Du 19 septembre au 29 novembre 2026, Les Photaumnales reviennent pour une 23e édition d’une ampleur exceptionnelle. À Beauvais et dans les Hauts-de-France, le festival inaugure la saison nationale du bicentenaire de l’invention de la photographie en France avec une question simple, vertigineuse et féconde : « La Photographie et après ? »
Deux siècles après les premières expérimentations qui ont bouleversé notre rapport au monde visible, la photographie n’a rien perdu de sa puissance d’étonnement. Elle a changé de peau, de supports, de gestes, de temporalités. Elle s’est faite archive, preuve, fiction, mémoire familiale, instrument politique, image de masse, langage artistique, matériau numérique, installation, dispositif immersif. Elle a traversé l’argentique, le document, le studio, le reportage, la couleur, l’écran, le flux, le code, l’intelligence artificielle. Et pourtant, elle continue de poser la même question première : que voit-on quand une image prétend retenir quelque chose du réel ?
C’est à cette interrogation que la 23e édition des Photaumnales donne un territoire, un programme et une profondeur historique. Dirigé par Fred Boucher, avec Emmanuelle Halkin comme commissaire associée, le festival s’inscrit dans la programmation officielle du bicentenaire de la photographie, labellisée par le ministère de la Culture. Le Quadrilatère de Beauvais en devient le cœur battant, mais l’événement déborde largement le cadre muséal. Il se déploie dans les rues, les parcs, les villages, les médiathèques, les maisons d’art, les lieux patrimoniaux, les façades et les paysages des Hauts-de-France.
Une édition anniversaire entre patrimoine et post-photographie
Le titre de cette édition, La Photographie et après ?, ne relève pas de la provocation théorique. Il désigne un seuil. La photographie n’est plus seulement l’art de fixer une apparition. Elle est devenue un champ traversé par d’autres disciplines, d’autres technologies, d’autres inquiétudes. Les artistes invités explorent la matérialité de l’image, ses mémoires enfouies, ses fragilités, ses usages politiques, ses contaminations numériques, ses extensions dans l’espace. La photographie y apparaît moins comme une surface que comme un organisme, capable de se recomposer, de se dégrader, de s’installer, de dialoguer avec le textile, la sculpture, la vidéo, les archives, l’intelligence artificielle ou les procédés anciens.
Dans cette perspective, le festival tient ensemble deux mouvements qui pourraient sembler contradictoires. D’un côté, il célèbre deux cents ans d’histoire photographique, en rappelant la richesse patrimoniale du médium et son ancrage local. De l’autre, il ouvre largement la porte à la post-photographie, aux images hybrides, aux œuvres immersives et aux formes qui débordent le tirage classique. Ce n’est pas un hommage figé, mais une traversée. Non pas la photographie comme monument, mais la photographie comme métamorphose.
Le Quadrilatère de Beauvais, cœur historique et contemporain du festival
Au Quadrilatère de Beauvais, lieu principal de cette édition, trois axes majeurs structurent le parcours. Une exposition patrimoniale consacrée aux photographes en Beauvaisis, du XIXe au XXe siècle, restitue la profondeur locale d’une histoire souvent méconnue. Le département de l’Oise occupe une place particulière dans la généalogie du médium grâce à Hippolyte Bayard, né à Breteuil-sur-Noye en 1801, pionnier essentiel de la photographie sur papier. Autour de cette figure majeure, le festival remet en lumière tout un tissu d’ateliers, de praticiens, d’amateurs, d’archives et de portraits qui ont contribué à façonner une mémoire visuelle du territoire.
L’exposition consacrée à Stéphane Couturier, Dynamique combinatoire, constitue un autre temps fort. Photographe français majeur, connu notamment pour son travail sur l’architecture, Stéphane Couturier n’enferme pas la photographie dans le document. Il la traite comme une matière de recomposition, un réservoir de formes, une trame capable d’entrer en dialogue avec l’architecture, la peinture, la tapisserie ou la céramique. Ses assemblages, ses polyptiques et ses recherches autour de l’entrelacs interrogent la façon dont les formes construites modifient notre perception. Cette présence prend une résonance particulière à Beauvais, puisque l’artiste a été lauréat en 2024 du projet de réalisation de tapisseries célébrant les 800 ans de la cathédrale Saint-Pierre, destinées à être tissées par la Manufacture nationale de Beauvais.
