Love Stories ou la revanche des fins heureuses : comment Christine van Geen transforme la romance en objet politique

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Avec Love Stories. Pourquoi les romances nous font du bien, Christine van Geen ne signe pas une défense de la romance, elle déplace le procès. Pourquoi serait-ce aux lectrices d’expliquer pourquoi elles aiment les histoires d’amour, les fins heureuses, les frissons codés, les emballements du cœur et parfois les zones sombres du fantasme ? Pour l’autrice, c’est au mépris culturel, social et masculin d’expliquer pourquoi il tient tant à surveiller leurs plaisirs.

Love Stories de Christine van Geen, autrice et enseignante en philosophie à Rennes, ne demande pas poliment que l’on cesse de ricaner devant les couvertures pastel, les couples empêchés, les baisers attendus, les malentendus savamment prolongés et les fins heureuses. Elle demande pourquoi ce rire existe. Autrement dit, qui il protège, ce qu’il interdit ou bien qu’il disqualifie – ce qu’il dit non des romances, mais de celles qui les lisent.

Pourquoi un genre qui console, rassemble, excite, rassure, trouble, répare et donne du plaisir à des millions de lectrices est-il si constamment tenu pour mineur ? Pourquoi ce qui fait du bien devient-il suspect dès lors que ce bien est majoritairement éprouvé par des femmes ? Pourquoi la fin heureuse passe-t-elle pour une faiblesse quand la catastrophe, le cynisme, la séparation et la mort continuent de recevoir les lauriers du bon goût ? Derrière la bluette, Christine van Geen entend une vieille musique de discipline : celle qui sans cesse apprend aux femmes à douter de leurs goûts, de leurs désirs, de leur temps à elles, de la légitimité de leur rapport au monde.

L’intérêt de Love Stories tient dans cette inversion du soupçon. La romance n’est pas placée sur le banc des accusés, quand le tribunal (genré) devient objet d’examen.

Christine van Geen commence par là où il fallait commencer, non par une théorie, mais une scène de vie. Durant sa thèse, elle garde Orgueil et Préjugés dans son sac. Jane Austen l’accompagne dans les moments creux, les moments d’anxiété, les passages de vide. Elizabeth Bennet devient une présence intérieure sous forme de béquille morale en alliée contre les autorités envahissantes et la cohorte d’ego sûrs d’eux-mêmes, d’humiliations polies et des condescendances de milieu.

Aussi la romance n’apparait-elle pas ici un loisir vaguement honteux qu’une intellectuelle viendrait ensuite sauver par une opération savante. Elle est d’abord expérience, respiration et secours roboratif. Une petite chambre d’oxygène ouverte dans la fatigue du monde. Christine van Geen a connu ce plaisir accompagné d’excuse, cette gêne un peu ridicule que beaucoup de lectrices reconnaîtront. « Oui, j’aime Jane Austen. Oui, j’aime les comédies romantiques. Oui, j’aime ce qui finit bien. Mais ne vous inquiétez pas, je lis aussi des choses sérieuses. »

Toute la violence symbolique est là. Il faudrait que la romance soit compensée par autre chose. Qu’elle soit rachetée par de la philosophie, de la littérature blanche, du tragique, du difficile, du sec. Comme si l’amour heureux avait besoin d’un alibi. Comme si le plaisir des femmes devait produire son certificat de bonne conduite intellectuelle.

Christine van Geen refuse cette demande d’excuse. Elle ne dit pas seulement que les romances peuvent être intelligentes. Elle dit que le besoin de romance l’est déjà. Avoir besoin d’une fin heureuse, d’une héroïne qui tient tête, d’un désir qui finit par être reconnu, d’une scène où deux êtres cessent enfin de se manquer, n’est pas une défaillance de l’esprit, mais une manière humaine de tenir debout.

