LAPSUS. Dominique Godderis et Aurélien Chouzenoux, la faille comme lieu de résistance

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Avec For One And For All, publié chez Meidosem Records, le duo rennais LAPSUS signe un album bilingue, électrique, électronique et poétique, à la croisée de la cold wave, de la performance sonore, de la protest song et du théâtre intérieur. Rencontre avec Dominique Godderis et Aurélien Chouzenoux qui composent une musique de la bifurcation, de la colère tenue et de la résistance constructive.

LAPSUS est né à Bruxelles, mais il ne se laisse pas réduire à un lieu. Le duo rassemble deux trajectoires déjà traversées par plusieurs disciplines. Dominique Godderis, interprète, chanteuse, danseuse et autrice née aux États-Unis, et Aurélien Chouzenoux, compositeur et multi-instrumentiste né à Rennes, venaient tous deux d’un rapport ouvert à la création. Danse, musique, vidéo, théâtre, cinéma, radio, traduction, scène et composition formaient déjà, avant leur rencontre, un vocabulaire éclaté. Le projet LAPSUS s’est construit dans cette logique d’ouverture.

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« Avant même notre rencontre, nous évoluions déjà séparément dans des disciplines différentes. Danse, musique, vidéo, théâtre, cinéma… En duo, nous voulions rester ouverts aux différentes disciplines. » C’est ainsi que LAPSUS réalise des créations radiophoniques, des spectacles, des vidéos et des disques. Le point de départ de For One And For All tient à une matière première fragile, presque domestique, que Dominique Godderis commence à produire seule. « Dominique a commencé à bidouiller des bribes de chansons, de poèmes sonores, qu’elle a ensuite proposés à Aurélien, qui a rebondi sur cette matière. Un dialogue s’est installé. »

Le droit à l’erreur

Le nom LAPSUS dit beaucoup de cette poétique. Un lapsus est une faute, une échappée, un accident de langage. Mais pour Dominique Godderis et Aurélien Chouzenoux, le mot porte surtout une puissance libératrice. « C’est l’aspect positif de ce terme qui nous a intéressés. Comment, face à des barrières sociétales ou personnelles, la langue bifurque et nous délivre ainsi de ce qui semble ne pas pouvoir être exprimé. Une idée de liberté et un droit à l’erreur… »

Cette définition pourrait servir de clé à l’album. For One And For All avance dans les écarts. Il refuse la pureté du genre, la netteté du slogan, la frontière rassurante entre chanson, pièce sonore, poésie, électro, performance et protest music. Le disque est pensé comme un ensemble, avec sa durée, sa dramaturgie, son architecture intérieure. LAPSUS parle même d’« un ensemble de protest songs », organisé en deux faces. La face A serait « plus électrique et lunaire », la face B « plus électronique et solaire ». Cette polarité donne au disque son mouvement, sa manière de passer de la stupeur à la fête, du cri à la danse, de la bouche ouverte à l’abri final de Harbor.

L’album n’est pas seulement sonore. Chaque titre a donné lieu à une vidéo, appelée à accompagner le duo sur scène. L’image n’est donc pas un supplément promotionnel. Elle appartient à l’écriture même de LAPSUS, comme scénographie, comme lumière, comme contrechamp visuel du son.

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Une voix-corps, une voix-personnage

Au centre du disque, il y a la voix de Dominique Godderis. Elle chante, murmure, adresse, incante, parfois menace, parfois console. Elle ne flotte jamais au-dessus des morceaux. Elle y prend corps. Pour LAPSUS, cette diversité n’est pas un effet décoratif, mais la conséquence directe des textes. « Chaque chanson a son caractère et exige donc une manière de chanter spécifique. Dominique cherche la voix adéquate à chaque personnage de ses textes. Il en résulte une grande diversité dans l’expression. »

L’unité ne vient donc pas d’une seule couleur vocale, mais d’un arrière-plan commun, celui d’une résistance politique et poétique. Le disque tient ensemble par son instrumentation, par son son, et par cette tension constante entre rage, tendresse, vulnérabilité et refus de la résignation.

