Yayoi Kusama est morte à Tokyo le 14 août 2026, à l’âge de 97 ans. Son décès n’a été rendu public que le 27 août. Avec sa perruque rouge, ses citrouilles hallucinées, ses galaxies de pois et ses chambres de miroirs, la plasticienne japonaise était devenue l’une des artistes les plus reconnaissables de la planète. Trop reconnaissable peut-être : derrière le phénomène mondial, Instagram et Louis Vuitton se cachait une œuvre autrement plus étrange, sexuelle, politique et métaphysique. Kusama n’aura pas passé sa vie à décorer l’univers. Elle aura essayé de s’y dissoudre.
Un petit pois vient de tomber dans le potage cosmique. Pas n’importe lequel. Un pois rouge, évidemment, ou jaune, ou noir, ou blanc, impossible à déterminer maintenant qu’il file quelque part entre Véga et le rayon légumes du supermarché métaphysique. Yayoi Kusama est morte. Elle avait 97 ans et continuait encore à peindre dans ses derniers jours. L’artiste s’est éteinte dans un hôpital de Tokyo le 14 août 2026. C’est un événement considérable dans l’histoire de l’art contemporain et un problème embarrassant pour l’infini.
Car Yayoi Kusama avait passé une bonne partie de sa vie à vouloir disparaître. Pas mourir : disparaître en étant encore là. Elle appelait cela la self-obliteration, l’abolition du moi. Recouvrir un corps de pois jusqu’à ce qu’il ne se distingue plus du mur. Multiplier une lumière dans des miroirs jusqu’à ce que l’individu ne sache plus très bien où il commence ni où finit la galaxie. Répéter une forme jusqu’à ce que le cerveau fasse « plop » et abandonne sa vieille prétention de petit propriétaire privé de lui-même. L’ironie est délicieuse, peut-être même divinement cruelle : cette femme qui voulait dissoudre son ego dans le cosmos est devenue l’une des artistes les plus photographiées de l’histoire du selfie. Bienvenue chez Kusama.

Au commencement était le pois
Née le 22 mars 1929 à Matsumoto, dans les montagnes japonaises de Nagano, Yayoi Kusama grandit dans une famille aisée où la sérénité ne semble pas avoir été livrée avec le mobilier. Très jeune, elle dessine. Très jeune aussi, selon le récit qu’elle fera de son enfance, le réel commence à lui jouer de sales tours. Les fleurs lui parlent. Les motifs prolifèrent. Les surfaces se mettent à bouger. Des points envahissent son champ de vision, puis les murs, puis les choses, puis elle-même. La réalité retire sa cravate, avale trois champignons psychédéliques imaginaires et commence à danser nue dans la cuisine.
Kusama dessine alors ce qu’elle voit. Voilà sans doute l’erreur initiale à éviter : considérer les pois comme une trouvaille graphique. Les pois de Kusama ne sont pas l’équivalent artistique du papier peint de tante Ginette. Ils viennent d’une expérience de débordement. Le monde se répète jusqu’à menacer d’absorber celle qui le regarde. Elle va passer sa vie à retourner cette menace comme une chaussette métaphysique. Si les motifs veulent la dévorer, elle les dévorera d’abord. Pois sur les toiles, sur les corps, sur les vêtements, sur les arbres, sur les chevaux, sur les murs, sur les citrouilles, sur ce qui bouge et, par précaution, sur ce qui ne bouge pas encore. À la fin, plus personne ne sait si Yayoi Kusama met des pois sur le monde ou si le monde était depuis toujours un immense pois qui attendait Yayoi Kusama pour s’en apercevoir.

New York : Godzilla en robe à pois débarque chez les garçons
À la fin des années 1950, la jeune Japonaise traverse le Pacifique et s’installe à New York. Mauvais moment pour être timide. Excellent moment pour avoir quelques hallucinations de réserve. La peinture américaine est alors occupée par des messieurs considérables qui projettent de la peinture sur des toiles considérables avec des egos également considérables. Jackson Pollock est devenu le cow-boy du dripping, Mark Rothko ouvre des fenêtres sur l’absolu, Barnett Newman trace des lignes comme Moïse séparant la mer Rouge et les artistes mâles occupent le paysage avec l’assurance de bisons ayant découvert la critique d’art.
Kusama arrive avec ses petits filets. Ses Infinity Nets sont constitués de milliers de petites boucles répétées sur des surfaces immenses. Pas de grand geste viril, pas de coup de tonnerre pictural : une obsession minuscule répétée jusqu’à devenir océan. Très vite, Donald Judd la remarque. Puis les filets sortent des tableaux et les meubles commencent à avoir des problèmes. Kusama fabrique ses Accumulations : chaussures, fauteuils et objets domestiques se couvrent d’innombrables protubérances phalliques en tissu rembourré. Un canapé devient une plantation de sexes mous, une chaussure se transforme en hérisson érotique, le mobilier bourgeois se réveille dans un cauchemar freudien et demande à parler au directeur.
C’est drôle. C’est aussi beaucoup moins drôle qu’il n’y paraît. Kusama dira avoir été profondément angoissée par la sexualité. Elle répond à la terreur par la répétition. Le phallus, multiplié jusqu’au grotesque, cesse d’être majestueux. Le grand symbole du pouvoir masculin devient une foule de saucisses molles cousues à la main. Voilà une manière particulièrement élégante de régler quelques comptes avec le patriarcat : transformer son sceptre en coussin.

