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IA et recrutement : la lettre de motivation devient-elle une preuve d’humanité ?

« Cher recruteur, ce texte a-t-il encore un auteur ? »

Deux recruteurs français sur trois estiment que l’intelligence artificielle uniformise les lettres de motivation. Pourtant, 71 % déclarent encore leur accorder un poids réel dans leur décision. Derrière ce paradoxe se joue peut-être quelque chose de plus profond que l’avenir d’un vieux rituel du recrutement : lorsque n’importe qui peut produire en quelques secondes un texte impeccable, comment reconnaît-on encore une personne derrière les mots ?

Il fut un temps, pas si lointain, où la lettre de motivation permettait au candidat de prouver plusieurs choses à la fois : qu’il savait écrire, qu’il avait compris l’offre, qu’il connaissait un peu l’entreprise et qu’il avait consenti à consacrer vingt ou trente minutes de son existence à expliquer pourquoi il souhaitait la rejoindre. Ce n’était pas forcément passionnant. C’était souvent convenu. Mais l’exercice avait au moins un coût : il fallait le faire.

L’intelligence artificielle générative bouleverse précisément cette économie minuscule de l’effort. Une lettre syntaxiquement impeccable, convenablement structurée, débarrassée des fautes et adaptée en apparence à une fiche de poste peut désormais être obtenue en quelques secondes. Il suffit de fournir à un modèle d’IA un CV, une annonce et quelques instructions.

D’où ce chiffre recueilli en juin 2026 par OnePoll auprès de 200 professionnels français des ressources humaines pour OnlineCV.fr : 68 % des personnes interrogées estiment que les lettres de motivation se ressemblent davantage depuis la généralisation de l’IA. Attention à ce que dit exactement le résultat : il mesure une perception de recruteurs, pas une analyse informatique comparant plusieurs milliers de lettres. Mais cette perception elle-même est instructive.

Car, simultanément, 71 % des recruteurs interrogés déclarent que la lettre continue de compter dans leur décision : 42 % considèrent qu’elle apporte un contexte essentiel au CV et 29 % qu’elle peut faire pencher la décision. Seulement 11 % affirment se concentrer presque exclusivement sur le curriculum vitae. Nous voici donc devant un objet étrange : un document jugé de plus en plus artificiel mais auquel on continue à demander de révéler quelque chose d’authentique.

Le paradoxe de la lettre parfaite

Le problème n’est probablement pas que l’intelligence artificielle écrive « trop bien ». Il est qu’elle sait extraordinairement bien produire le milieu statistique de l’écriture professionnelle : texte clair, poli, raisonnablement enthousiaste, correctement articulé et constellé de ces expressions que personne n’aime beaucoup mais que tout le monde finit par employer.

Le candidat devient « particulièrement enthousiaste à l’idée de rejoindre une entreprise dynamique ». Son expérience lui « a permis de développer des compétences solides ». Le poste représente une « opportunité stimulante » et les valeurs de l’entreprise « résonnent particulièrement » avec les siennes. Rien n’est faux. Rien n’est vraiment faux précisément parce que presque rien n’est suffisamment précis pour pouvoir l’être.

L’uniformisation n’a d’ailleurs pas commencé avec ChatGPT. Fanny Rossi da Costa, consultante en stratégie RH et développement des talents interrogée dans le cadre de l’enquête, le rappelle : « Je ne pense cependant pas que l’IA soit à l’origine de l’uniformisation des candidatures. Le problème existait déjà depuis de nombreuses années avec les modèles génériques disponibles sur Internet. L’IA ne l’a pas créé : elle l’a amplifié. »

La remarque importe. Pendant plusieurs décennies, candidats, écoles, cabinets de recrutement et sites spécialisés ont enseigné les mêmes codes, les mêmes plans, les mêmes formules. L’IA n’a finalement eu qu’à apprendre cette gigantesque bibliothèque du conformisme professionnel pour devenir excellente à l’exercice.

OnlineCV recommande encore lui-même une structure relativement traditionnelle — présentation de l’entreprise, compétences du candidat, rapprochement entre les deux — tout en proposant désormais un générateur de lettres assisté par IA. Le paradoxe appartient donc moins à une entreprise particulière qu’à tout un secteur : nous avons standardisé les règles de la candidature avant d’inventer une machine particulièrement douée pour les appliquer.

