Les paysages d’Henri Rivière sont souvent plus célèbres que son nom. Ses pins découpés devant la mer, ses falaises bretonnes, ses vues de Paris et de la tour Eiffel appartiennent pourtant à l’imaginaire visuel français. Avec Henri Rivière – Estampes, Olivier Levasseur et Yann Le Bohec proposent bien davantage qu’un beau livre : le premier catalogue raisonné consacré à l’ensemble de ses lithographies, replacées dans leur ordre, leur histoire et leur processus de création.
Un artiste que l’on reconnaît avant de savoir le nommer
Henri Rivière naît à Paris en 1864 et meurt en 1951. Entre ces deux dates se déploie une œuvre immédiatement reconnaissable, située au point de rencontre de plusieurs mondes : le Paris fin-de-siècle du Chat noir, l’art de l’estampe japonaise, les paysages de Bretagne, les recherches techniques de l’imprimerie en couleurs et l’apparition d’une sensibilité moderne attentive aux instants les plus ordinaires.
Rivière est de ces artistes dont les images ont circulé plus largement que la signature. Une falaise, une branche de pin, quelques voiles sur l’eau, une silhouette minuscule au bord d’un chemin suffisent souvent à provoquer une impression de familiarité. Son art ne recherche ni l’effet monumental ni la démonstration savante. Il repose sur une manière d’organiser l’espace, de suspendre le temps et de faire d’un paysage apparemment simple le lieu d’une expérience intérieure.
Le catalogue publié par Locus Solus permet précisément de rendre son nom à ces images devenues presque anonymes à force d’être reproduites, admirées et parfois imitées.

Un catalogue raisonné qui se lit comme une exposition
L’ouvrage rassemble les lithographies d’Henri Rivière dans leur ordre original et, pour les grandes séries, dans leur intégralité. Le lecteur retrouve ainsi Les Aspects de la nature, Paysages parisiens, Les Trente-six vues de la Tour Eiffel, La Féerie des heures, Le Beau Pays de Bretagne ou encore Au vent de Noroît.
Cette organisation restitue une dimension essentielle du travail de Rivière : il ne pense pas seulement en images isolées, mais en ensembles, en variations, en suites comparables à des compositions musicales. Une même lumière se déplace d’une planche à l’autre. Un motif revient sous un autre angle. Une saison répond à une autre. La série ne répète pas le paysage : elle révèle ses transformations.
Les 400 images reproduites donnent à voir aussi bien les estampes achevées que des dessins préparatoires, des essais de couleurs, des documents d’atelier, des affiches, des programmes de spectacle et des pièces rarement montrées. Le livre devient ainsi une exposition portative, mais une exposition dont on pourrait examiner à loisir chaque détail, chaque état et chaque étape de fabrication.

De Paris à la Bretagne, sous le regard du Japon
Henri Rivière découvre l’art japonais dans les années 1880. Hokusai et Hiroshige lui offrent moins un répertoire de formes à copier qu’une nouvelle grammaire du regard : perspectives plongeantes, premiers plans coupés, vastes zones silencieuses, asymétries, aplats colorés et présence de figures humaines réduites à quelques signes.
Rivière transpose ces principes sans se contenter d’un japonisme décoratif. Paris, la Seine, la tour Eiffel, les grèves et les ports bretons deviennent les sujets d’un langage plastique personnel. L’artiste ne transforme pas la Bretagne en Japon occidental ; il apprend de l’estampe japonaise à regarder autrement les paysages qu’il connaît.
La tour Eiffel peut ainsi apparaître au loin, fragmentaire, presque effacée par la pluie ou la brume. Les falaises bretonnes sont moins décrites que ressenties. Les voiles, les rochers, les arbres et les personnages deviennent les éléments d’une composition où le vide possède autant de force que les formes imprimées.
Cette économie de moyens explique sans doute la modernité persistante de l’œuvre. Rivière élimine ce qui encombre afin de conserver ce qui fait signe : une courbe, une ombre, une ligne de côte, un reflet sur l’eau.

La lithographie comme œuvre collective
L’un des grands apports du volume consiste à montrer que l’estampe n’est pas seulement l’œuvre d’un dessinateur solitaire. Sa réalisation implique des pierres, des encres, des reports, des tirages successifs et une collaboration étroite avec l’imprimeur-lithographe.
La rencontre d’Henri Rivière avec Eugène Verneau est à cet égard décisive. La majorité de ses lithographies sont réalisées sur les presses de l’imprimerie parisienne Verneau entre 1889 et 1917. Le livre redonne ainsi toute sa place à cet imprimeur, partenaire technique autant qu’interlocuteur artistique.
Pour certaines estampes, une couleur nécessite une pierre particulière et un passage distinct sous la presse. Les teintes doivent se superposer avec une extrême précision. La moindre variation d’encrage ou le plus léger décalage peuvent modifier l’équilibre de l’image. Derrière l’apparente simplicité des paysages de Rivière se trouve donc une mécanique complexe, faite de savoir-faire, d’expérimentations et d’ajustements.
Les pages consacrées aux différentes phases du travail lithographique sont particulièrement éclairantes. Elles montrent comment une image se construit progressivement : d’abord quelques formes presque abstraites, puis l’apparition d’un bateau, d’une ligne de mer, d’une masse rocheuse, avant que les couleurs superposées ne produisent la profondeur, l’atmosphère et l’unité définitive.