Faites l’amour, faites des pois, arrêtez de bombarder les gens
Dans les années 1960, Kusama ne veut plus seulement accrocher des œuvres au mur. Le mur lui-même commence à lui sembler suspect. Alors elle sort. Elle organise des happenings, des Body Festivals, des manifestations, des performances. Des corps nus sont couverts de pois. Elle intervient dans l’espace public, devant Wall Street, près des Nations unies, dans une Amérique obsédée par le Vietnam, le sexe, la bombe, la jeunesse et la possibilité générale que tout explose avant lundi matin.
Sa stratégie politique ressemble à un programme gouvernemental rédigé par Lewis Carroll après un concert du Velvet Underground : davantage d’amour, moins de guerre et des pois sur tout le monde. En 1969, elle lance même sa Grand Orgy to Awaken the Dead at MoMA, performance sauvage dans le jardin du Museum of Modern Art. Des corps nus investissent les sculptures. Le musée qui expose les morts mais rechigne à consacrer certains vivants devient la cible du happening. La police intervient. Un demi-siècle plus tard, le MoMA raconte soigneusement l’histoire de cette effraction dans ses archives. Ainsi va l’art contemporain : à vingt ans, vous êtes expulsé du musée ; à quatre-vingts, le musée facture une entrée pour raconter comment il vous avait expulsé.

Venise : narcissisme, deux dollars la boule
En 1966, Yayoi Kusama débarque à la Biennale de Venise sans y avoir été officiellement invitée. Ce détail ne semble pas l’avoir empêchée de dormir. Elle dispose quelque 1 500 sphères réfléchissantes sur la pelouse devant le pavillon italien. L’installation s’appelle Narcissus Garden. Chaque boule renvoie au visiteur son propre visage. Puis Kusama commence à les vendre. Le narcissisme devient littéralement une marchandise.
Cinquante ans plus tard, plusieurs millions d’êtres humains entreront dans ses chambres de miroirs, sortiront leur smartphone et photographieront leur propre image répétée jusqu’au fond de l’univers. Yayoi avait donc compris Instagram avant Instagram, ce qui est presque inquiétant. Ses Infinity Mirror Rooms sont aujourd’hui des machines touristiques à fabriquer du merveilleux. On fait la queue, on entre, des lumières flottent partout, les miroirs multiplient le monde, l’espace devient infini. Puis quelqu’un sort son téléphone. Clic. Et voilà le moi revenu au milieu de l’infini. « Regardez-moi disparaître ! » Le chef-d’œuvre de Kusama est peut-être d’avoir créé le parfait piège narcissique : vous entrez dans une œuvre conçue pour abolir votre ego et votre ego en profite pour se prendre en photo. Narcisse ne s’est pas noyé. Il a acheté un iPhone.
L’hôpital, l’atelier et la drôle de mécanique qui transforme l’angoisse en citrouille
Dans les années 1970, le grand carnaval new-yorkais s’éteint. Yayoi Kusama retourne au Japon en 1973. Elle est épuisée, fragilisée, partiellement oubliée par le monde artistique américain. À partir de 1977, elle choisit de vivre dans un établissement psychiatrique à Tokyo. Son atelier se trouve à proximité. Chaque jour ou presque, elle sort pour travailler puis retourne à l’hôpital. Cette organisation durera pendant près d’un demi-siècle.
Il serait évidemment tentant de sortir ici le vieux tiroir romantique intitulé LE GÉNIE ET LA FOLIE, avec violon triste, chandelle et professeur de philosophie regardant au loin. Mauvaise idée. La maladie n’est pas son œuvre. Elle est l’une des données de son existence, l’une des forces auxquelles son œuvre répond. Kusama a elle-même expliqué combien la création lui permettait d’affronter la peur et les phénomènes hallucinatoires. Elle ne « représente » pas seulement ses hallucinations : elle invente une technologie esthétique pour leur survivre.
Prenez une angoisse. Répétez-la. Donnez-lui une couleur. Répétez-la encore. Mettez-la dans un miroir. Ajoutez 4 000 ampoules. Faites payer l’entrée. Vous venez peut-être de fabriquer une Infinity Room.
Et puis il y a les citrouilles. Les fameuses citrouilles. Jaunes à pois noirs, rouges, géantes, gonflées comme les joues d’un dieu végétarien qui aurait avalé Saturne. Kusama les aime depuis l’enfance. Elles sont charnues, rustiques, comiques, rassurantes. Au milieu de son univers d’abolition, elles ont la présence tranquille du légume qui ne doute de rien. La citrouille ne fait pas de crise existentielle. Elle est citrouille. Elle assume. Peut-être est-ce pour cela qu’elles sont si importantes dans son œuvre : face au vertige de l’infini, voilà un cucurbitacé qui tient bon.
Puis le monde entier devient Kusama
En 1993, retour triomphal à Venise : Kusama représente officiellement le Japon à la Biennale. Dès lors commence l’une des plus spectaculaires résurrections de l’histoire de l’art contemporain. Les grands musées l’exposent, le marché la consacre, les foules arrivent, les citrouilles colonisent la planète, les Infinity Rooms deviennent des lieux de pèlerinage et Louis Vuitton met des pois sur des sacs qui coûtent le prix d’une petite météorite.
L’artiste marginale, étrangère, femme, asiatique, psychiquement vulnérable, qui se débattait dans le New York viril des années 1960 devient une supernova commerciale. Faut-il s’en désoler ? Pas si vite. Kusama n’a jamais été une petite sainte naïve persécutée par le grand méchant marché. Elle connaissait parfaitement la publicité, la mode, le spectacle, la répétition médiatique et la fabrication d’une image publique. Dès les années 1960, elle comprend que l’œuvre peut envahir vêtements, corps, objets et médias. Le capitalisme n’a donc pas entièrement récupéré Kusama. Il a plutôt rencontré une artiste qui avait compris avant lui comment rendre un motif viral. Deux prédateurs se sont reconnus dans la jungle. Puis ils ont imprimé des pois dessus.

