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UNIDIVERSLE MÉDIAVERS CULTUREL
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Éolien flottant en Bretagne nord-ouest : que reste-t-il réellement à décider ?

Du 14 au 21 septembre 2026, l’État invite les habitants du Léon et du Trégor à participer à cinq ateliers consacrés au futur parc éolien flottant Bretagne Nord-Ouest. Environnement, paysage, cadre de vie, emplois : chacun est appelé à exprimer ses attentes. Mais que reste-t-il réellement à décider — ou, plus exactement, à influencer ?

Le projet est désormais inscrit dans un appel d’offres, une zone d’environ 235 km² a été retenue pour sa mise en concurrence et les industriels doivent remettre leurs propositions le 12 octobre. La Région Bretagne, qui soutient ouvertement le projet et en célèbre déjà les perspectives industrielles, assure parallèlement vouloir placer pêche et biodiversité sur un pied d’égalité avec la production énergétique. Derrière le « world café », une question beaucoup plus large apparaît : à quel moment consulte-t-on les citoyens et quelle capacité réelle leur reste-t-il alors pour infléchir substantiellement le projet ?

Sur le papier, l’exercice possède tous les attributs de la démocratie participative. Cinq communes, cinq soirées, des petits groupes, un facilitateur, des rotations de table et une restitution collective. Du 14 au 21 septembre 2026, Roscoff, l’île de Batz, Sibiril, Plougasnou puis Lannion accueilleront les ateliers organisés par l’État autour du projet Bretagne Nord-Ouest, dit BNO.

Trois thèmes seront proposés : environnement et biodiversité, paysages et cadre de vie, retombées économiques et emploi. L’objectif officiel consiste à recueillir attentes et propositions afin notamment d’éclairer les candidats à l’AO10. Sauf qu’au moment où les habitants vont s’asseoir autour des tables du « world café », la procédure industrielle est déjà largement engagée. L’appel d’offres a été lancé en juin et les candidats devront remettre leurs propositions le 12 octobre 2026, seulement vingt et un jours après le dernier atelier de Lannion. Dès lors : qu’est-ce qui peut encore réellement changer ?

Le parc n’est plus une hypothèse

En droit, les ateliers de septembre 2026 ne constituent pas la concertation préalable à BNO. Le grand débat public La mer en débat, conduit du 20 novembre 2023 au 26 avril 2024 sous l’égide de la Commission nationale du débat public, avait précisément pour objet de permettre au public de participer aux choix de planification maritime et à l’identification des zones destinées au développement de l’éolien en mer. La décision gouvernementale du 17 octobre 2024 est intervenue ensuite.

Il serait donc juridiquement faux de prétendre que les ateliers de septembre devraient encore trancher la question : « faut-il ou non un parc éolien dans ce secteur ? » Mais la régularité de la procédure ne clôt pas la question démocratique : le débat initial a-t-il permis aux populations directement concernées par BNO de savoir suffisamment tôt et précisément ce qui allait être décidé au large de leurs côtes ?

Éolien flottant Bretagne nord-ouest

La CNDP pointe elle-même un rendez-vous manqué

Sur ce point, le premier rapport intermédiaire du garant de la concertation continue sur la façade Nord Atlantique-Manche Ouest est sévère. Il rappelle que La mer en débat a réuni plus de 20 000 participations, mais estime que sa dimension nationale a dilué le débat territorial et conduit un public directement concerné à découvrir souvent « après coup » des projets que la maîtrise d’ouvrage considérait déjà comme arrêtés.

En Bretagne, la difficulté est accentuée par l’arrivée tardive de la carte des zones propices à l’éolien en mer : publiée le 6 mars 2024, moins de deux mois avant la fin du débat, elle n’a pas permis selon le garant d’organiser une réunion publique sur le territoire directement concerné. Malgré les réunions tenues en juin 2025, celui-ci estime ainsi que la concertation continue « peine à compenser ce qu’il eût été souhaitable de faire au préalable ».

Son rapport reprend même ce sentiment exprimé localement : « il n’y a rien à concerter ». Ce n’est pas sa propre conclusion, mais le symptôme d’un problème bien réel : une partie de la concertation concrète est intervenue lorsque le public concerné estimait que l’essentiel avait déjà été décidé.

La Région Bretagne n’est pas un arbitre neutre

La Région n’est pas juridiquement responsable de l’AO10 : l’État définit la procédure, le cahier des charges et attribuera le projet. Mais elle n’est pas davantage un simple observateur. Elle soutient depuis longtemps le développement de l’éolien en mer, coanime avec l’État la Conférence régionale de la mer et du littoral, finance des études destinées à accompagner la filière et entend capter pour les ports et entreprises bretons une partie des investissements associés.

