Paris. Madeleine de Sinéty au Jeu de Paume : une vie à photographier les mondes qui disparaissent

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Madeleine de Sinéty

Avec Une vie, le Jeu de Paume consacre une première rétrospective à Madeleine de Sinéty, photographe peu connue qui documenta pendant quatre décennies les transformations du monde rural, des quartiers populaires et des communautés auxquelles elle choisissait de se mêler. Après une première présentation au Château de Tours, l’exposition est visible à Paris depuis le vendredi 12 juin et jusqu’au dimanche 27 septembre 2026.

Longtemps demeurée à la périphérie de l’histoire officielle de la photographie, Madeleine de Sinéty (1934-2011) laisse pourtant une œuvre considérable, réalisée en noir et blanc comme en couleur entre la France et les États-Unis. Son travail avait été peu montré de son vivant : une partie de ses images en noir et blanc avait été présentée à la Bibliothèque nationale de France en 1996, puis au Portland Museum of Art, dans le Maine, en 2011. Une grande partie de ses diapositives et de ses séries en couleur restait cependant inédite.

L’exposition Madeleine de Sinéty. Une vie permet aujourd’hui de mesurer l’ampleur et la cohérence de ce parcours. Elle est placée sous le commissariat de Jérôme Sother et Quentin Bajac, avec une scénographie de Pauline Phelouzat. Elle est coproduite par le Jeu de Paume, en collaboration avec la Médiathèque du patrimoine et de la photographie, qui travaille à la conservation et à la valorisation du fonds de l’artiste.

Photographier de l’intérieur

Chez Madeleine de Sinéty, photographier ne consiste pas à arriver dans un lieu, à en prélever quelques images puis à repartir. Son œuvre se construit dans la durée, au contact quotidien de celles et ceux qu’elle photographie. Elle partage leurs repas, leurs travaux, leurs fêtes, leurs temps de repos et parfois leurs difficultés. Cette proximité donne à ses images leur caractère singulier : les personnes ne semblent ni surprises ni transformées en curiosités ethnographiques. Elles continuent à vivre devant l’objectif.

Cheminots, agriculteurs, commerçants, pêcheurs, bûcherons, familles modestes ou monoparentales apparaissent ainsi au centre d’une œuvre attentive aux gestes ordinaires. Madeleine de Sinéty photographie les travaux agricoles, les marchés, les cérémonies familiales, les rues en démolition, les machines, les animaux et le passage des saisons. Elle cherche à conserver la mémoire de mondes fragilisés par la modernisation, mais sans réduire ses sujets aux vestiges pittoresques d’une époque disparue.

Madeleine de Sinéty

Le journal intime tenu par la photographe à différentes périodes de sa vie permet de comprendre cette manière d’habiter les lieux avant de les représenter. Des extraits sont présentés dans l’exposition en contrepoint des images. Ils révèlent une observatrice sensible aux sons, aux odeurs, aux changements de lumière et aux détails matériels qui donnent sa texture à une existence.

Madeleine de Sinéty

Du château de Valmer aux rues de Montparnasse

Madeleine de Sinéty naît en 1934 au château de Valmer, propriété familiale située dans la vallée de la Loire. Pendant son enfance, elle partage son temps entre Valmer et Biskra, en Algérie. Le château est détruit par un incendie en 1948, événement qui nourrit peut-être son attention future aux lieux menacés, aux formes de vie précaires et à ce qui risque de disparaître sans laisser de trace.

De 1955 à 1959, elle étudie à l’École nationale supérieure des arts décoratifs de Paris. Elle travaille ensuite comme illustratrice pour plusieurs journaux et magazines, parmi lesquels Marie Claire, Madame Figaro, Le Nouveau Candide et Le Journal du dimanche. Elle signe également l’affiche du film L’Ours et la Poupée de Michel Deville, sorti en 1970.

En 1969, elle rencontre à Paris le journaliste américain Daniel Behrman, rédacteur scientifique à l’Unesco. Leur passion commune pour les derniers trains à vapeur les conduit à rencontrer les mécaniciens et les chauffeurs de la gare Montparnasse. Madeleine de Sinéty achète alors son premier appareil photographique 35 mm et commence à alterner pellicules noir et blanc et diapositives Kodachrome.

Elle suit les cheminots sur la ligne Guingamp-Paimpol, puis en Allemagne et en Europe de l’Est. Loin de se limiter aux locomotives, elle photographie les visages, les vêtements de travail, les dépôts, les temps d’attente et la relation presque organique entre les mécaniciens et leurs machines.

Installée boulevard Edgar-Quinet, dans le 14e arrondissement, elle observe parallèlement la destruction progressive de l’ancien quartier de Montparnasse. Sous le titre Paris démoli, elle rassemble des images de cafés ouvriers, d’ateliers, de marchés et d’immeubles promis à la disparition, tandis que s’élèvent la nouvelle gare et la tour Montparnasse, qu’elle qualifie dans son journal de « mirador de cauchemar ».

Poilley, le village d’une vie

À l’été 1972, en revenant d’un séjour en Bretagne, Madeleine de Sinéty quitte une route nationale encombrée et s’arrête par hasard à Poilley, petit village d’Ille-et-Vilaine situé au nord de Fougères. Quelques jours lui suffisent pour décider d’abandonner sa carrière parisienne d’illustratrice et de s’y installer. Elle y vivra pendant huit ans.

