Une enquête administrative restée confidentielle depuis 2022 décrit des « pratiques délétères » au sein de l’École normale supérieure de Rennes. Selon Mediapart, qui cite ce rapport « au vitriol », l’établissement semblait encore figé, cinq ans après la déferlante #MeToo, dans des « pratiques d’un autre âge ». Deux enseignants-chercheurs sont toujours visés par une enquête disciplinaire. Au-delà du choc local, l’affaire interroge la capacité réelle des grandes écoles à rompre avec les cultures d’entre-soi, les traditions de corps et les formes de sexisme longtemps banalisées.
Cette fois, il ne s’agit pas d’une simple rumeur de campus ni d’un malaise rapporté à bas bruit par quelques anciens élèves. Selon une enquête de Mediapart publiée le 15 mai 2026, une mission d’inspection dépêchée à l’École normale supérieure de Rennes a produit en 2022 un rapport sévère, resté confidentiel jusqu’à sa révélation par le média d’investigation. Le document, qualifié de rapport « au vitriol », dénonce des « pratiques délétères » dans une grande école publique dont la mission est de former de futurs hauts cadres scientifiques de la fonction publique.
Les termes rapportés sont lourds. L’ENS Rennes y apparaît, selon les mots cités par Mediapart, comme un établissement figé dans des « pratiques d’un autre âge ». Le média évoque des faits de sexisme, des « fessées » et des chansons à connotation pédophile. Ces éléments ne relèvent pas de simples maladresses de langage. Ils dessinent, si les conclusions de la mission sont confirmées dans leur ensemble, une culture collective où des comportements humiliants, sexualisés ou dégradants auraient pu être tolérés, voire ritualisés.
La direction de l’ENS Rennes affirme avoir « engagé une révision en profondeur ». Mais l’affaire n’est pas close. Deux enseignants-chercheurs sont toujours visés par une enquête disciplinaire. Ce seul élément suffit à montrer que le dossier ne relève pas seulement d’un examen rétrospectif de pratiques anciennes. Il continue de produire des effets institutionnels, disciplinaires et symboliques.
Un rapport administratif accablant
Le point est essentiel. L’affaire ne repose pas seulement sur des témoignages isolés ou sur une polémique née sur les réseaux sociaux. Elle s’appuie sur une enquête administrative conduite au sein d’un établissement public d’enseignement supérieur. Une mission d’inspection s’est déplacée en Bretagne, a recueilli des éléments, puis a produit un rapport dont les conclusions, telles que rapportées par Mediapart, apparaissent accablantes.
C’est pourquoi il serait réducteur de traiter le dossier comme une simple affaire locale. Le sujet central est plus profond. Il concerne la distance entre ce que les grandes écoles disent d’elles-mêmes — excellence, responsabilité, égalité, formation des élites publiques — et ce que certaines cultures internes peuvent continuer à laisser vivre dans les interstices de l’institution.
Dans le cas de l’ENS Rennes, cette contradiction est d’autant plus sensible que l’école ne forme pas seulement des étudiants. Elle prépare des normaliens et normaliennes appelés à occuper des fonctions d’enseignement, de recherche, d’encadrement, d’expertise ou de responsabilité publique. L’enjeu ne se limite donc pas à la protection des élèves actuels. Il touche aussi à la manière dont une institution d’État fabrique ses futures normes professionnelles, ses habitudes de pouvoir et sa conception de l’exemplarité.
La durée supposée de la tolérance
Le plus troublant, dans cette affaire, n’est pas seulement la nature des pratiques évoquées. C’est leur possible inscription dans la durée. Cinq ans après #MeToo, alors que les établissements d’enseignement supérieur étaient censés avoir renforcé leurs dispositifs de prévention et de signalement, une mission d’inspection décrit encore, à Rennes, des pratiques jugées « d’un autre âge ».
Cette formule dit beaucoup. Elle ne désigne pas seulement des comportements inacceptables. Elle pointe un retard culturel, une inertie institutionnelle, une difficulté à rompre clairement avec des usages hérités. Dans les grandes écoles, ces usages sont souvent protégés par un vocabulaire commode : tradition, esprit de promotion, humour potache, intégration, rite collectif, culture maison. Mais lorsque ces traditions humilient, sexualisent, intimident ou excluent, elles cessent d’être des traditions. Elles deviennent des mécanismes de domination.