La romance, un genre populaire plus ancien que son mépris

Un des apports de Love Stories consiste à désinvestir la romance de son stéréotype contemporain. Certes, il y a les gondoles des supermarchés, les couvertures d’Harlequin, les emballements de TikTok, les jeunes autrices révélées par Wattpad. Pour autant, la romance peut être rattachée à une généalogie populaire, théâtrale, carnavalesque, collective avec la commedia dell’arte, les arlequinades, les feuilletons, les romans de gare, les récits sentimentaux échangés, cousus, prêtés, dévorés en douce, puis les fanfictions numériques, les plateformes d’écriture et, enfin, les communautés de lectrices…

Ce détour historique montre que la romance n’est pas seulement un produit éditorial à des fins commerciales. Christine van Geen la comprend comme une forme ancienne de culture commune qui fonctionne par reconnaissance, variation, reprise, déplacement. C’est cette dynamique même qui fonde et régule le sous-genre : la lectrice sait qu’il y aura obstacle, malentendu, que le désir devra traverser un interdit, une différence sociale, une blessure, une erreur, un secret, et que quelque chose, à la fin, se réparera. Ce prédonné régulateur ne diminue pas le plaisir, il le fonde.

On reproche souvent à la romance ses codes. Mais quel genre n’en a pas ? La tragédie a ses victimes royales, ses fautes, ses aveuglements, ses morts nécessaires. Le polar a son cadavre, son enquête, son enquêteur, son dévoilement. Le conte a ses épreuves, ses seuils, ses échos sexualisés, ses métamorphoses, la comédie a ses masques – personne ne s’en scandalise, au contraire les cadres régulateurs sont autant de repères, jalons et guides qui nous permettent de classer et de naviguer dans un continuum aux reflets variés et changeants. La question affleure donc sous la plume de l’autrice : mais pourquoi donc la répétition devient-elle une tare quand elle sert le plaisir amoureux des femmes ?

Christine van Geen répond en creux. Car cette répétition-là s’inscrit dans l’assignation à un camp du goût qui réunit pêle-mêle plusieurs dimensions frappés d’anémie par le préjugé collectif : populaire, sentimental, objet friand de lectrices longtemps regardées comme naïves, influençables, captives de leurs hormones ou de leurs illusions. Car c’est un fait, étrange et peu désirable : le plaisir féminin de masse inquiète toujours davantage son pendant masculin. Il suffit de comparer le mépris attaché à la romance et l’indulgence accordée à tant d’autres fictions codées, viriles, policières, sportives, militaires ou héroïques caricaturales.

Le cliché romantique n’est donc pas seulement une anémie de l’esprit, de la chair et des sens. S’y loge du masque, du rituel, de la convention partagée, un outillage d’ironie, un espace de jeu. Dans la fanfiction, notamment, les lectrices et autrices reprennent des univers existants, déplacent les personnages secondaires, sexualisent les non-dits, rendent visibles les marges, inventent des désirs que l’œuvre d’origine avait laissés hors champ. La romance devient alors un atelier collectif de réparation narrative qui donne une seconde vie aux récits. Elle les désobéit, en somme.

La « fleur bleue » comme police du goût féminin

Dire « fleur bleue » revient rarement à constater une inclination. C’est une manière de rabattre, de diminuer, de signaler qu’une femme se laisse prendre parce qu’elle n’a pas encore compris ou refuse la grande leçon adulte du désenchantement. Le « fleur bleue » est une petite arme de police culturelle.

Christine van Geen la démonte avec précision. La défiance envers les lectures sentimentales traverse les siècles en changeant de costume. Hier, on redoutait que les jeunes filles lisent trop, s’excitent trop, s’égarent dans les romans, délaissent leurs devoirs, prennent goût à des passions incompatibles avec la place qu’on leur réservait. Aujourd’hui, la suspicion se formule autrement. La romance serait régressive, aliénante, sexiste, dangereuse, complice de la domination masculine, responsable d’attentes irréalistes ou de confusions entre violence et désir.

Certaines critiques sont nécessaires, Christine van Geen ne l’ignore pas. Nombre de comédies romantiques et de romances ont reconduit des schémas sexistes, des rapports de domination, des fétichisations sociales, des héroïnes réduites à l’attente, des hommes violents requalifiés en hommes passionnés. Il serait absurde de sanctifier le genre. Cela étant, l’essai Love Stories refuse l’opération trop commode qui consiste à exiger de la romance une pureté morale que – curieusement – l’on n’exige fort peu des formes culturelles plus légitimes.

On comprend bien vers quelle hauteur de réflexion nous invite l’autrice. La romance doit toujours prouver qu’elle n’est pas dangereuse, débilisante, voire qu’elle ne fabrique pas de mauvaises femmes, mauvaises féministes et, pire, mauvaises amantes. Aucun autre genre populaire n’est sommé avec une telle constance de comparaître devant le tribunal moral. Ou plutôt si, c’est le lot de tous ceux qui sont associés à des publics dominés : femmes, adolescent.e.s, classes populaires, minorités, cultures de fans.

