Avec La Tombe du cheval, nouveau roman publié en mai 2026 aux éditions Le Tripode, l’écrivain et peintre breton Georges Peignard raconte la rencontre de deux femmes à la frontière des deux Corées. Sa sensibilité plastique et sa poésie tissent une histoire du passé, mais aussi du présent, dans laquelle toutes deux se révèlent.
Nous avions découvert le sculpteur, peintre et facteur de marionnettes Georges Peignard en 2019, alors que paraissait Varlamov, premier roman graphique muet publié aux éditions Le Tripode. Puis vinrent La Fin du cuivre (2020) et Fugitive (2021), qui laissait déjà entrevoir ses premières envies de texte. Le Breton s’est ensuite lancé dans l’écriture avec un recueil de textes courts, Magdalène (2023), puis Les Rochers errants (2024), un récit accompagné d’un cahier de peintures. Nous le retrouvons aujourd’hui avec La Tombe du cheval, roman d’une grande sensibilité littéraire, qui nous plonge dans une histoire d’amitié entre deux femmes à la frontière des deux Corées.

Une histoire à la frontière des deux Corées…
Un personnage aux cheveux noirs tressés, vu de dos sur un cheval, avance dans un paysage enneigé. Ce dessin de Georges Peignard accompagne le titre énigmatique, La Tombe du cheval. Ce cavalier représente le fantôme qui hantera la dernière mission d’une archéologue en fin de carrière. Alors qu’elle entame les fouilles d’une sépulture au pied des ruines d’une forteresse, à la recherche des traces du cavalier derrière le cervidé, l’arrivée d’une jeune ethnologue bouleverse sa quête.
La géographie de La Tombe du cheval n’est pas anodine. Georges Peignard est marié à une Coréenne, et son fils fait ses études de droit à la frontière coréenne. « C’est une façon indirecte de l’accompagner, même si le sujet du livre n’est pas en lien avec son travail. » Son imaginaire accompagne ainsi, à sa manière, sa progéniture dans une histoire qui parle justement de filiation. Entre le passé et le présent, l’ici et l’ailleurs, le travail de Georges Peignard procède par connexions, par glissements, par résonances, jusqu’à nouer une quête intime à la frontière de deux destins. En une petite centaine de pages, le lecteur est entraîné dans l’histoire de deux personnages en apparence différents, mais profondément liés.


L’archéologie comme base d’une écriture intuitive
Georges Peignard aime se laisser surprendre par les matériaux autant que par les mots. Son écriture et son travail plastique suivent une même route : il prend plaisir à les laisser vivre. Les personnages évoluent sans plan préétabli ni anticipation stricte de ce qui va suivre. Une notion, un personnage, une situation suffisent à ouvrir le récit, à l’image d’une découverte archéologique. À chaque coup de truelle, un nouvel indice, une nouvelle étape dans la recherche d’un passé enfoui. L’auteur donne à sa narration la même énigme : à chaque mot qu’il écrit, il laisse l’histoire se tisser d’elle-même. « Dans le premier chapitre, j’ai seulement placé un personnage dans un bus. C’était un homme dans les premières lignes, puis une femme avant la fin de la page », explique-t-il. Le cheval, figure centrale du texte et porteur du lien entre les deux personnages, est intervenu sans qu’il connaisse encore son avenir au sein de l’histoire. « Je prends plaisir à être aussi surpris que le lecteur. »
« Je n’ai pas d’expérience directe de l’archéologie, mais j’ai toujours fait le lien entre l’archéologie et mon métier de sculpteur. Il y a deux manières de faire de la sculpture : l’additive, on prend et on ajoute de la matière pour donner une forme dans l’espace, et la soustractive, c’est-à-dire creuser l’intérieur pour trouver la forme qu’elle peut posséder. Entrer dans une matière pour voir ce qu’il y a à l’intérieur, c’est cette métaphore qui m’a toujours plu. »
Le lien avec le monde de l’archéologie ne s’arrête pas là. Il se trouve aussi dans la notion de filiation, qu’elle soit réelle ou métaphorique. L’histoire se découpe en trois chapitres, trois strates qui nous font entrer plus intimement dans les profondeurs du personnage principal. De la « Mère » à l’« Enfant », en passant par la « Fille », Georges Peignard écrit une relation entre deux individus qui ont en commun d’être des femmes à un moment décisif de leur existence.
La jeune femme entre en scène comme une intruse qui perturbe la plus âgée, d’abord sur la défensive, avant que l’histoire ne révèle peu à peu sa fragilité. Sa propre identité se construira finalement dans le deuil d’une situation à l’origine impossible. « L’absence d’un père peut créer un trouble et une blessure dans la vie de certaines femmes, souvent inconscients, mais qui empêchent une réalisation », souligne l’auteur. « Le personnage principal est dans ce cas de figure. La dureté dont elle fait preuve est une façon de se protéger, mais elle vient d’une extrême fragilité et d’un empêchement à se révéler elle-même. »

Les objets et le silence des morts sont des mots
Avec très peu de dialogues, le style de Georges Peignard est à l’image de ses peintures, doux et précis. Il guide son lecteur dans une déambulation poétique habitée majoritairement par les pensées du personnage principal. Comme dans son roman précédent, Les Rochers errants, il ne nomme pas ses personnages et se place en observateur. Il maintient ainsi une distance pudique vis-à-vis de ses figures.
« Mettre une voix à l’intérieur me paraît compliqué, c’est faire agir le singulier à un point précis. J’aime cette petite distance qui incarne bien ma place d’écrivain, celui qui observe et pas celui qui est à l’intérieur des corps. »
« Si l’on prend l’exemple des figures dans les cavernes, le débat ne sera jamais clos, car on ne saura jamais ce qu’ils ont vraiment voulu signifier. Cette forme de distance me convient bien, elle respecte les objets et le silence des morts. On ne peut voir que des traces, des ombres et des silhouettes qui permettent d’imaginer des situations sans rentrer dans leurs corps, dans l’intimité de leur voix et de leurs pensées. »
Dans un aller-retour temporel et géographique, les romans de Georges Peignard s’ancrent dans une réalité qui lui est chère. Par l’écriture, il prolonge les sensibilités auxquelles il donnait forme avec la peinture et la sculpture, et leur offre une présence nouvelle avec les mots. « L’Histoire est toujours importante pour moi, c’est elle qui nourrit mon travail. Mais je me dois de ne pas en faire un espace inoffensif, dans lequel on aurait un laisser-passer, où l’on serait dans une béatitude d’événements lointains qui n’auraient pas de force à agir sur notre réel », confie-t-il. « Mon souci, dans mes histoires ou mes situations, est de trouver les tensions qui peuvent s’établir avec les échos que nous vivons aujourd’hui, tout en leur donnant une profondeur dans l’histoire ou la géographie, pour pouvoir les ancrer avec plus de force. »

En une centaine de pages, Georges Peignard confirme sa maîtrise des mots autant que celle des pinceaux, touchant par la sincérité d’un style qui relie le passé et le présent, l’ailleurs et l’ici, les traces enfouies et les blessures encore vives.
La Tombe du cheval, Georges Peignard, éditions Le Tripode, 128 pages, 17,00 €. Parution : 7 mai 2026.
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