Le 2 avril 2026, lorsque le Gouvernement confirme BNO à 1,2 GW, Loïg Chesnais-Girard parle ainsi d’une « excellente nouvelle » pour la Bretagne, ses industriels, ses ports et la sortie des énergies fossiles. Quelques semaines plus tard, la communication régionale célèbre même un « développement de l’éolien en mer à la bretonne ».

Ce choix politique est légitime. Mais il crée un problème de posture lorsqu’il se superpose au discours de la concertation. On ne peut célébrer publiquement l’arrivée d’un projet, en défendre les bénéfices industriels, préparer sa réalisation et laisser entendre parallèlement que toutes les options demeurent ouvertes. La méthode peut alors être vécue comme irrespectueuse : non parce qu’on refuse la parole aux habitants, mais parce qu’on leur demande de parler après avoir déjà largement affiché la direction souhaitée.

Le respect démocratique ne consiste pas seulement à organiser des ateliers. Il suppose de dire loyalement ce qui est encore ouvert, ce qui ne l’est plus et qui peut réellement modifier quoi.

De 2 GW à 1,2 GW : le projet a pourtant changé

Il serait excessif d’en conclure que toute participation a été inutile. La décision d’octobre 2024 envisageait un projet pouvant atteindre 2 GW et prévoyait qu’il puisse évoluer au fil des études et de la concertation, sans descendre sous 1,2 GW. Le projet mis en concurrence est aujourd’hui ramené à environ 1,2 GW, dans une zone d’environ 235 km².

Mais présenter cette évolution comme la preuve automatique que « la concertation a fonctionné » serait tout aussi simplificateur. Quelle part procède des contributions citoyennes ? Des demandes des pêcheurs ? Des contraintes techniques ou environnementales ? Des arbitrages de l’État ? Une démocratie participative sérieuse devrait permettre une véritable traçabilité de la décision : telle demande a produit telle modification ; telle autre a été rejetée pour telle raison.

Une concertation, mais sur un champ qui se rétrécit

Tout n’est pas joué. Le nombre d’éoliennes, leur puissance unitaire, leur implantation exacte, le type de flotteur, les ancrages, l’organisation des câbles, certaines conditions de cohabitation avec la pêche, les mesures environnementales ou plusieurs caractéristiques du raccordement restent à préciser. Mais ces décisions s’inscrivent désormais dans un cadre dont plusieurs paramètres structurants ne sont plus soumis au débat de septembre : le principe d’un parc dans BNO, la technologie flottante, la zone de l’AO10, une puissance autour de 1,2 GW et le lancement de la mise en concurrence. C’est la différence entre consulter sur un projet et consulter sur la manière de le réaliser.

Premier test : le CNPN déconseille fortement BNO. Et maintenant ?

La biodiversité fournit un premier test concret. Le Conseil national de la protection de la nature considère les secteurs Bretagne Nord-Est et Bretagne Nord-Ouest comme particulièrement riches sur le plan trophique. Concernant BNO, il souligne notamment la présence du Grand Labbe et l’utilisation de cette zone comme secteur d’alimentation par les Fous de Bassan de la colonie des Sept-Îles. Sa conclusion est claire : « l’installation d’un parc éolien dans cette zone est fortement déconseillée ».

Cet avis n’est ni une interdiction juridique ni un veto scientifique. Mais il place la Région devant une contradiction difficile à escamoter. Celle-ci affirme placer sur « un même degré d’importance » production énergétique, pêche et biodiversité, tout en qualifiant déjà le lancement des nouveaux parcs d’« excellente nouvelle ».

Que signifie concrètement placer la biodiversité « sur un pied d’égalité » si une alerte scientifique de cette importance ne peut plus conduire à déplacer, réduire ou reconfigurer substantiellement le projet ? La réponse en dira davantage sur la hiérarchie réelle des priorités régionales que plusieurs communiqués sur « l’éolien à la bretonne ».

Deuxième test : la Région annonce une « coactivité garantie », les pêcheurs affirment avoir été écartés…

La pêche rend le décalage encore plus visible. La Région a financé une étude approfondie sur la coactivité entre éolien flottant et pêche professionnelle. Elle analyse ancrages, flotteurs, couloirs de navigation, câbles et engins de pêche et conclut qu’une coactivité peut être possible sous certaines conditions.

La communication politique va cependant plus loin. En avril 2026, la Région titre : « Coactivité garantie entre pêche et éolien ». En juin 2025, elle assurait déjà que son étude apportait « la preuve » de leur compatibilité. Le mot « garantie » mérite pourtant d’être confronté aux premiers intéressés.

Le Comité régional des pêches affirme qu’environ cinquante navires bretons fréquentent BNO, certains avec une forte dépendance à ce secteur, et que les possibilités de report sont presque inexistantes en Manche Ouest. Les pêcheurs disent avoir participé au débat, travaillé à l’identification de zones de moindre contrainte et vu néanmoins leurs propositions écartées.

