Le Triangle – Cité de la danse, à Rennes, accueille Rosas danst Rosas, œuvre de référence dans l’histoire de la danse, de la chorégraphe belge Anne Teresa de Keersmaeker, du mardi 19 au jeudi 21 mai 2026. En amont de la représentation du premier soir, la chercheuse indépendante Céline Roux invite le public à se familiariser avec les principes fondateurs de l’œuvre chorégraphique de l’artiste lors d’une conférence. Rencontre.
En 1983, après sa première création, Fase, Anne Teresa de Keersmaeker s’imposait sur la scène internationale avec Rosas danst Rosas. Le spectacle marque un tournant dans l’histoire de la danse et est devenu une véritable référence, avec plus de 500 représentations et cinq générations de danseuses.

Unidivers — Au début des années 1980, avant la création de Rosas danst Rosas, quelles étaient les caractéristiques principales de la danse ?
Céline Roux — La danse contemporaine est issue de multiples filiations, qu’elles soient américaines, allemandes ou japonaises. Elle représente une très grande évolution de la danse qu’on appelait alors moderne et postmoderne. Dans les années 1970 et au début des années 1980 ont émergé de jeunes artistes qui souhaitaient s’extraire de cette danse née au début du XXe siècle avec des personnalités comme Isadora Duncan [1878-1927, ndlr]. Il y a eu, à cette période, cette envie de changement dans la programmatique, car nous ne pouvions plus parler de l’état du monde avec les mêmes outils.
Plusieurs enjeux ont fait leur apparition, notamment celui de trouver une écriture singulière, quasiment d’autrice, avec une manière de chorégraphier et de porter un propos sur scène en allant plus loin qu’un simple exercice de style. Cette nouvelle façon d’approcher la danse est passée par des collaborations diverses, à la fois en musique, en costume et en scénographie, mais aussi par la mise en scène de corps différents des corps de la danse classique.
Le début des années 1980 est aussi la période durant laquelle la danse contemporaine trouve, de manière progressive, une reconnaissance aux yeux des institutions et du public. Anne Teresa de Keersmaeker, en tant que chorégraphe, a commencé à réaliser ses premières pièces dans ces années-là. Rosas danst Rosas est sa seconde création.

Unidivers — Cette œuvre chorégraphique marque justement les bases du travail d’Anne Teresa de Keersmaeker. Quels en sont les fondamentaux ?
Céline Roux — Ce qu’il faut savoir, c’est que, l’année de la création de Rosas danst Rosas, Anne Teresa de Keersmaeker crée aussi sa compagnie, Rosas. Avec elle, elle pose un certain nombre de principes fondamentaux à son travail, mais ils n’ont jamais été figés. Ils ont évolué tout au long de sa carrière.
L’un des enjeux forts est, par exemple, celui de l’abstraction et de la construction de l’abstraction dans la danse. Dès sa première pièce, Fase, chaque pièce possède un vocabulaire corporel spécifique, puis Anne Teresa de Keersmaeker s’amuse, si l’on peut dire, à composer avec. Elle va s’appuyer sur des principes de composition qui existent dans la musique, mais aussi sur des principes plus larges, notamment mathématiques, que l’on retrouve dans la nature, comme le nombre d’or et la suite de Fibonacci. Ce protocole lui a permis de construire des danses à partir de principes intellectuels, qui sont aussi des principes qui fondent la vie.
Unidivers — Ces principes sont-ils l’une des raisons pour lesquelles Rosas danst Rosas est considérée comme une création avant-gardiste, qui a eu un fort impact sur la suite de l’art chorégraphique ?
Céline Roux — Cette pièce est particulière pour différentes raisons. C’est une forme abstraite, que certains qualifient parfois de minimaliste, mais, pour reprendre les mots de la chorégraphe en interview, c’est plus complexe que cela. Rosas danst Rosas n’est pas du minimalisme abstrait. La pièce s’appuie aussi sur des émotions et sur ce qu’elle nommerait des rêveries.
La création est emblématique de son travail, tout en étant puissante pour l’époque, car les quatre jeunes femmes au plateau sont dans un protocole chorégraphique très strict. Et cette manière de chorégraphier apparaît effectivement comme novatrice. Les spectateurs le découvriront de mardi à jeudi, mais la chorégraphie est restée dans l’histoire de la danse, car elle ne faiblit jamais par rapport aux règles qui ont été données. Elle transporte le public dans une sensation kinesthésique, d’empathie avec le plateau. Il ressent les boucles cycliques de la musique et de la danse.
Unidivers — En parlant de musique, la composition musicale a été réalisée par Thierry De Mey. Comment s’est construit le lien entre la danse et la musique ?
Céline Roux — La musique n’est jamais anecdotique chez Anne Teresa de Keersmaeker. Elle n’est jamais réduite à un environnement sonore. La chorégraphe a toujours tissé une relation entre, non pas la danse et la musique, mais la partition chorégraphique et la partition musicale. La danse ne s’est pas créée sur la partition musicale, elle cohabite avec elle. La musique de Thierry De Mey a été réalisée pendant le processus chorégraphique. Pour le dire peut-être plus simplement, les danseuses ont beaucoup travaillé avec un métronome.
Anne Teresa de Keersmaeker explique dans plusieurs interviews que tout est rythmique dans ce monde, que c’est le noyau dur qui fonde la vie. Dans une interview au Collège de France, elle donne d’ailleurs plusieurs définitions de la chorégraphie et, dans l’une d’entre elles, elle dit que « chorégraphier, c’est incarner une abstraction » et qu’« une chorégraphie, c’est une calligraphie de l’incarnation ». Nous pourrions presque extrapoler en disant qu’une chorégraphie, c’est la transcription rythmique d’une rencontre avec la musique.
Cette vision lui vient aussi de sa formation de musicienne. Lorsqu’elle était étudiante à l’école Mudra, l’école de Maurice Béjart, elle a suivi les cours de percussions du musicien Fernand Schirren. Il va avoir une influence particulière dans sa compréhension de l’analyse musicale.

