Paris. La statue d’Alfred Dreyfus enfin installée devant la Cour de cassation sur l’Île de la cité

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Statue Dreyfus

L’inauguration de la statue d’Alfred Dreyfus devant la Cour de cassation et le Palais de justice de Paris, sur l’île de la Cité, se tiendra le dimanche 12 juillet 2026. Après plusieurs décennies d’errance mémorielle, l’œuvre de Tim trouve enfin un emplacement à la hauteur de son sujet, devant l’institution qui réhabilita le capitaine le 12 juillet 1906.

La statue d’Alfred Dreyfus a rejoint, le jeudi 4 juin 2026, la rue de Harlay, devant la Cour de cassation et le Palais de justice de Paris, sur l’île de la Cité, dans le 1er arrondissement. Une grue a lentement déposé l’imposante sculpture de bronze, haute d’environ 3,50 mètres, réalisée en 1985 par l’artiste Tim, pseudonyme de Louis Mitelberg (1919-2002). En attendant son inauguration officielle, prévue le 12 juillet 2026, l’œuvre demeure protégée par un caisson de bois.

Statue d’Alfred Dreyfus devant le Palais de justice de Paris

Le choix de ce lieu n’a rien d’anodin. Le 12 juillet 1906, la Cour de cassation annulait sans renvoi le jugement du conseil de guerre de Rennes qui avait, en 1899, condamné à nouveau Alfred Dreyfus malgré l’effondrement du dossier monté contre lui. Ce jour-là, douze ans après la condamnation initiale de 1894, la justice française reconnaissait définitivement l’innocence du capitaine. Installer sa statue devant la Cour de cassation revient donc à replacer l’affaire Dreyfus au cœur même de l’histoire judiciaire et républicaine française.

Commandée en 1985 par le ministère de la Culture, alors dirigé par Jack Lang, l’œuvre s’inscrivait dans une série de monuments consacrés à de grandes figures de l’histoire nationale, voulue sous la présidence de François Mitterrand. La statue représente Alfred Dreyfus debout, tenant devant son visage son sabre brisé, symbole de la dégradation militaire qu’il subit le 5 janvier 1895 dans la cour de l’École militaire. Sur le socle figure une phrase extraite d’une lettre adressée par Dreyfus à son épouse Lucie, depuis le bagne de l’île du Diable : « Si tu veux que je vive, fais-moi rendre mon honneur. »

Au moment de sa création, Tim avait souhaité que la statue soit installée dans la cour de l’École militaire, à l’endroit même où Alfred Dreyfus avait été publiquement dégradé, accusé d’une trahison qu’il n’avait pas commise, puis banni de l’armée avant d’être envoyé au bagne en Guyane. Ce choix aurait donné à l’œuvre une force de réparation directe, presque insoutenable, en ramenant la figure de Dreyfus sur le lieu de son humiliation.

Installation de la statue d’Alfred Dreyfus rue de Harlay à Paris

Mais cette première proposition s’est heurtée à plusieurs refus. Charles Hernu, alors ministre de la Défense, s’y opposa en avançant que la cour de l’École militaire n’était pas accessible au public. François Mitterrand lui-même se montra réservé, estimant qu’il fallait donner aux militaires un exemple plutôt qu’un remords. Derrière cette formule, se lisait déjà toute la difficulté française à regarder frontalement l’affaire Dreyfus, non seulement comme une erreur judiciaire, mais comme une faillite de l’institution militaire, de l’État et d’une partie de la société travaillée par l’antisémitisme.

D’autres lieux parisiens furent alors envisagés, sans aboutir. Les jardins de la montagne Sainte-Geneviève furent évoqués, en raison du lien entre Alfred Dreyfus et l’École polytechnique, où il fut élève. La place Dauphine, proche du Palais de justice, fut également étudiée. La statue fut finalement installée le 9 juin 1988 au jardin des Tuileries, près de la terrasse dite du bord de l’eau. Elle n’y resta que quelques années.

Le 16 octobre 1994, à l’initiative de Jacques Chirac, alors maire de Paris, elle fut transférée place Pierre-Lafue, dans le 6e arrondissement, au croisement du boulevard Raspail et des rues Notre-Dame-des-Champs et Stanislas. Ce nouvel emplacement, plus discret, ne mit jamais vraiment fin au sentiment d’exil attaché à l’œuvre. La statue semblait honorée, certes, mais tenue à distance des lieux qui auraient pu donner toute sa portée à la mémoire de Dreyfus.

En février 2002, elle fut vandalisée lors d’un acte antisémite. Maculée de peinture jaune, elle porta alors l’insulte « sale traître », tandis qu’une étoile de David était peinte sur le socle. Ce geste rappelait brutalement que l’affaire Dreyfus n’appartient pas seulement aux manuels d’histoire. Elle demeure un révélateur des haines politiques et antisémites qui, d’époque en époque, cherchent à salir la mémoire d’un homme innocenté par la justice, mais longtemps laissé sans réparation symbolique pleinement assumée.

Statue Hommage au capitaine Dreyfus par Tim

Une nouvelle tentative avait encore été portée en 2025 afin d’installer la statue place de Fontenoy, à proximité de l’École militaire et de l’Unesco. Elle n’aboutit pas. C’est finalement en 2026 que la solution la plus juste s’est imposée. À défaut de rejoindre le lieu de la dégradation, la statue rejoint le lieu de la réhabilitation. Elle ne se dresse plus devant l’armée qui l’avait humilié, mais devant la juridiction qui rendit à Alfred Dreyfus son innocence, sa dignité et son honneur.

L’œuvre originale connaît également plusieurs prolongements. Une copie en résine, haute de 3,95 mètres, a été réalisée en 2003 et se trouve depuis dans la cour du Musée d’art et d’histoire du Judaïsme, dans le 3e arrondissement de Paris. Elle y accueille les visiteurs comme une figure de vigilance et de mémoire, à la croisée de l’histoire juive, de l’histoire française et de l’histoire républicaine.

Une autre copie a été inaugurée à Tel Aviv-Jaffa le 27 novembre 2018, non loin de l’Institut français. Par ce déplacement symbolique, la figure de Dreyfus est sortie du seul cadre national français pour rejoindre une mémoire plus large, celle des persécutions antisémites, des combats pour la justice et de la fidélité à la vérité lorsque les institutions elles-mêmes se trompent ou se compromettent.

Le 12 juillet 2025, Emmanuel Macron avait annoncé l’inscription du 12 juillet au calendrier des commémorations nationales. Cette date renvoie à l’arrêt de 1906 par lequel la Cour de cassation rendit justice au capitaine. « Désormais, chaque 12 juillet, se tiendra une cérémonie de commémoration pour Dreyfus, pour la victoire de la justice et de la vérité contre la haine et l’antisémitisme », avait écrit le président de la République dans un communiqué de l’Élysée.

L’inauguration du 12 juillet 2026 prendra donc une valeur particulière. Elle marquera le 120e anniversaire de la réhabilitation d’Alfred Dreyfus et donnera enfin à la statue de Tim un lieu cohérent avec sa portée historique. Après les refus, les déplacements, les hésitations et les blessures symboliques, l’œuvre s’installe devant la Cour de cassation comme un rappel adressé à la République elle-même : la justice n’est jamais seulement une procédure. Elle est aussi une mémoire, une réparation et une promesse de vigilance.

Martine Gatti
Martine Gatti est une jeune retraitée correspondante de presse locale à Paris et dans le pays de Ploërmel depuis bien des années.