Le bilinguisme ajoute une autre couche de déplacement. Dominique Godderis est américaine et vit à Rennes depuis plusieurs années. Certains textes ont été écrits spontanément en français, pour la première fois. Le duo ne présente pas ce français comme une langue seconde à corriger, mais comme une langue appropriée, transformée, intime. « C’est évidemment un français très personnel. Mais dont émerge, nous l’espérons, une poésie. L’écriture a été instinctive, il n’y avait pas de volonté de traduire ou d’imposer une langue plus que l’autre. C’est un disque bilingue. »

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Bouche ouverte devant les écrans

Le premier titre, Bouche Ouverte, donne immédiatement au disque une image physique. La bouche est organe du chant, du souffle, du cri, du désir, mais aussi de la sidération. LAPSUS y entend notre condition contemporaine. « Nous pensions à nous toustes, bouches ouvertes devant nos écrans, gobant des images, informations plus ou moins fausses, idées bonnes et mauvaises, tout et rien, sans discernement. »

Le morceau fonctionne comme une mise en garde. Il convoque aussi la mythologie grecque, non comme un décor érudit, mais comme une mémoire corporelle. « Ça doit vraiment faire mal de se transformer en arbre. » La phrase, presque enfantine, dit quelque chose de la méthode LAPSUS. Les grands mythes ne sont pas éloignés du présent. Ils servent à sentir autrement ce qui nous arrive. Dans Bouche Ouverte, la métamorphose antique croise l’hypnose numérique.

Le rapport à l’image se poursuit avec Jeremy Blake Like Colors For One Out Walking, titre inspiré par les couleurs et les compositions de l’artiste Jeremy Blake. Dominique Godderis et Aurélien Chouzenoux disent partager une « frustration commune de ne pas savoir peindre ». Mais cette frustration devient moteur. Les arts visuels, leurs procédés, leurs surfaces, leurs effondrements possibles, nourrissent la musique. Le morceau parle, selon eux, « du possible effondrement de toutes ces images imposées qui nous abreuvent ».

Ieshia Evans, Shelley et la résistance non violente

Parmi les présences du disque, Ieshia E. occupe une place singulière. Le titre ne désigne pas une fiction, mais Ieshia Evans, jeune femme photographiée à Baton Rouge en 2016 lors d’une manifestation contre les violences policières aux États-Unis. L’image, devenue iconique, la montre debout, calme, seule face à des policiers en tenue antiémeute.

La chanson est aussi la seule du disque qui ne soit pas écrite par Dominique Godderis. Elle adapte un poème de Percy Bysshe Shelley, The Mask of Anarchy, texte majeur de la résistance non violente. « Cette chanson est simplement un éloge à la résistance non violente », résume LAPSUS. Le geste est révélateur. L’album ne construit pas sa politique dans la proclamation immédiate, mais dans le montage. Une photographie de 2016, un poème de 1819 publié en 1832, une voix contemporaine, une matière électronique européenne. LAPSUS relie les époques et les gestes.

Cette manière de relier se retrouve dans Ouroboros, autre titre central. Le serpent qui se mord la queue évoque le cycle, l’enfermement, la renaissance, l’autodévoration. Pour le duo, la mythologie demeure un réservoir d’apprentissage. « Cette chanson traite de la mort, de la vie, des cycles de vie. C’est universel. C’est ce que nous partageons tous. Nous pensons fermement qu’il faut défendre ce qui nous rapproche les uns des autres et non ce qui nous sépare. »

Constellations sonores

Musicalement, LAPSUS avance par collages. La cold wave, l’électro sombre, le post-punk, la pop, l’EBM, la noise, les nappes plus suspendues, les pulsations dansantes ne sont pas des étiquettes figées, mais des points reliés. Le mot de constellation convient au duo. « Entre nous, on parle souvent de collage, de points écartés, mais surtout des liens qui les constituent. Une constellation ? Une carte ? »

Les références revendiquées ou acceptées dessinent un paysage large. LAPSUS cite autant Dead Kennedys que Pet Shop Boys, Ravel que la techno de Detroit, Joy Division que New Order. L’enjeu n’est pas de produire un exercice de style, mais de composer un disque que le duo aimerait entendre aujourd’hui. Chaque morceau doit avoir sa propre identité tout en s’inscrivant dans une dramaturgie plus longue, « celle d’un album, ou d’un film ».