L’affaire de l’ENS Rennes pose donc une question précise. Combien de temps une institution peut-elle afficher des dispositifs d’égalité tout en laissant subsister des pratiques que son propre rapport administratif, selon Mediapart, juge délétères ?
Des dispositifs formels, mais quelle efficacité réelle ?
Comme beaucoup d’établissements d’enseignement supérieur, l’ENS Rennes dispose de pages officielles consacrées à l’égalité entre les femmes et les hommes, à la prévention du sexisme et au traitement du harcèlement sexuel. L’école indique mener, avec les établissements membres du projet Université de Rennes, une politique de prévention et de prise en charge du harcèlement sexuel. Elle mentionne également des contacts dédiés aux signalements.
Cette existence formelle n’est pas négligeable. Mais elle ne suffit pas. Une cellule d’écoute peut exister sans être identifiée. Une adresse de signalement peut être publiée sans inspirer confiance. Une charte peut être signée sans modifier les rapports de pouvoir. Une direction peut condamner les violences sexistes et sexuelles sans transformer les habitudes quotidiennes, les rituels informels ou les silences de protection.
Le problème n’est donc pas seulement l’absence de dispositifs. Il est parfois plus inquiétant. Il naît de leur inefficacité pratique. Qui signale ? À qui ? Avec quelles garanties ? Dans quels délais ? Avec quelles suites ? Dans les grandes écoles, où les promotions sont petites, les réputations durables et les hiérarchies puissantes, ces questions ne sont jamais secondaires.
La tradition d’école entre cohésion et impunité
Les grandes écoles françaises ont souvent construit leur identité sur des rites, des chants, des surnoms, des codes internes, des formes d’humour partagé et de socialisation intensive. Dans le meilleur des cas, ces pratiques produisent un sentiment d’appartenance. Dans le pire, elles deviennent un écran. Ce qui est présenté comme une blague, une coutume ou une tradition peut masquer des rapports de domination très concrets.
Le sexisme en grande école ne se résume pas à quelques individus. Il s’inscrit souvent dans des microcultures où l’on apprend à ne pas faire d’histoires, à supporter ce qui met mal à l’aise, à rire avec les autres pour ne pas devenir celle ou celui qui casse l’ambiance. Les victimes ou témoins potentiels peuvent intérioriser l’idée qu’il vaut mieux ne rien dire, surtout lorsque les personnes mises en cause disposent d’une autorité académique, d’une réputation scientifique ou d’un capital institutionnel important.
Cette mécanique fonctionne rarement par une seule violence spectaculaire. Elle repose plutôt sur l’accumulation. Un propos sexiste ici, une chanson obscène là, une humiliation présentée comme ludique, une proximité corporelle imposée, une alerte classée sans suite, une victime invitée à relativiser. À force, le climat devient la règle.
Un sujet rennais, un enjeu national
L’affaire de l’ENS Rennes ne doit pas être isolée artificiellement de son contexte national. Depuis plusieurs années, l’enseignement supérieur français est traversé par une succession d’alertes sur les violences sexistes et sexuelles, le bizutage, les violences d’intégration, les rapports de domination professorale et les effets de l’entre-soi dans les établissements sélectifs.
Le ministère de l’Enseignement supérieur a bien identifié le problème. Son plan national contre les violences sexistes et sexuelles dans l’enseignement supérieur et la recherche, engagé pour la période 2021-2025, prévoyait notamment la formation de la communauté universitaire, le renforcement des dispositifs de signalement et une meilleure communication sur leur existence. Mais l’affaire rennaise montre une limite persistante : la politique publique peut fixer un cadre, elle ne transforme pas automatiquement les cultures d’établissement.
Dans les écoles d’excellence, cette transformation est d’autant plus complexe que l’institution se pense souvent comme déjà exemplaire. Le prestige peut devenir un obstacle à la lucidité. Plus une école se perçoit comme méritocratique, rationnelle et éclairée, plus elle peut avoir du mal à reconnaître que des violences ordinaires s’y reproduisent comme ailleurs.