Elle photographie les habitants, les fermes, les travaux des champs, les enfants, les fêtes, les mariages, les enterrements et les transformations du territoire. Elle participe elle-même à certaines tâches agricoles et s’intègre progressivement à la communauté. Sur une dizaine d’années, elle réalise à Poilley plus de 50 000 photographies, constituant une archive exceptionnelle de la vie rurale des années 1970.

Photographie de Madeleine de Sinéty réalisée en Bretagne

Ce travail n’est pas seulement un inventaire documentaire. La photographe saisit les corps fatigués, la densité des liens familiaux, la proximité avec les animaux et la rudesse du travail. Ses images témoignent aussi de la disparition progressive des petites exploitations, de la mécanisation, de l’élargissement des parcelles et de la transformation des paysages. La nostalgie qui les traverse ne dissimule donc ni les contraintes sociales ni la dureté de la vie agricole.

La couleur retrouvée

L’un des principaux apports de la rétrospective réside dans la place accordée à la photographie en couleur. À une époque où le noir et blanc dominait encore largement la photographie documentaire et institutionnelle, Madeleine de Sinéty utilisait abondamment la diapositive couleur. Les rouges des vêtements, les verts des prairies, les jaunes du foin ou les teintes des intérieurs domestiques deviennent chez elle des éléments à part entière du récit.

Ces images, pour beaucoup restées à l’état de diapositives dans ses archives, permettent aujourd’hui de renouveler profondément la perception de son œuvre. La couleur n’y sert ni à embellir la pauvreté ni à fabriquer une Bretagne de carte postale : elle restitue la présence immédiate des personnes et des choses, tout en soulignant leur fragilité.

De New York au Maine

Madeleine de Sinéty épouse Daniel Behrman en 1975. Le couple séjourne régulièrement à New York, où la photographe observe dans les années 1970 une ville frappée par la crise économique. Elle photographie notamment les travailleurs, les commerçants et les marchés du Meatpacking District, alors encore occupé par les abattoirs et les grossistes en viande.

En 1980, après la naissance de leur second fils, la famille s’installe aux États-Unis, d’abord à Del Mar, en Californie, puis à Rangeley, dans le Maine, à partir de 1985. Madeleine de Sinéty y retrouve un environnement rural et une communauté soudée qui lui rappellent, par certains aspects, son expérience bretonne.

Elle travaille pour le journal local The Rangeley Highlander et collabore occasionnellement avec le New York Times et le Boston Globe. À côté de ces commandes, elle poursuit des projets personnels consacrés aux métiers menacés de disparition, aux familles vivant de l’aide sociale et à Matt Lord, bûcheron travaillant avec des chevaux de trait.

Diagnostiquée d’un cancer du sein en 1986, Madeleine de Sinéty continue de photographier et de travailler pendant vingt-cinq ans. Elle meurt à Rangeley le 22 décembre 2011, à l’âge de 77 ans, quelques mois après l’ouverture de l’exposition organisée par le Portland Museum of Art avec l’aide de son fils Peter.

Une vie restitue ainsi moins la carrière conventionnelle d’une photographe que l’existence d’une femme qui fit de l’attention aux autres une méthode artistique. Madeleine de Sinéty ne photographiait pas seulement ce qui allait disparaître : elle cherchait à préserver la densité des relations, des gestes et des lieux avant que le temps ne les rende méconnaissables.

Informations pratiques

Madeleine de Sinéty. Une vie
Du vendredi 12 juin au dimanche 27 septembre 2026
Jeu de Paume
1, place de la Concorde, jardin des Tuileries, Paris 1er

Horaires : le mardi de 11h à 21h ; du mercredi au dimanche de 11h à 19h. Fermeture le lundi et le 14 juillet.

Tarifs des expositions : 14 € en plein tarif ; 9,50 € au tarif réduit ; 7,50 € pour les 19-25 ans et les étudiants du mardi au vendredi ; gratuit pour les moins de 18 ans. Entrée gratuite pour les 19-25 ans et les étudiants le dernier mardi du mois.

Visites et événements

  • Visites commentées des expositions : tous les mercredis à 12h30 et tous les vendredis à 17h15, jusqu’au 25 septembre 2026.
  • Visite avec Jérôme Sother, commissaire de l’exposition : mardi 30 juin à 18h.
  • Rencontre-projection autour du film Le Village de Madeleine de Julie Bertuccelli, en présence de la cinéaste et de la productrice Estelle Fialon : mardi 30 juin à 19h.
  • Visite des expositions Madeleine de Sinéty. Une vie et Fragile beauté avec Sarah-Lou Notaras et Raphaël Yung Mariano : mardi 28 juillet à 18h.
  • Visites en famille à partir de 3 ans : samedis 27 juin, 18 juillet, 5 et 26 septembre, de 15h à 16h.

Réservation conseillée sur le site du Jeu de Paume.

Exposition Madeleine de Sinéty, Une vie, au Jeu de Paume
Martine Gatti
Martine Gatti est une jeune retraitée correspondante de presse locale à Paris et dans le pays de Ploërmel depuis bien des années.