Enfin, le Quadrilatère accueille plusieurs projets relevant de la post-photographie. Nicolas Lebeau, Shinji Nagabe, Cristóbal Ascensio, Arina Essipowitch, Marta Bogdańska ou encore l’Obscura Machine y déplacent chacun à leur manière les frontières du médium. Chez Nicolas Lebeau, la photographie devient sabotage, glitch, matière blessée, contre-pouvoir face aux images de domination. Chez Cristóbal Ascensio, le mythe de Pénélope rencontre les fichiers corrompus, les fragments de L’Odyssée et le tissage Jacquard, dans une méditation magnifique sur la mémoire comme effacement et reprise. Chez Marta Bogdańska, l’image permet de construire une contre-histoire du vivant, en redonnant aux animaux une place d’acteurs et non de simples objets de représentation.
Hippolyte Bayard, une maison natale rouverte à l’histoire
L’un des gestes les plus symboliques de cette édition est l’ouverture exceptionnelle de la maison natale d’Hippolyte Bayard à Breteuil-sur-Noye. Figure trop souvent reléguée derrière Niépce et Daguerre, Bayard fut pourtant l’un des inventeurs décisifs de la photographie. Dès 1839, il met au point un procédé positif direct sur papier et participe à cette naissance plurielle du médium, faite d’expérimentations, de rivalités, d’intuitions chimiques et d’audaces artistiques.
Pour cette édition, la maison d’Hippolyte Bayard est investie par le Cercle Hippolyte Bayard, qui réunit cinq centres photographiques des Hauts-de-France : le Centre régional de la photographie, le Château Coquelle, Destin Sensible, Diaphane et l’Institut pour la photographie. Le lieu devient ainsi plus qu’un site commémoratif. Il devient un laboratoire symbolique, un point de passage entre l’invention ancienne et les pratiques contemporaines, entre les papiers sensibles du XIXe siècle et les images mouvantes du XXIe.
La Médiathèque du patrimoine et de la photographie ouvre ses fonds
Autre partenariat d’envergure, la Médiathèque du patrimoine et de la photographie ouvre ses collections pour un vaste parcours consacré à vingt-cinq grands noms de l’histoire photographique. Eugène Atget, Denise Colomb, Raymond Depardon, Gilles Caron, Jacques-Henri Lartigue, Guy Le Querrec, Christine Spengler, Patrick Zachmann, Pascal Maitre, le Studio Harcourt, l’Atelier Nadar ou encore Sam Levin et Lucienne Chevert composent une constellation patrimoniale de premier plan.
Cette présence des grands noms ne fonctionne pas comme un panthéon isolé. Les œuvres sont disséminées sur le territoire, dans des communes et des lieux partenaires. Elles font dialoguer les paysages, les villages, les places publiques, les médiathèques et les histoires locales. La photographie historique sort ainsi du coffre et du musée pour redevenir une expérience partagée, au contact des habitants.
Un festival à l’échelle d’un territoire
Les Photaumnales 2026 se distinguent par l’ampleur de leur déploiement. Le festival annonce 52 expositions, 55 artistes et 37 lieux à travers les Hauts-de-France. Beauvais, Breteuil, Clermont, Amiens, Noyon, Chauny, Berck-sur-Mer, la Picardie Verte, l’Oise picarde, le Beauvaisis et le Clermontois composent une cartographie photographique étendue, qui refuse la concentration métropolitaine habituelle des grands événements culturels.