Former les cadres de demain, mais avec quelle culture du pouvoir ?
La gravité du dossier tient aussi à la nature de l’établissement concerné. L’ENS Rennes n’est pas une école marginale. Elle appartient à l’écosystème des grandes écoles publiques. Elle participe à la formation d’élèves destinés à intégrer la recherche, l’enseignement supérieur, l’administration, les grands corps scientifiques ou les fonctions d’encadrement. Elle incarne, au moins en théorie, une certaine idée de l’excellence républicaine.
Or une école qui forme des cadres ne transmet jamais seulement des savoirs. Elle transmet des manières d’habiter le pouvoir, de se comporter en groupe, de traiter les plus jeunes, de protéger ou non les plus vulnérables, de qualifier ou de minimiser les violences. La culture d’école ne s’arrête pas aux portes du campus. Elle suit les élèves dans leurs carrières futures.
Le dossier pose donc une question politique au sens noble du terme. Quelle exemplarité attend-on d’un établissement chargé de former une partie des élites scientifiques de la fonction publique ? Peut-on encore accepter qu’une institution d’excellence revendique des valeurs d’égalité tout en laissant prospérer, même à la marge, des pratiques qui contredisent frontalement ces valeurs ?
Ce que l’ENS Rennes doit clarifier
La direction de l’ENS Rennes affirme avoir engagé une révision en profondeur. Encore faut-il en connaître le contenu précis. Quelles mesures ont été prises depuis 2022 ? Les dispositifs de signalement ont-ils été réformés ? Les personnes chargées de recueillir les alertes ont-elles été formées ? Les élèves savent-ils réellement à qui s’adresser ? Les personnels encadrants ont-ils reçu des consignes claires ? Les associations étudiantes ont-elles été associées à une refonte des traditions d’école ? Les procédures disciplinaires en cours ont-elles conduit à des mesures conservatoires ?
Ces questions ne relèvent pas de la curiosité. Elles conditionnent la confiance. Un établissement confronté à un tel rapport ne peut pas se contenter d’une formule générale. Il doit dire ce qui a été reconnu, ce qui a été corrigé, ce qui reste en cours, et comment il entend empêcher la répétition des faits. La transparence ne signifie pas la condamnation publique avant jugement. Elle signifie que l’institution assume de rendre compte de sa manière de protéger les élèves et les personnels.
Il serait également utile que le rapport administratif, au moins dans une version anonymisée, puisse être communiqué. Les affaires de violences sexistes et sexuelles prospèrent souvent dans une double opacité : celle des faits, parce que les victimes hésitent à parler ; celle des institutions, parce que les établissements redoutent l’atteinte à leur image. Or l’image d’une école ne se protège pas durablement par le silence. Elle se reconstruit par la vérité, la procédure et la réparation.
Une école d’excellence face à une exigence de vérité
L’ENS Rennes peut difficilement traiter cette affaire comme une simple crise de réputation. Le rapport existe. Il a été établi par une mission d’inspection. Il est décrit comme accablant. Deux enseignants-chercheurs sont encore visés par une enquête disciplinaire. La direction affirme avoir engagé une révision en profondeur, mais cette formule ne suffira pas à restaurer la confiance si elle ne s’accompagne pas d’éléments précis, datés, vérifiables.
Le cas rennais rappelle une vérité inconfortable. Les grandes écoles ne sont pas protégées du sexisme par leur niveau académique. Elles peuvent même, parfois, lui offrir un refuge plus sophistiqué, parce que l’entre-soi y est dense, les hiérarchies durables, les carrières dépendantes de petits cercles, et les traditions plus difficiles à contester.
Ce que révèle cette affaire, ce n’est donc pas seulement une série de pratiques choquantes. C’est le décalage entre une France institutionnelle qui a appris à parler d’égalité et des lieux de pouvoir qui n’ont pas toujours appris à en tirer les conséquences. Pour une école chargée de former une partie des cadres scientifiques de la fonction publique, l’enjeu est considérable. Il ne s’agit plus seulement de condamner des pratiques d’un autre âge. Il s’agit de prouver qu’elles appartiennent réellement au passé.