La fin du « signal coûteux »

C’est ici que l’affaire devient plus intéressante qu’une simple question de style. Une lettre de motivation pouvait autrefois fonctionner, très imparfaitement, comme ce que les économistes appellent un signal : produire un texte adapté à une entreprise exigeait un peu de temps et d’attention. Une lettre précisément documentée pouvait donc laisser supposer que son auteur s’était réellement intéressé au poste. L’IA fait s’effondrer le coût de production de ce signal.

Un candidat peut désormais envoyer dix candidatures personnalisées là où il aurait matériellement eu le temps d’en rédiger deux. C’est d’ailleurs exactement ce qui se produit : l’Apec constate qu’en 2026 31 % des cadres ayant récemment effectué une recherche d’emploi ont déjà utilisé l’IA, notamment pour améliorer leur CV, rédiger leurs lettres ou préparer leurs entretiens ; deux tiers envisagent de l’utiliser lors d’une prochaine recherche.

Ce n’est pas nécessairement mauvais. L’IA peut permettre à quelqu’un qui écrit difficilement, maîtrise imparfaitement les codes du recrutement ou postule dans une langue qui n’est pas la sienne de présenter plus justement ses compétences. Elle peut aussi débarrasser la candidature d’une partie du cérémonial rédactionnel qui favorisait implicitement les personnes les mieux familiarisées avec les usages sociaux du recrutement. Mais elle produit un second effet : la qualité formelle du texte renseigne de moins en moins sur celui qui l’envoie.

Une excellente syntaxe ne prouve plus une excellente maîtrise rédactionnelle. Une connaissance apparente de l’entreprise ne prouve plus nécessairement qu’on l’a étudiée pendant une heure. Même la personnalisation devient ambiguë : un modèle peut absorber en quelques secondes le site de l’employeur, son vocabulaire, ses engagements et la description du poste. La lettre ne disparaît donc pas. Elle perd une partie de sa valeur probatoire.

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Le test de Turing s’est retourné

Alan Turing avait imaginé une situation dans laquelle une machine tenterait de produire des réponses suffisamment humaines pour qu’un interlocuteur ne puisse plus distinguer l’ordinateur de la personne. Le recrutement contemporain semble parfois inventer la situation inverse : ce sont désormais les humains qui doivent parsemer leurs textes de suffisamment d’indices pour convaincre qu’un humain existe derrière eux.

Non pas en ajoutant artificiellement trois fautes d’orthographe et une maladresse grammaticale. L’enquête OnlineCV indique au contraire que les fautes restent fortement pénalisées : 51 % des recruteurs interrogés les placent parmi les erreurs les plus problématiques dans un CV. La nouvelle rareté n’est donc pas l’imperfection. C’est la spécificité.

« Je souhaite participer au développement de votre entreprise » ne prouve quasiment rien. « Votre décision de rapatrier telle production à Angers m’intéresse parce que j’ai rencontré exactement tel problème pendant trois ans chez X » contient en revanche plusieurs éléments difficiles à produire sans matière première humaine : un choix, une expérience, un lien causal, éventuellement une opinion.

L’avantage comparatif de l’être humain se déplace ainsi vers ce que le modèle ne peut inventer sans commencer à mentir : ce qui lui est réellement arrivé. Une bifurcation professionnelle. Une réussite mesurable. Un échec expliqué intelligemment. Une raison particulière de changer de métier. Une connaissance concrète d’un secteur. Une objection même, parfois, à la manière dont l’entreprise travaille. Autrement dit, la bonne lettre de motivation de l’ère de l’IA pourrait devenir moins démonstrative et davantage documentaire.

Candidats assistés par IA contre recruteurs assistés par IA

Il serait cependant assez commode de transformer cette histoire en procès des seuls candidats. Car de l’autre côté de l’écran, les recruteurs automatisent eux aussi progressivement leur travail. L’étude OnePoll montre d’ailleurs que 93 % des recruteurs interrogés acceptent au moins certains usages de l’IA dans un CV ; 22 % iraient jusqu’à accepter un CV entièrement généré à partir d’un prompt. L’enjeu n’est donc manifestement plus de savoir s’il est moral ou non de se servir d’une intelligence artificielle.

Les entreprises utilisent parallèlement logiciels de gestion des candidatures, outils de présélection et progressivement IA générative. Selon l’Apec, 8 % des entreprises ayant recruté des cadres avaient directement recours à l’IA dans leur recrutement en 2025 ; la proportion atteignait 13 % parmi les ETI et grandes entreprises, contre 6 % un an auparavant. Voilà donc parfois une IA rédigeant une offre d’emploi à laquelle répond une IA rédigeant une candidature, elle-même enregistrée et éventuellement classée par un logiciel avant qu’un être humain tente de déterminer si un autre être humain correspond au poste.