L’art subtil des couleurs
Rivière compose ses lithographies avec une gamme souvent retenue : bleus grisés, verts assourdis, jaunes pâles, roses de crépuscule, noirs profonds. Rien n’y paraît criard. Pourtant, la couleur n’est jamais simplement descriptive. Elle détermine l’heure, la saison et la tonalité affective du paysage.
L’étude des pierres et des décompositions chromatiques révèle combien cette apparente douceur résulte d’un travail méticuleux. L’artiste calcule, corrige, reprend et ajuste jusqu’à obtenir l’accord souhaité. La couleur devient une architecture invisible.
C’est particulièrement sensible dans les paysages maritimes. Quelques bandes colorées suffisent à distinguer le ciel de la mer, le lointain du premier plan, la lumière du soir de celle du matin. La technique disparaît au profit d’une impression de calme et d’évidence. Mais cette évidence est longuement construite.

Un livre sur l’œuvre, mais aussi sur sa fabrication
Henri Rivière – Estampes ne se limite pas à établir un inventaire. Olivier Levasseur et Yann Le Bohec reconstituent les contextes de création, d’impression, d’édition et de diffusion. Ils confrontent les dates, étudient les catalogues anciens, examinent les différences entre tirages et tentent de résoudre les incertitudes chronologiques laissées par l’artiste lui-même.
Cette enquête donne au volume sa profondeur scientifique. Les estampes ne sont pas seulement reproduites : elles sont documentées, indexées et replacées dans leur histoire matérielle.
L’ouvrage montre également combien Rivière travaille au sein d’un réseau d’amitiés et de collaborations. Aux côtés d’Eugène Verneau apparaissent notamment George Auriol, Édouard Ancourt, Georges Toudouze et plusieurs acteurs du monde de l’imprimerie, du spectacle et de l’édition. L’œuvre devient ainsi le produit d’une époque où les frontières entre beaux-arts, illustration, affiche, théâtre et arts décoratifs demeurent particulièrement fécondes.

Erik Orsenna et André Juillard, deux hommages en ouverture
Le volume s’ouvre sur un texte d’Erik Orsenna, qui évoque Rivière avec une affection nourrie par sa propre connaissance des paysages bretons. Son éloge ne cherche pas à démontrer la grandeur de l’artiste par l’érudition ; il rappelle plus simplement ce qu’un peintre ou un graveur peut offrir : une manière de mieux voir ce que nous pensions déjà connaître.
André Juillard signe pour sa part une préface illustrée et une œuvre originale conçue comme un hommage. Le choix est particulièrement juste : le dessinateur des Sept Vies de l’Épervier avait lui-même réalisé ses Trente-six vues de la Tour Eiffel, dans un dialogue explicite avec Rivière et, à travers lui, avec Hokusai.
Ces deux contributions ne sont pas de simples ornements éditoriaux. Elles montrent combien l’œuvre de Rivière continue de circuler entre les générations, d’inspirer les dessinateurs et de nourrir une réflexion sur la représentation du paysage.

Un livre de référence qui reste un livre de contemplation
Avec ses 256 pages en couleur, son grand format relié et ses quelque 400 illustrations, l’ouvrage possède l’ampleur attendue d’un catalogue raisonné. Pourtant, il ne donne jamais le sentiment d’un inventaire austère. Sa mise en page laisse respirer les œuvres, rapproche les états préparatoires des images définitives et accompagne le regard sans l’enfermer.
Sa réussite tient à cet équilibre. Il peut être consulté comme un outil de référence par les historiens de l’art, les collectionneurs et les spécialistes de l’estampe. Mais il peut aussi être simplement parcouru, lentement, comme on regarderait changer le ciel au-dessus d’une baie.
Henri Rivière semble avoir consacré son œuvre à une question élémentaire : que reste-t-il d’un paysage lorsque l’on retire tout ce qui empêche de le voir ? Une lumière, une ligne, quelques couleurs, une présence humaine presque effacée. Et cette impression paradoxale que le monde, soudain simplifié, devient plus vaste.

Henri Rivière – Estampes
Catalogue raisonné des lithographies
Auteurs : Olivier Levasseur et Yann Le Bohec
Avant-propos : Erik Orsenna, de l’Académie française
Préface illustrée : André Juillard
Éditeur : Locus Solus
Parution : 6 mai 2022 ; réimpression le 13 octobre 2023
Format : relié, 22 × 28 cm
Pagination : 256 pages en couleur
Iconographie : environ 400 images
Prix éditeur : 39 €
ISBN : 978-2-36833-382-2