Unidivers — Depuis 1983, le spectacle a été présenté des centaines de fois avec plusieurs générations de danseuses. Plus de 40 ans après sa création, Rosas danst Rosas marque toujours autant.
Céline Roux — Dans les années 1990, Anne Teresa de Keersmaeker et Thierry De Mey, qui est aussi cinéaste, ont créé une vidéo-danse qui s’intitule Rosas danst Rosas, le film. Cette pièce est connue aujourd’hui par ce biais pour deux raisons : la première, c’est qu’elle est facilement visible sur Internet. La seconde provient d’une histoire de droits d’auteur avec la chanteuse Beyoncé, qui a été accusée d’avoir plagié un extrait de la danse dans son clip Countdown (2011).
Puis, en 2013, pour les 30 ans de la pièce, est né le projet Re:Rosas. Cette plateforme pédagogique a été créée afin de donner à qui le souhaite la possibilité d’apprendre un extrait de la section 2, celle des chaises. Unique règle : les utilisateurs et utilisatrices de la plateforme devaient ensuite envoyer leur vidéo sur le site. Aujourd’hui, des milliers de groupes, toutes disciplines confondues, ont participé à ce projet.
Sans parler de cet épisode, ces projets continuent de faire vivre la pièce, mais elle marque toujours autant aussi grâce à la force d’écriture originelle.

Unidivers — Avec du recul et les recherches qui ont été faites autour de Rosas danst Rosas, peut-on apercevoir, dans le travail antérieur de Keersmaeker, des indices qui laissaient entrevoir l’impact que la création aurait sur l’histoire de la danse ?
Céline Roux — Il serait facile de dire oui aujourd’hui… Ce que nous pouvons percevoir par rapport à l’évolution de la danse contemporaine, c’est que son écriture, à l’époque, portait une force créative extrêmement singulière. Et, parce qu’elle était à dimension abstraite, elle pouvait certainement porter un grand nombre d’artistes dans son sillage. Ses procédures pouvaient devenir un centre d’intérêt et d’inspiration pour les générations à venir.
Unidivers — Je vous remercie, Céline Roux.
Infos pratiques
Rosas danst Rosas, Anne Teresa de Keersmaeker
Le Triangle – Cité de la danse, boulevard de Yougoslavie, 35200 Rennes
Durée : 1 h 35
Mardi 19, mercredi 20 et jeudi 21 mai à 20 h
Tarif unique : 25 € / 4 € SORTIR !
Billetterie
Lundi 18 et jeudi 21 mai 2026, 18 h : projet Re:Rosas avec Nathalie Salmon.
Mardi 19 mai, 18 h 30 : conférence de Céline Roux, « Anne Teresa de Keersmaeker : une signature à la force vibratoire remarquable ! » (1 h). Entrée libre, inscription conseillée par ici.
