-dix ans après sa mort, le poète andalou Federico García Lorca reste une icône gay aussi universelle qu’Oscar Wilde ou Jean Cocteau. Au Festival de Cannes, samedi 23 mai 2026, le film La bola negra, de Javier Calvo et Javier Ambrossi, inspiré notamment d’une œuvre inachevée de Lorca, a remporté le prix de la mise en scène, ex æquo avec Paweł Pawlikowski pour Fatherland, après avoir reçu une ovation d’une vingtaine de minutes. La veille, le livre d’Albert Bensoussan paraissait aux Éditions Élysande et plongeait le lecteur dans ce qu’aurait pu être la vie de Lorca si on ne la lui avait pas brutalement ôtée le 19 août 1936. Entre cinéma, mémoire espagnole, héritage queer et redécouverte littéraire, le poète andalou revient au premier plan l’année même qui marque les 90 ans de sa disparition.

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Federico García Lorca (1898-1936)

La bola negra, grande fresque historique queer

Javier Calvo et Javier Ambrossi, connus pour Paquita Salas (2016), Veneno (2020) et La Mesías (2023), arrivaient pour la première fois en compétition au Festival de Cannes. Accompagnés des acteurs et actrices Guitarricadelafuente, Miguel Bernardeau et Penélope Cruz sur le tapis rouge, ils présentaient leur nouveau film, La bola negra. Les poulains de Pedro Almodóvar s’attendaient-ils à un tel accueil ?

Le long-métrage s’inspire d’un texte inachevé de Federico García Lorca, La bola negra, et de la pièce La piedra oscura, d’Alberto Conejero. Le premier, réduit à quelques pages, fait apparaître l’un des premiers protagonistes explicitement homosexuels de l’œuvre lorquienne. La seconde imagine les amours de Lorca et de Rafael Rodríguez Rapún. Ces deux matrices nourrissent la narration de ce qui a été, pour une large partie de la critique, l’un des grands chocs cinématographiques de la 79e édition du Festival de Cannes.

La bola negra suit le destin de trois générations d’hommes à travers trois époques de l’Espagne des XXe et XXIe siècles, en 1932, 1937 et 2017. Leurs vies sont reliées par un fil invisible de désir, de douleur et d’héritage. Les deux réalisateurs, véritables figures queer en Espagne, dressent une fresque historique et intime sur la condition homosexuelle dans l’Espagne contemporaine et dans celle des années 1930. Le duo explore la sexualité et le désir, la mémoire queer et les conséquences de la Guerre d’Espagne sur la vie des protagonistes.

Dans ce témoignage personnel et engagé sur la transmission, la mémoire et la société, la figure de Lorca n’est pas physiquement présente. Mais son œuvre, à la fois moderne, politique et intime, imprègne la narration du film comme un symbole tutélaire.

Image du film La bola negra de Javier Calvo et Javier Ambrossi

Federico García Lorca : « Et si… », le poète qui n’aurait pas été fusillé

Si le fantôme de Lorca hante La bola negra de son onirisme et de son appel à la liberté, l’auteur Albert Bensoussan, biographe et traducteur historique de Lorca, imagine un univers dans lequel le poète andalou n’aurait pas été fusillé en 1936 par des rebelles anti-républicains pendant la Guerre civile espagnole, à l’âge de 38 ans. « Bien que n’ayant jamais participé à la moindre action politique [au sens strict du terme], il est arrêté chez le poète Luis Rosales, où il a cherché un refuge clandestin. » (Robert Maillard)

Quel aurait été le destin du poète s’il avait survécu ? Dans une uchronie vertigineuse, Albert Bensoussan traverse quarante années de vie et d’œuvre fantasmées, de 1936 à 1976. De l’exil aux années de la Movida, de l’ombre franquiste à l’éclosion d’un théâtre queer, ce texte replace Lorca dans l’histoire littéraire mondiale, sans tabou ni pudeur excessive.

Véritable manifeste littéraire, le livre apporte un regard queer sur des classiques dont on tait parfois des éléments centraux. À l’image de Wilde, Cocteau et bien d’autres, Lorca était gay, et son œuvre entière en porte la vibration sensible. De ses poèmes à ses pièces, du désir au masque, de la violence sociale à l’exaltation clandestine, toute sa voix résonne d’une modernité toujours vive en 2026. Albert Bensoussan trace ainsi des lignes de filiation entre Lorca et les générations suivantes, des chansons de Leonard Cohen aux films de Luis Buñuel et de François Ozon, de la littérature contemporaine aux combats LGBTQIA+ actuels.

Mots de l’auteur à propos du livre :

« Dans la lettre à Federico qui clôt ce livre, je disais au poète qui cachait son existence homosexuelle et qui éprouvait sûrement remords et honte d’aimer les hommes, au lieu de se choisir une fiancée como Dios manda, comme Dieu l’ordonne, dans cette Espagne si étroitement catholique, dont sa mère qu’il aimait tant, je lui disais qu’aujourd’hui, dans la mouvance LGBT, il aurait vécu plus libre, libre d’aimer, et plus épanoui. Il aurait même pu faire un enfant comme beaucoup d’homosexuels aujourd’hui, et n’aurait donc pas affiché dans tout son théâtre sa stérilité et sa solitude », exprime Albert Bensoussan. « C’est alors que m’est venue l’idée d’imaginer une survie, en jouant sur l’uchronie dont la littérature actuelle nous offre maints exemples comme Complot contre l’Amérique de Philip Roth (2004), lecture marquante. Cela m’amusait, certes, de prêter à Federico d’autres gestes, d’autres œuvres, d’autres vies, mais surtout cela fortifiait mon émotion, car je n’ai jamais plongé dans l’œuvre de Lorca sans en être profondément touché, jusqu’aux larmes. J’ajoute, pour finir, que je n’ai cessé de lire Lorca depuis ma vingtième année et mes études d’espagnol, toute une vie sans cesser de l’admirer et de l’aimer. »

Albert Bensoussan, auteur de Federico García Lorca : « Et si… »

Deux œuvres, deux formes, un même constat : près de quatre-vingt-dix ans après sa mort, Federico García Lorca continue de parler à notre présent.

La bola negra, de Javier Calvo et Javier Ambrossi,
avec Guitarricadelafuente, Miguel Bernardeau, Penélope Cruz, Carlos González, Milo Quifes, Lola Dueñas, Glenn Close, Antonio de la Torre et Albert Pla.
Sortie annoncée en octobre 2026.
Durée : 2 h 39.

Federico García Lorca : « Et si… », Albert Bensoussan, Éditions Élysande, 265 pages, 18,90 €. Parution : 22 mai 2026.
Lien vers le site des éditions