La deuxième partie du disque confirme cette logique de traversée. Avec Without Any Further Empirical Ado / No Time To Cry, Your Attention Please ou Made For Each Other, quelque chose se tend vers l’injonction, l’alerte, le mouvement, parfois la danse. LAPSUS revendique cette bascule. « Le disque oscille entre combats collectifs et intimes, le survivre et le vivre. » La résistance n’y est pas seulement gravité ou veille inquiète. Elle devient aussi fête partagée, manière de tenir ensemble.

Résister sans haïr

Le communiqué du duo évoque « un appel rêveur, parfois rageur, à la résistance constructive ». La formule pourrait paraître paradoxale, mais elle éclaire profondément le disque. LAPSUS ne cherche ni la résignation ni la destruction. « Construire le futur, sans exclure. La rage de vivre peut faire des flammes, mais c’est plutôt au Phoenix que l’on pense. » Le phénix, autre figure de feu et de renaissance, rejoint alors la constellation ouverte par l’ouroboros.

La colère est bien là. Elle traverse les morceaux, la voix, les paroles, les rythmes, les images. Mais elle ne doit pas devenir haine. « Oui, on est en colère. Mais l’amour trompe la haine. Nous nous efforçons, tant que cela est possible, à ne pas transformer notre colère en frustration ou en haine. La musique nous permet de continuer cette route. »

Cette phrase donne à For One And For All sa portée la plus juste. Le disque n’est pas un refuge décoratif contre le monde. Il n’est pas non plus une pure décharge de violence. Il cherche une troisième voie, plus difficile, entre lucidité et hospitalité, entre rage et vulnérabilité, entre conscience politique et désir de paix.

Harbor, l’abri final

L’album se clôt avec Harbor, le port, l’abri, peut-être le lieu où l’on arrive après la traversée. Après les écrans qui hypnotisent, les images qui s’effondrent, les cycles de mort et de renaissance, les paroles toxiques, les combats collectifs et intimes, LAPSUS laisse entendre une forme d’apaisement. Non pas une résolution naïve, mais une invitation.

« Vous n’êtes pas seul.e.x.s… Et il reste tant à écrire ensemble dans cette épopée humaine. On clôt notre album avec un titre ambient, planant, emmené par une voix simple qui invite à la paix, ce qui manque cruellement de nos jours. »

C’est peut-être là que LAPSUS touche le plus juste. Dans ce refus de séparer la colère de la douceur, le politique du sensible, les machines du souffle, la danse du deuil, la protest song de la poésie. For One And For All est un disque de faille et de lien. Il part d’une bouche ouverte, sidérée devant le flux, et cherche un port où la parole pourrait redevenir commune.

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LAPSUS — For One And For All

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Dominique Godderis, chant et textes
Aurélien Chouzenoux, musiques et instruments
Label : Meidosem Records
Format : LP, CD, numérique
Sortie officielle : 29 mai 2026
Enregistrement et mixage : LAPSUS
Mastering : Thomas Poli / Impersonal Freedom
Artwork : Julie Chapallaz
Design : Mathieu Renard & LAPSUS

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Nicolas Roberti
Nicolas Roberti est passionné par toutes les formes d'expression culturelle. Docteur de l'Ecole pratique des Hautes Etudes, il étudie les interactions entre conceptions spirituelles univoques du monde et pratiques idéologiques totalitaires. Conscient d’une crise dangereuse de la démocratie, il a créé en 2011 le magazine Unidivers, dont il dirige la rédaction, au profit de la nécessaire refondation d’un en-commun démocratique inclusif, solidaire et heureux.