Le recrutement pourrait devenir une étrange négociation entre machines mandatées par des humains qui cherchent mutuellement à économiser leur temps. Et cette industrialisation provoque mécaniquement une course aux armements : si l’IA permet d’envoyer davantage de candidatures, les entreprises reçoivent davantage de dossiers ; si elles en reçoivent davantage, elles automatisent davantage leur tri ; si le premier tri devient automatisé, les candidats optimisent davantage leurs documents pour les machines. À la fin de la chaîne, tout le monde gagne du temps sur chaque interaction et risque d’en perdre davantage à traiter leur multiplication.

Ce qui disparaît peut-être n’est pas la lettre, mais la déclaration

Cette évolution permet de comprendre un autre mouvement observé dans le recrutement français. La lettre de motivation recule déjà. Selon l’Apec, en 2025, seulement la moitié des entreprises ayant recruté un cadre en avaient demandé une au moins une fois, contre près de 70 % jusqu’en 2021. Parallèlement, 71 % utilisent l’entretien téléphonique de présélection et 41 % évaluent désormais formellement certaines compétences comportementales au moyen de tests ou de mises en situation.

Le déplacement est révélateur : on passe progressivement de ce que le candidat déclare à ce qu’on peut lui demander de montrer. Écrire « je possède une excellente capacité d’analyse » vaut peu. Résoudre un problème le montre. Affirmer « je suis très motivé » vaut encore moins. Être capable d’expliquer pourquoi ce poste plutôt qu’un autre, de discuter précisément d’un projet de l’entreprise ou de poser une excellente question lors d’un entretien donne davantage d’informations. L’IA pourrait donc accélérer une évolution qui aurait peut-être dû avoir lieu depuis longtemps : la fin des professions de foi professionnelles au profit de preuves, de conversations et de situations concrètes.

Et si l’IA sauvait finalement la lettre de motivation ?

Il existe pourtant une autre hypothèse. Une fois que les recruteurs auront cessé d’attendre trois quarts de page de prose cérémonielle, la lettre pourrait retrouver son véritable intérêt. Non plus : « Madame, Monsieur, actuellement titulaire d’un Master 2 et vivement intéressé par votre entreprise reconnue pour son dynamisme… » Mais trois cents mots réellement informatifs : voilà pourquoi ce poste précis m’intéresse ; voilà ce que j’ai déjà fait qui peut vous être utile ; voilà ce que mon CV ne permet pas de comprendre ; voilà pourquoi je vous écris aujourd’hui.

Fanny Rossi da Costa voit elle aussi dans l’uniformisation une possibilité de différenciation : « Cette donnée est presque une bonne nouvelle pour les candidats, car elle leur offre une véritable occasion de se démarquer. L’IA peut aider à améliorer une formulation ou à gagner du temps, mais elle ne devrait pas servir à rédiger entièrement une lettre générique. »

Il faut toutefois conserver une distance vis-à-vis de l’enquête elle-même*. Elle a été commandée à OnePoll par OnlineCV auprès de 200 professionnels RH français : l’effectif permet de dégager des perceptions intéressantes mais demeure relativement limité. Les résultats doivent être lus comme un signal, non comme un recensement définitif des pratiques françaises. Mais ce signal converge avec une transformation beaucoup mieux documentée : l’IA est entrée simultanément dans le travail des candidats et dans celui des entreprises. Le retour en arrière paraît improbable.

La vraie question devient alors moins : « Avez-vous utilisé ChatGPT pour écrire cette lettre ? » Que celle-ci ait été corrigée, structurée ou partiellement rédigée par une intelligence artificielle deviendra probablement aussi banal que l’usage d’un correcteur orthographique. La question pertinente sera plutôt : « Y a-t-il encore, dans ce texte, quelque chose que vous seul pouviez écrire ? »

Et voici peut-être le nouveau paradoxe du recrutement automatisé : au moment précis où les machines deviennent capables de produire presque instantanément une prose professionnelle impeccable, la chose la plus précieuse dans une candidature redevient ce qu’elles ne possèdent pas — une biographie.

* Méthodologie. Enquête réalisée par OnePoll pour OnlineCV.fr auprès de 200 professionnels des ressources humaines exerçant en France. Terrain : juin 2026. Recueil en ligne.

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L’auteur

Bleuenn Morvan

Bleuenn Morvan est correspondante de presse dans les Côtes-d'Armor