Sainte Yayoi ? Doucement sur l’auréole
La nécrologie ne doit cependant pas transformer une artiste immense en biscuit pour communion culturelle. En 2023, plusieurs passages anciens de ses écrits contenant des descriptions racistes de personnes noires refont surface à l’occasion d’une exposition au SFMOMA. Le musée les contextualise ; Kusama présente des excuses et affirme regretter les formulations offensantes de ses textes.
Le point mérite de demeurer dans sa biographie, parce qu’une œuvre qui prétend à l’amour universel ne devient pas moins intéressante lorsque ses contradictions apparaissent. Elle le devient peut-être davantage. Kusama aura rêvé toute sa vie de dissoudre les frontières. Elle n’en était pas elle-même dépourvue. Personne ne l’est. Même l’infini a ses angles morts.

Mourir ? Mauvais concept. Essayez plutôt l’infini
Que reste-t-il alors de Yayoi Kusama ? Pas seulement des pois. Surtout pas seulement des pois. Elle laisse une idée extraordinairement simple et extraordinairement perturbante : répétez suffisamment quelque chose et cette chose change de nature. Un point est un point. Cent points sont un motif. Dix mille points sont un paysage. Un million de points sont peut-être Dieu, ou une nappe, selon l’éclairage.
Kusama a compris qu’à partir d’un certain degré de répétition, l’esthétique devient métaphysique. L’œil ne regarde plus une forme : il tombe dedans. Voilà pourquoi ses œuvres les plus fortes ne sont pas des objets à contempler mais des endroits où notre perception déraille légèrement. L’œuvre n’est plus seulement devant vous. Elle vous engloutit. Votre corps devient une donnée parmi d’autres : un reflet, une particule, une loupiote dans une pièce noire, un pois provisoirement persuadé de s’appeler Jean-Michel.
Et c’est peut-être la raison profonde de son succès populaire. Kusama fabrique quelque chose que l’art contemporain oublie parfois de produire : une expérience immédiatement sensible qui contient une question philosophique sans demander au visiteur d’avoir auparavant avalé trois catalogues de 700 pages. Un enfant peut entrer dans une Infinity Room et dire « waouh ». Un philosophe peut y entrer et penser à la disparition du sujet occidental. Un influenceur peut y entrer et photographier ses chaussures. Tous les trois ont compris quelque chose. Pas forcément la même chose. C’est très bien comme ça.
Yayoi Kusama avait déclaré qu’elle aimerait continuer à dessiner même lorsqu’elle serait vieille et mourante et, si la réincarnation existait, revenir encore comme artiste. Mission accomplie pour la première partie. Pour la réincarnation, la rédaction d’Unidivers ne dispose à cette heure d’aucune confirmation indépendante. Mais surveillez quand même les citrouilles. On ne sait jamais.
Quelque part dans l’univers, un point rouge vient peut-être de s’allumer. Puis un deuxième. Puis mille. Puis des milliards. Et si le cosmos commence demain matin à se couvrir intégralement de pois, inutile d’appeler la NASA. Yayoi est simplement arrivée.