Une large partie des expositions se tient en extérieur. Cette dimension est essentielle. Elle transforme la photographie en promenade, en rencontre, en apparition dans l’espace quotidien. À Maulers, Warluis, Fay-Saint-Quentin, Francastel, Crèvecœur-le-Grand, Bresles, La Neuville-en-Hez, Bailleul-sur-Thérain, Fontaine-Bonneleau, Abbeville-Saint-Lucien ou Ansauvillers, les images deviennent des présences publiques. Elles ne demandent pas toujours de pousser la porte d’un musée. Elles viennent au-devant des passants.
Portées par Diaphane, ces actions donnent au festival une dimension profondément démocratique. Les Photaumnales ne se contentent pas d’exposer la photographie. Elles la mettent en circulation. Elles la rendent disponible, lisible, discutable, traversable. Elles font de l’image un objet de curiosité collective, dans les zones urbaines comme dans les communes rurales.
Des artistes au présent de l’image
Dans le parc de la Gare de Beauvais, plusieurs propositions contemporaines ouvrent des pistes sensibles et politiques. Henrique Fujikawa, avec The Sun Here Shines Yellow, explore l’immigration japonaise au Brésil à partir d’archives, de collages, d’origamis, de documents historiques et d’interventions numériques. La couleur jaune devient chez lui un fil d’ancestralité, de déplacement et d’appartenance, mais aussi un moyen d’interroger le racisme et l’invisibilisation des Brésiliens d’origine japonaise.
Caroline Ruffault, avec The Sky is Bigger in Texas, inscrit la photographie dans une réflexion écologique. Réalisée au Texas, sa série relie les paysages pétroliers, la mythologie du road trip et les désastres liés à l’extraction. En immergeant ses pellicules dans des eaux contaminées par la production pétrolière, l’artiste laisse la destruction du territoire agir directement sur la surface de l’image. Le paysage n’est plus seulement représenté. Il altère chimiquement la photographie qui le montre.
Masha Sviatahor, avec Everybody Dance!, travaille les archives soviétiques comme des matériaux instables. Ses collages démontent les images de propagande, exposent leurs contradictions, troublent leur autorité. L’archive cesse d’être un document immobile pour devenir un champ de bataille, un lieu de remontage et de critique.
Patrick Waterhouse, avec Restricted Images, engage quant à lui une réflexion décisive sur l’histoire coloniale de la photographie anthropologique. Réalisé avec les communautés Warlpiri d’Australie centrale, son projet interroge les images qui ont violé des protocoles culturels, exposé des secrets, fixé des êtres humains dans le regard d’autrui. En confiant les tirages aux artistes et membres des communautés concernées, qui les retravaillent selon des techniques ancestrales, il déplace la question du droit à l’image vers celle de la souveraineté visuelle.
Berck, Amiens, Noyon, Chauny, Clermont, Picardie verte : une constellation d’expositions
À Amiens, la Maison de la Culture accueille un parcours autour du portrait à travers les collections de la Médiathèque du patrimoine et de la photographie, tandis que Le Safran et l’UFR des Arts de l’Université de Picardie Jules Verne présentent Chin Up! d’Hélène Jayet. À Berck-sur-Mer, le musée Opale-Sud propose Berck, une ville écrite par la lumière, en dialogue avec Gilles Leimdorfer, Stéphanie Lacombe et l’Obscura Machine. À Noyon, Sandrine Elberg présente Planetarium Mineralis. À Chauny, Charles Thiéfaine porte un regard photographique sur la ville.
Clermont et le Clermontois occupent également une place forte dans le parcours. L’Espace culturel Séraphine Louis et les douves de l’Hôtel de Ville accueillent Agnès Geoffray avec Elles obliquent elles obstinent elles tempêtent, dans un commissariat de Vanessa Desclaux. Le parc du Châtellier met en regard Diane Meyer et Eugène Atget. La Maison Diaphane présente Refuges d’Émeline Sauser. Dans les villages voisins, Jean Gaumy, Stanley Green, Claude Batho et d’autres artistes prolongent l’inscription territoriale du festival.
