Du 24 octobre au 30 novembre 2026, la première Biennale de la Petite Photographie prend possession d’une galerie de seulement quatre mètres carrés, rue de Seine à Paris. Onze artistes y défendent une photographie de l’intime, de la matière et de la lenteur, à rebours de la démesure spectaculaire devenue familière dans les lieux d’exposition.
Il faudra s’approcher. Incliner légèrement le corps, ralentir le regard, consentir à ne pas tout recevoir immédiatement. Dans la plus petite galerie photographique de Paris, les images ne chercheront ni à encercler le visiteur ni à rivaliser avec l’architecture. Elles tiendront parfois dans la paume d’une main.
La première Biennale de la Petite Photographie, ou BiPP, se déroulera du 24 octobre au 30 novembre 2026 au 32 rue de Seine. Sous le commissariat du photographe Éric Antoine, elle réunira onze artistes autour d’une règle aussi simple que décisive : aucune œuvre ne dépassera quinze centimètres.
Dans un paysage artistique où le prestige semble encore se mesurer en mètres carrés, en murs monumentaux et en dispositifs immersifs, la BiPP choisit la réduction. Mais cette réduction n’est ni une miniature du grand format ni une concession imposée par l’exiguïté du lieu. Elle constitue un langage.
Le petit format ne diminue pas l’image. Il concentre sa présence.

Quatre mètres carrés contre la démesure
Le choix d’une galerie de quatre mètres carrés prolonge cette conviction jusqu’à la performance. Ici, l’espace contraint ne sert pas seulement de décor : il devient le manifeste même de l’exposition.
À l’opposé des installations qui immergent le spectateur jusqu’à parfois dissoudre l’œuvre dans l’événement, la petite photographie maintient une distance délicate. Elle ne vient pas chercher le visiteur. Elle l’attend.
Cette attente transforme la rencontre. Pour voir, il faut s’avancer. Pour distinguer une nuance, une matière ou une profondeur, il faut accepter le tête-à-tête. Le regard ne domine plus l’image depuis une distance confortable : il entre dans son voisinage.
La BiPP défend ainsi une esthétique du proche, mais aussi une éthique de l’attention. Elle oppose le sensible au sensationnel, la découverte au choc, la relation à la consommation visuelle.
Onze manières de faire tenir le monde
Les artistes réunis ne partagent ni une école ni une esthétique uniforme. Ce qui les rapproche est davantage un rapport physique à la photographie : la fidélité au geste, au temps de fabrication, aux accidents de la matière et à la singularité de l’objet.
Le Finlandais Jalo Porkkala associe ainsi l’appareil le plus humble au procédé le plus précieux. Il utilise un Holga, boîtier en plastique connu pour ses imperfections optiques et ses fuites de lumière, afin de produire des daguerréotypes de six centimètres sur six. Chaque image devient une surface unique, irréproductible, dont l’apparition dépend du déplacement du regard et de la lumière.
Chez Bernard Plossu, la petitesse retrouve la liberté de la note prise sur le vif. Ses tirages en noir et blanc condensent des décennies de voyages et d’attention au quotidien. Rien n’y paraît démonstratif. Un angle de table, une nappe, un passage de lumière suffisent pour que l’ordinaire acquière la densité d’un souvenir.
Chrystèle Lerisse travaille, depuis 1992, exclusivement au format six centimètres sur six, correspondant à la dimension du dépoli de son appareil. Elle détruit ensuite ses négatifs. Ses tirages gélatino-argentiques deviennent ainsi des pièces uniques, silencieuses, traversées de gris et d’indétermination. L’image ne livre pas immédiatement ce qu’elle contient : elle laisse au regardeur la possibilité de l’habiter.
Dans son atelier barcelonais, Viktor Kostenko réalise ses tirages argentiques et façonne lui-même leurs cadres selon les techniques de l’ébénisterie. L’œuvre commence avec la prise de vue, mais ne s’achève qu’au terme du travail du bois. Photographie et artisanat cessent alors d’être deux disciplines séparées.
Bertrand Hugues, lui, construit dans son atelier des formes hybrides qu’il photographie à la chambre. Ses tirages par contact conservent exactement la taille du négatif, sans agrandissement. Chez lui, le petit format n’est pas une préférence esthétique ajoutée après coup : il résulte directement du procédé.
Verre, or, argent et lumière
La biennale révèle aussi combien la photographie peut demeurer un art de la matière.
Aline Héau transpose le cyanotype du papier vers le verre. Ses images sans appareil, nourries par l’observation du végétal, du minéral et de formes presque cellulaires, font du bleu de Prusse un espace où la rigueur scientifique rencontre l’inquiétante étrangeté du vivant.