En bref, pourquoi ce genre est-il toujours présumé coupable ? Pourquoi les lectrices sont-elles si souvent traitées comme des êtres sans défense intellectuelle devant leurs propres plaisirs ? Pourquoi faut-il traduire si vite leur désir en symptôme, leur attachement en aliénation, leur excitation en preuve d’emprise ?

Ce que défend Christine van Geen n’est pas l’innocence de la romance, mais le droit des femmes à ne pas voir leurs plaisirs interprétés d’avance contre elles. Et qu’on cesse de leur casser les pieds et leurs moments de détente littéraire.

La fin heureuse ou la contre-politique du désespoir

La fin heureuse est le cœur battant du livre. Et le lieu du malentendu le plus profond. Dans une certaine tradition culturelle, le malheur a meilleure réputation que la joie. Christine van Geen prend le problème à rebours. À ses yeux, la fin heureuse n’est pas forcément une dénégation du réel, elle peut être une objection au réel tel qu’il prétend s’imposer. Dans une romance, le monde résiste à l’amour, mais il ne l’écrase pas. Les classes sociales, les familles, les malentendus, les blessures, les peurs, les règles de bienséance, les différences de milieu, les traumatismes, les orgueils, les préjugés dressent des obstacles qui ne gagnent pas toujours. C’est cela, la puissance de la romance : non dire que tout va bien, mais imaginer un espace où ce qui sépare peut être traversé.

La fin heureuse n’est pas seulement un bonbon narratif dès lors qu’elle devient une hypothèse morale. Le lien peut prévaloir sur la stratégie, le désir être reconnu sans être puni, la vulnérabilité ne pas finir en humiliation, l’amour échapper à la pure économie sociale des alliances, du prestige, de l’intérêt et du calcul. Chez Jane Austen (Orgueil et préjugés) comme chez E. M. Forster (Chambre avec vue), la romance n’est jamais seulement sentimentale dans la mesure où elle travaille des classes, convenances, violence des hiérarchies, la liberté des femmes et le droit de ne pas se vendre au meilleur parti disponible. Elle est également réflexion sur de potentielles formes et aspiration au déplacement des limites et des assignations.

C’est ainsi que la romance remplit cette fonction. Elle n’est pas hors du monde, mais un sas dans le monde, une chambre d’échos, de consolation, d’essai, de réparation.

Christine van Geen nous invite à prendre cette fonction au sérieux. Les sociétés brutales, qu’elles soient autoritaires ou livrées à la seule logique productive, méprisent souvent ce qui console. Elles aiment les corps efficaces, les sujets productifs, les individus résilients par obligation. La romance, elle, accorde du temps au trouble, au manque, à l’émoi, à l’attente. Elle vole des heures au travail, à la famille, au devoir, à l’utilité. Elle dit qu’une femme peut lire pour elle, désirer pour elle, vibrer pour elle, jouir d’un récit sans rendre de comptes. C’est peu, diront certains ; immense, d’autres diront.

Dark Romance ou le point inflammable du fantasme

Reste la zone la plus inflammable où l’essai ne pouvait se contenter d’une prudence confortable. Christine van Geen choisit d’entrer dans la Dark Romance – ce territoire où le désir croise la domination, la violence, l’emprise, la peur, parfois le trauma. Depuis #MeToo, le succès de ces récits trouble. Comment comprendre que des femmes lisent, écrivent, commentent, recommandent des histoires où apparaissent contrainte, possession, enlèvement, brutalité, sexualité dangereuse ? Faut-il y voir un retour autodestructeur du refoulé : une complaisance, une régression, une aliénation ? Pourquoi les femmes nourrissent-elles un marché cynique de la violence érotisée ?

Christine van Geen ne nie pas les risques. La Dark Romance n’est pas un territoire neutre qui sait être exploité par l’industrie éditoriale, les algorithmes, la fascination adolescente pour l’interdit, des stratégies commerciales spécialisées dans la transformation de la transgression en produit. Elle pose aussi une question d’âge, d’accompagnement, d’éducation affective et sexuelle. Un roman destiné à des adultes ne produit pas les mêmes effets lorsqu’il circule entre les mains de très jeunes lectrices laissées seules devant des scénarios de domination.