Une coactivité techniquement envisageable ne signifie pas que toutes les pratiques pourront être maintenues ni que les professionnels concernés jugent le compromis acceptable. Présenter comme « garantie » une coexistence encore contestée par ceux qui devront la pratiquer nourrit précisément le sentiment de ne pas être entendu.

Être invité à parler n’est pas nécessairement être entendu

Une collectivité peut sincèrement considérer qu’elle concerte parce qu’elle organise des réunions, commande des études et recueille des contributions. Les participants peuvent tout aussi sincèrement considérer qu’ils ne sont pas entendus lorsque leurs propositions sont écartées sans qu’ils sachent clairement pourquoi.

Participer ne garantit évidemment pas d’obtenir satisfaction. Mais le respect du public exige que les arbitrages soient explicites. Pourquoi telle proposition des pêcheurs n’a-t-elle pas été retenue ? Pourquoi cette zone demeure-t-elle privilégiée malgré l’avis du CNPN ? Quelle recommandation citoyenne a effectivement modifié BNO ? Quelles autres ont été écartées et pour quelles raisons ?

À défaut, la concertation risque de produire l’effet inverse de celui recherché : plus on demande aux citoyens de participer sans rendre visible l’effet de leur participation, plus on alimente leur conviction que l’exercice sert à légitimer une décision déjà orientée.

Le « world café » peut-il encore modifier les offres déposées trois semaines plus tard ?

C’est la question la plus immédiate. L’État indique que les ateliers doivent « éclairer les candidats à l’AO10 dans la préparation de leurs propositions ». Or ceux-ci déposeront leurs offres le 12 octobre 2026. Il ne suffit donc pas d’affirmer que les idées seront « prises en compte » : il faut expliquer par quel mécanisme elles pourront encore modifier des offres déjà en cours de finalisation.

La question pourrait être posée très simplement : l’État et la Région peuvent-ils citer trois décisions importantes concernant BNO qui pourraient encore être substantiellement modifiées à la suite de ces cinq ateliers ?

Concertation ou fabrique de l’acceptabilité ?

Il serait excessif de qualifier dès maintenant ces ateliers de simulacre. Le projet a évolué, plusieurs paramètres restent ouverts et l’urgence climatique et énergétique à laquelle l’éolien en mer entend répondre est réelle. Participer ne confère par ailleurs ni droit de veto ni pouvoir de codécision.

Mais la nécessité de décarboner l’économie n’exonère pas les institutions de leurs obligations démocratiques. BNO illustre une tension classique : lorsque le public pouvait théoriquement peser sur le plus grand nombre de paramètres, le projet restait abstrait et sa cartographie locale est arrivée très tardivement. Maintenant qu’il est tangible — puissance, zone, photomontages, pêche, biodiversité, raccordement — son cadre général s’est fortement resserré.

La Région Bretagne peut vouloir des éoliennes en mer, des emplois industriels et une activité portuaire renforcée. Elle peut même considérer BNO comme nécessaire. Mais elle devrait alors l’assumer avec la même clarté devant les habitants que dans ses communiqués économiques : dire ce qu’elle a choisi, expliquer pourquoi et préciser ce qu’elle accepte encore réellement de remettre sur la table. Cela serait plus respectueux que de donner l’impression que toutes les cartes restent à jouer alors que plusieurs sont déjà sur la table — face visible.

La vraie question des cinq ateliers devient alors : « à la fin de ces cinq soirées, qu’est-ce qui pourra être différent parce que les habitants auront parlé ? » Si l’État et la Région peuvent répondre précisément, la concertation conservera une substance démocratique identifiable. Dans le cas contraire, le soupçon d’une participation destinée moins à choisir le projet qu’à en organiser l’acceptabilité ne pourra qu’être renforcé.

Les cinq ateliers publics

  • Lundi 14 septembre 2026 : Roscoff, salle Rannic ;
  • Mardi 15 septembre : île de Batz, salle municipale de Ker Anna ;
  • Mercredi 16 septembre : Sibiril, salle Atlantide ;
  • Jeudi 17 septembre : Plougasnou, salle des fêtes municipale ;
  • Lundi 21 septembre : Lannion, centre aéré Beg Léguer.

Horaires : 18 h à 20 h 30. Inscription préalable obligatoire, dans la limite des places disponibles et à raison d’un seul atelier par participant.

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L’auteur

Gaspard Louvrier

Gaspard Louvrier explore les frontières mouvantes de la recherche, des technologies émergentes et des grandes avancées du savoir contemporain. Spécialiste en histoire des sciences, il décrypte avec rigueur et clarté les enjeux scientifiques qui traversent notre époque, des laboratoires aux débats publics.