Des temps forts pour voir, marcher, pédaler, apprendre
Le week-end d’ouverture des 26 et 27 septembre 2026 donnera le ton. À Clermont puis à Beauvais, les visiteurs pourront découvrir les expositions principales, avant une tournée en bus dans plusieurs communes, en présence des photographes. Le festival propose également des parcours à vélo, des visites guidées, des conférences, des lectures de portfolio, des rencontres autour des expositions et un stage consacré aux procédés anciens à la maison natale d’Hippolyte Bayard.
Ce stage, consacré notamment au cyanotype, au papier salé, au papier albuminé, au Van Dyck, au sténopé et à la fabrication de papiers sensibles, résume parfaitement l’esprit de cette édition. À l’heure de la saturation numérique, il propose de revenir à la matière, au geste, au temps lent de l’apparition. Non par nostalgie, mais pour comprendre que la photographie est aussi une affaire de chimie, de lumière, de main, d’attente et de fragilité.
La photographie comme mémoire inquiète du monde
Ce que racontent Les Photaumnales 2026, au fond, c’est que la photographie n’a jamais cessé d’être contemporaine. Même lorsqu’elle regarde son passé, elle interroge notre présent. Elle parle de migrations, d’écologie, de propagande, d’archives coloniales, de mémoire locale, de corps, d’identité, de vivant, de technologies, de territoires oubliés ou traversés. Elle conserve, mais elle transforme. Elle documente, mais elle invente. Elle témoigne, mais elle doute d’elle-même.
« La Photographie et après ? » n’annonce donc pas la fin d’un médium. Le titre ouvre plutôt une chambre d’échos. Après la photographie, il y a encore la photographie, mais déplacée, augmentée, contaminée, cousue, projetée, imprimée sur tissu, sabotée par le code, reprise par les archives, altérée par la pollution, traversée par les habitants, rendue aux communautés, exposée dans les villages, ramenée à ses procédés anciens, relancée par l’intelligence artificielle et par les gestes les plus simples.
Informations pratiques
Les Photaumnales 2026 — 23e édition
La Photographie et après ?
Du 19 septembre au 29 novembre 2026
Beauvais et Hauts-de-France
Lieu principal : Le Quadrilatère, 22 rue Saint-Pierre, Beauvais
Direction : Fred Boucher
Commissaire associée : Emmanuelle Halkin
Festival porté par Diaphane, pôle photographique en Hauts-de-France
Artistes exposés
La Photographie et après ?
Cristóbal Ascensio, Jordan Beal, Marta Bogdańska, Brodbeck & de Barbuat, Clara Chichin, Bruce Eesly, Sandrine Elberg, Arina Essipowitch, Henrique Fujikawa, Agnès Geoffray, Hélène Jayet, Laura Lafon, Nicolas Lebeau, Marisol Mendez, Diane Meyer, Shinji Nagabe, Caroline Ruffault, Masha Sviatahor, Patrick Waterhouse et l’Obscura Machine.
Histoire(s) de photographes et photographie patrimoniale
Eugène Atget, Denis Brihat, Gilles Caron, Denise Colomb, Stéphane Couturier, Margaret Dearing, Raymond Depardon, Marie Dorigny, Stanley Green, Xavier Lambours, Jacques-Henri Lartigue, Guy Le Querrec, Sam Levin et Lucienne Chevert, Pascal Maitre, Médéric Mieusement, Atelier Nadar, Christine Spengler, Patrick Zachmann, le Studio Harcourt, le Cercle Hippolyte Bayard, les photographes en Beauvaisis des XIXe et XXe siècles et les collections de la Médiathèque du patrimoine et de la photographie.
Photographes sur le territoire
JB Barret, Stéphanie Lacombe, Gilles Leimdorfer, Marc Loyon, Thomas Noceto et Cinzia Romanin, Marielsa Niels, Émeline Sauser, Michel Sémeniako, Ambroise Tézenas, Charles Thiéfaine et Patrick Tournebœuf.