Claire Deweggis associe le platine, le palladium, la feuille d’or, les pigments naturels et les papiers japonais. Ses œuvres se tiennent à la lisière du naturalisme et de l’abstraction, comme si la photographie pouvait moins représenter le monde qu’en révéler les frémissements encore imperçus.
À Lisbonne, Filipe Alves pratique la photographie interférentielle mise au point par Gabriel Lippmann. Ce procédé produit les couleurs sans pigment, par l’action physique de la lumière dans l’émulsion. Ses plaques deviennent des objets optiques et presque minéraux, impossibles à reproduire fidèlement.
Le collodion humide d’Éric Antoine porte, lui aussi, la mémoire du geste. Le commissaire de la biennale construit des natures mortes comme des sculptures, puis les photographie sur plaque. Pour l’exposition, certaines œuvres seront installées dans des cadres permettant au visiteur de faire basculer l’image du négatif au positif. Le regard devient alors une intervention réelle sur l’œuvre.
De la rue au laboratoire intérieur
D’autres pratiques introduisent dans cette méditation matérielle une énergie plus mobile.
Photographe autodidacte et skateur professionnel, Paul Grund traverse les rues à hauteur de corps. Ses petits tirages noir et blanc, réalisés dans sa propre chambre noire, gardent la densité d’une expérience vécue sans recul artificiel. L’image ne s’étale pas : elle retient le mouvement.
La photographie de Michael Ackerman procède d’une immersion plus nocturne. Né à Tel-Aviv et installé enfant à New York, il a fait de la ville le lieu d’une exploration viscérale. Ses images granuleuses, troubles et hantées ne décrivent pas tant le réel qu’elles n’en éprouvent la fièvre intérieure.
Ces démarches très différentes rappellent que le petit format ne constitue pas un genre. Il peut accueillir le paysage, l’abstraction, la rue, la nature morte, le récit autobiographique ou l’expérimentation scientifique. Sa seule exigence est de retirer à l’image la possibilité de s’imposer par sa taille.
La photographie à la juste distance
La BiPP prolongera l’exposition par une première conversation organisée le 29 octobre 2026 à la Maison Européenne de la Photographie, sous le titre La juste distance.
La critique d’art et commissaire Laurie Hurwitz, la galeriste Valérie Cazin, l’historienne de l’art Anna Grumbach et Éric Antoine y interrogeront l’évolution de notre rapport à l’échelle photographique.
Car la petite photographie n’est pas une invention contemporaine. Le daguerréotype de poche, la carte de visite et les premiers portraits photographiques circulaient de main en main. La photographie est née comme un objet proche, social et intime, avant que le XXe siècle ne lui fasse adopter progressivement l’échelle du tableau et les dimensions monumentales de l’espace muséal.
La généralisation du téléphone portable a produit un étrange retournement : jamais autant d’images n’ont été regardées sur une surface aussi petite. Pourtant, cette image numérique, instantanément reproductible et diffusée, n’a pas la matérialité d’un daguerréotype, d’un tirage baryté ou d’une plaque Lippmann. La BiPP installe précisément sa réflexion dans cette tension : qu’avons-nous conservé de l’intimité ancienne de l’image, et qu’avons-nous perdu avec sa dématérialisation ?
Une œuvre qui peut entrer dans une vie
Le petit format possède enfin une dimension moins théorique, mais non moins importante. Il rend la photographie d’art plus accessible. Il n’exige ni un vaste appartement ni une architecture conçue pour l’exposition. Il peut entrer dans un intérieur modeste, accompagner une existence, être regardé quotidiennement sans se transformer en décor.
La petite photographie se tient près de nous. Elle n’occupe pas l’espace : elle y trouve sa place.
En défendant ces œuvres précieuses sans être monumentales, la BiPP ne célèbre donc pas seulement une dimension. Elle propose une autre manière de considérer la valeur artistique : non plus en fonction de la surface occupée ou de l’effet produit à distance, mais selon l’intensité de l’attention que l’image parvient à retenir.
Dans les quatre mètres carrés de la rue de Seine, il ne s’agira pas de voir grand.
Il s’agira peut-être, enfin, de regarder de près.
Informations pratiques
Biennale de la Petite Photographie — BiPP
Du 24 octobre au 30 novembre 2026
32 rue de Seine, Paris
Commissariat : Éric Antoine
En partenariat avec la galerie Camera Obscura
Conversation “La juste distance”
29 octobre 2026
Auditorium de la Maison Européenne de la Photographie
5-7 rue de Fourcy, Paris 4e
Instagram : @BiPP_2026
Photo de une : Untitled (Japon), 2020 – tirage gélatino-bromure 12x15cm
















