Le dessin de Simon Lamouret nous emmène une nouvelle fois en Inde. Trois personnages nous racontent une région du bout du monde, sous le regard de la chaîne himalayenne. Une belle BD qui mêle fiction et documentaire.
Sikkim Stories : un titre qu’il convient d’abord d’expliquer tant il dit déjà beaucoup. Le Sikkim est le deuxième plus petit État de l’Inde. Ancien royaume himalayen, il est devenu en 1975 le 22e État de l’Union indienne. Frontalier du Népal, du Bhoutan et de la région autonome chinoise du Tibet, ce territoire hautement stratégique vit avec la présence constante de la frontière et les tensions récurrentes entre l’Inde et la Chine.

En 2024, Simon Lamouret bénéficie à Gangtok, capitale du Sikkim, d’une résidence d’auteur dans le cadre du programme Villa Swagatam, à Rachna Books. L’Inde, il la connaît bien : installé plusieurs années à Bangalore, il avait consacré son premier roman graphique à cette ville avant de publier L’Alcazar, remarquable récit du quotidien d’ouvriers sur un chantier de construction indien (voir chronique). Récit choral, dimension documentaire, attention portée aux existences ordinaires : on retrouve ces caractéristiques dans Sikkim Stories, mais avec cette fois un coauteur, Pema Wangchuk Dorjee, journaliste sikkimais qui couvre la région depuis plus de trente ans. Des histoires recueillies au fil de ses voyages et de ses rencontres vont nourrir le récit imaginé avec Simon Lamouret.
Ces échos du réel, les deux auteurs les inscrivent dans les trajectoires de trois personnages que rien ne prédisposait à se rencontrer.

Jaspreet est un jeune soldat qui quitte sa famille pour l’inconnu. Sa première affectation l’amène loin de sa mère envahissante, en très haute altitude, près de la frontière avec la Chine. Il découvre un univers parfois absurde, entre discipline militaire, gestion des touristes et crainte toujours possible d’un incident frontalier.
Pema vit dans un tout autre monde. Professeure de botanique à Delhi, elle revient à Gangtok pour régler la succession de son père, décédé quelques semaines auparavant et qui s’était farouchement opposé à la construction de barrages hydroélectriques. Son retour lui révèle une part ignorée de son histoire familiale et ébranle peu à peu les certitudes sur lesquelles elle avait construit sa vie.
Enfin, Sangay, éleveur nomade de yaks, perpétue un mode de vie menacé de disparition. Il part à la recherche d’un yak mâle égaré, indispensable à la survie de son cheptel, fragilisé par la consanguinité depuis que la militarisation de la frontière empêche le brassage naturel des troupeaux avec ceux du Tibet.

Au terme de leurs pérégrinations, ces trois personnages finissent par se croiser, comme si leurs trajectoires jusque-là étrangères devaient converger en un même point. Leur éloignement géographique, social et psychologique permet aux auteurs de multiplier les points de vue sur le Sikkim et d’en raconter aussi bien la vie quotidienne que l’histoire récente. Impossible, dans cette région, d’oublier la géopolitique : la proximité de la Chine, la militarisation des frontières et les restrictions qu’elle entraîne ont des conséquences très concrètes sur les habitants, très loin de la vie trépidante, impersonnelle et bruyante de Delhi.
Comme dans ses précédentes BD, Simon Lamouret raconte des vies anonymes pour mieux donner à voir un pays, ses codes, ses usages et ses contradictions. Une intellectuelle citadine, un jeune soldat un peu perdu et un éleveur des hauts plateaux composent trois portes d’entrée particulièrement différentes sur une société où traditions anciennes, modernisation accélérée, lourdeurs bureaucratiques et rapports sociaux parfois profondément patriarcaux continuent de cohabiter.

La plupart du temps, les pages sont structurées en gaufriers serrés, comme si les images se substituaient au flot des mots pour accumuler gestes, regards et détails. Puis, pour desserrer soudain l’étreinte narrative, de grands dessins en pleine page offrent de magnifiques respirations. On pense alors, par la thématique autant que par le trait et le traitement des couleurs, à la série Jonathan de Cosey. Lamouret est aussi à l’aise pour restituer le capharnaüm d’une capitale que la solitude vertigineuse et la beauté des hauts plateaux himalayens.
La dimension environnementale traverse également tout l’album, notamment à travers la figure du père de Pema, farouche opposant aux projets hydroélectriques. Elle culmine avec la catastrophe qui referme le récit : une crue glaciaire dévastatrice inspirée du désastre qui frappa le Sikkim en octobre 2023 après la rupture du lac glaciaire de South Lhonak, emportant routes, ponts, villages et installations hydroélectriques.

Difficile, en septembre 2026, de lire ces dernières pages sans penser à ce qui vient de se produire quelques centaines de kilomètres plus à l’ouest. Le 26 août, au Népal, près de la frontière tibétaine, l’effondrement d’un glacier a déclenché une gigantesque crue chargée de glace, de roches et de boue. Au 7 septembre, le bilan dépassait 1 300 morts et plusieurs milliers de disparus. Le rapprochement avec Sikkim Stories est saisissant, mais il ne relève pas de la prophétie : il souligne plutôt à quel point cette fiction est enracinée dans les vulnérabilités bien réelles de l’Himalaya. Lorsqu’elle est aussi précisément documentée, la bande dessinée n’annonce pas nécessairement le réel : elle permet parfois de le voir venir.
Sikkim Stories en offre une très belle et, aujourd’hui, tragiquement actuelle démonstration.

Sikkim Stories, de Simon Lamouret et Pema Wangchuk Dorjee. Dessin : Simon Lamouret. Couleurs : Liney Zhao. Éditions Sarbacane. 216 pages. 29 €.