En revanche, Christine van Geen refuse l’autre facilité qui consisterait à prendre les lectrices pour des victimes passives de leurs lectures. La Dark Romance met souvent en place un pacte explicite qui annonce les zones dangereuses. Elle invite à entrer dans une fiction en pleine conscience du caractère fictif. Or le fantasme n’est pas un programme d’action, car il est le théâtre de ce qui est craint, de ce que l’on ne veut pas, de ce qui trouble parce qu’interdit, dangereux, irréalisable.

C’est là que l’ouvrage prend un risque utile. Il oblige à penser le fantasme féminin sans le purifier ni le médicaliser. Les femmes n’ont pas seulement des désirs acceptables, propres, pédagogiques, conformes aux brochures de prévention et aux chartes du consentement. Elles ont aussi des fantasmes opaques, contradictoires, troublés par l’histoire, le trauma, les interdits, les rapports de force, les images reçues. Les reconnaître ne signifie pas les célébrer. Cela signifie refuser de les confisquer à celles qui les éprouvent.

La Dark Romance se profile à l’évidence moins comme un scandale à trancher qu’un symptôme à penser. Elle dit quelque chose de l’époque post-#MeToo, non contre #MeToo, mais après lui, dans la zone où la parole sur les violences a rendu plus visible encore la complexité des désirs. Que faire de ce qui excite et inquiète ? Que faire des récits où la peur devient scénarisée, donc maîtrisable ? Que faire d’un interdit qui attire précisément parce qu’il est interdit ? La réponse ne peut pas être dans la censure, ni le laisser-faire marchand. Elle appelle plutôt une pensée adulte et critique du fantasme, à laquelle Christine van Geen contribue utilement.

Non blanchir, mais rendre pensable

Christine van Geen ne blanchit pas la romance. Elle ne prétend pas que le genre serait par nature émancipateur, féministe, réparateur, subversif. Il y a de mauvaises romances, des romances paresseuses, des romances industrielles, des romances cyniques, des romances qui recyclent mollement les dominations qu’elles prétendent dépasser. Il y a des textes calibrés comme des produits sans égard réel pour les lectrices. Des fantasmes pauvres et des clichés morts.

Reste que ce continent impur déploie un vaste laboratoire de formes et d’affects. La romance est à la fois marchandise et refuge, rituel et invention, stéréotype et jeu, consolation et trouble, répétition et réappropriation. Elle appartient à l’industrie, mais elle lui échappe sans cesse. Elle se vend, mais elle circule aussi comme une culture commune, une conversation entre lectrices, un espace d’identification et de désaccord.

C’est ainsi que le livre de Christine van Geen apporte une contribution à l’histoire littéraire. Il réinscrit la romance dans la grande histoire des formes populaires en tant que matrice et non réduit à un statut d’appendice honteux du roman. La contribution social démontre comment la hiérarchie des goûts reproduit des hiérarchies de genre et de classe. La contribution féministe en refusant de remplacer le mépris patriarcal par un mépris féministe de surplomb qui expliquerait aux femmes ce qu’elles ont le droit d’aimer afin d’être correctement émancipées. Contribution anthropologique spirituelle, parce qu’il prend au sérieux le besoin de consolation, de réparation et d’espérance.

C’est ainsi que les fins heureuses ne s’avèrent pas toujours des mensonges. Elles peuvent être des armes douces, des réserves de vie, des manières de dire que le monde n’a pas entièrement gagné contre le désir. Voilà pourquoi la romance dérange. Non parce qu’elle serait insignifiante, mais parce qu’elle promet, dans un monde qui préfère souvent les sujets fatigués, qu’il existe encore des récits où chacune se ménage en douce ou en communauté un petit mais salutaire espace de respiration libre.

Love Stories. Pourquoi les romances nous font du bien, Christine van Geen, Les Arènes, parution le 7 mai 2026, 224 pages, 18 euros.

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Nicolas Roberti
Nicolas Roberti est passionné par toutes les formes d'expression culturelle. Docteur de l'Ecole pratique des Hautes Etudes, il étudie les interactions entre conceptions spirituelles univoques du monde et pratiques idéologiques totalitaires. Conscient d’une crise dangereuse de la démocratie, il a créé en 2011 le magazine Unidivers, dont il dirige la rédaction, au profit de la nécessaire refondation d’un en-commun démocratique inclusif, solidaire et heureux.