À La Paillette, Au bagne ! Kanaky 1873 remet en scène les mémoires enfouies du bagne colonial
Le dimanche 7 juin 2026, La Paillette, à Rennes, accueille Au bagne ! Kanaky 1873, une création théâtrale présentée à 14 h puis à 18 h 30 dans le cadre du festival Les Envolées. Portée par l’atelier adultes de Flore Augereau, de la compagnie Les Veilleurs au Grain, la proposition revient sur un épisode à la fois politique, colonial et intime de l’histoire française. En 1873, la frégate La Virginie met le cap sur la Nouvelle-Calédonie avec, à son bord, des communardes et communards déportés, parmi lesquels Louise Michel.
Le spectacle prend pour point de départ une traversée. Non pas seulement un trajet maritime de plusieurs mois entre la France et le Pacifique, mais un basculement de monde. Après l’écrasement de la Commune de Paris, des milliers d’insurgés sont condamnés, emprisonnés, envoyés au loin. La Nouvelle-Calédonie devient alors l’un des lieux de cette peine politique, au croisement de la répression de la Commune, du système pénitentiaire colonial et de l’expansion française dans l’archipel kanak.
Au bagne ! Kanaky 1873 s’appuie sur des textes et des archives de Louise Michel, ainsi que sur une réflexion collective. Ce choix est important. Il ne s’agit pas de transformer l’histoire en simple décor exotique, ni de réduire la déportation à une aventure lointaine. Le spectacle semble plutôt chercher la trace d’un regard, celui d’une femme révolutionnaire condamnée à l’exil, mais qui continue, dans les conditions difficiles du bagne, d’observer, d’écrire, de penser et de s’émerveiller devant la nature comme devant la culture kanak.
Louise Michel, de la Commune à l’archipel kanak
La figure de Louise Michel donne au spectacle une profondeur particulière. Institutrice, militante, combattante de la Commune, elle est condamnée à la déportation après 1871. Son départ pour la Nouvelle-Calédonie, en 1873, l’arrache à Paris, à ses combats, à ses proches, mais ne l’arrache pas à sa pensée. Dans ses écrits, l’exil devient aussi un lieu d’apprentissage. Elle regarde le monde qui l’entoure, s’intéresse aux langues, aux récits, aux plantes, aux paysages, aux habitants. Cette attention distingue son parcours de celui de nombreux déportés européens, restés prisonniers du regard colonial de leur temps.
Le titre Kanaky 1873 ouvre ainsi une autre mémoire. Il rappelle que la Nouvelle-Calédonie n’est pas seulement un territoire de déportation pour les vaincus de la Commune. C’est d’abord une terre kanak, déjà saisie par la colonisation française, traversée par les spoliations foncières, les déplacements, les violences administratives et les résistances autochtones. En faisant résonner le nom Kanaky, le spectacle invite à entendre ce que l’histoire nationale oublie souvent lorsqu’elle raconte seulement le destin des exilés politiques français.
Ce déplacement du regard est l’un des enjeux les plus stimulants de la proposition. La mémoire de la Commune, souvent associée à Paris, aux barricades, à la Semaine sanglante et aux grandes figures révolutionnaires, se prolonge ici dans le Pacifique. Elle rencontre une autre histoire, celle de la colonisation de la Nouvelle-Calédonie et des peuples kanak. Le théâtre peut alors devenir un lieu de friction féconde entre plusieurs mémoires longtemps séparées, celle des vaincus de 1871, celle du bagne, celle des sociétés colonisées, celle des luttes pour la dignité.
La scène comme lieu de transmission
À La Paillette, cette matière historique trouve un cadre particulièrement juste. Maison des jeunesses et des cultures, lieu de pratique artistique, de création partagée et de transmission, La Paillette défend depuis longtemps des formes où le théâtre n’est pas seulement un art de représentation, mais aussi un espace d’expérience commune. Avec Au bagne ! Kanaky 1873, les archives ne sont pas figées dans une vitrine. Elles deviennent paroles, gestes, corps en présence, voix collectives.
Le spectacle est annoncé comme une création collective. Cette dimension importe, car elle rejoint le sujet lui-même. Raconter la déportation, le bagne et la colonisation ne peut se faire depuis un seul point de vue sans risque de simplification. La scène permet de faire entendre des fragments, des tensions, des silences. Elle peut restituer l’épaisseur d’un trajet historique sans prétendre l’épuiser. Elle peut aussi poser une question simple et vertigineuse. Que transmet-on lorsque l’on raconte l’exil, la défaite, l’enfermement et la rencontre avec un peuple colonisé ?
En 1 h 15, Au bagne ! Kanaky 1873 devrait moins livrer une leçon d’histoire qu’ouvrir un espace sensible. La date de 1873 y devient un seuil. D’un côté, la France qui punit ses insurgés. De l’autre, un archipel déjà pris dans la violence coloniale. Entre les deux, Louise Michel, figure indocile, qui traverse le désastre sans renoncer à voir, apprendre, comprendre et se tenir du côté des opprimés.
Cette proposition arrive à un moment où les mémoires coloniales, les héritages de la Commune et les relations entre la France et la Nouvelle-Calédonie demeurent des questions vives. Le théâtre n’a pas vocation à remplacer le travail des historiens. Il peut, en revanche, donner chair à ce que les archives seules ne suffisent pas toujours à faire sentir. La traversée de La Virginie, le bagne, l’éblouissement devant la nature, la découverte de la culture kanak, l’écart entre répression politique et domination coloniale composent ici une matière dense, propre à nourrir le regard du public.
Informations pratiques
- Événement — Au bagne ! Kanaky 1873
- Date — dimanche 7 juin 2026
- Horaires — 14 h et 18 h 30
- Durée — 1 h 15
- Lieu — La Paillette, Salle Création
- Adresse — 6 rue Louis-Guilloux, 35000 Rennes
- Tarif — 5 €, avec majoration de 1 € le jour du spectacle
- Public — tout public, conseillé à partir de 12 ans
- Cadre — Festival Les Envolées
- Distribution — Florent Bizette, Solène Duhalde, Renaud Le Camus, Yann Letournel, Isabelle Maillard, Sarah Mouster, Julie Schmit et Aurélie Tapin
- Création — atelier adultes de Flore Augereau, compagnie Les Veilleurs au Grain
