Les Vivants d’Ambre Chalumeau aux Champs libres : amitié, coma et art de faire rire

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ambre chalumeau

Trois amis de dix-sept ans, un été encore plein d’insouciance, puis la chute verticale — Simon, “foudroyé” par un virus rarissime, bascule dans un coma profond. À partir de là, le roman Les Vivants d’Ambre Chalumeau, l’amitié à l’épreuve du coma ou l’art de faire rire quand tout se brise tient une ligne de crête qui vise à raconter un drame immobile (un corps endormi, un temps suspendu) tout en laissant la vie, elle, continuer de battre, d’attaquer, de recommencer. C’est cette tension qui fait la singularité du livre, non pas le “récit d’un coma”, mais la chronique d’un monde où l’événement tragique n’annule pas le reste, au contraire, l’accélère, le déforme, le révèle.

Les Vivants d’Ambre Chalumeau est construit comme une année charnière entre la fin de l’adolescence, l’entrée dans les études, l’apparition des rôles sociaux (la prépa, les couples, la famille, l’hôpital), et, au milieu, l’énigme médicale. L’enjeu n’est pas tant “Que va-t-il arriver à Simon ?” (question que le livre refuse de transformer en suspense de série) que : “Que deviennent Diane et Cora quand l’un des leurs sort de la circulation du réel ?” Le coma de Simon agit comme un centre de gravité, il ne produit pas une intrigue, il produit une atmosphère. Tout y devient plus aigu, la loyauté, la honte, la pulsion de rire, la fatigue, le désir de trahir pour survivre.

Et c’est là que le titre Les Vivants s’éclaire. Il ne désigne pas seulement ceux qui ne sont pas sur un lit d’hôpital. Il désigne ceux qui doivent continuer, même quand “continuer” ressemble à une trahison. Le roman d’Ambre Chalumeau, au fond, travaille cette idée cruelle que l’on peut aimer quelqu’un et avancer tout de même. On peut être fidèle et se reconstruire. On peut rester et partir à la fois.

Les Vivants d’Ambre Chalumeau décrit un des cauchemars les plus contemporains. L’absence de “ligne de mire”, l’impossibilité de planifier, le temps devenu pure incertitude (l’hôpital comme calendrier détraqué). Cette attente a un effet esthétique car elle empêche le roman de se réfugier dans la résolution et l’oblige à s’intéresser à ce qui se passe quand “il ne se passe rien”. Or “il ne se passe rien” est un mensonge, tout se passe, simplement… ailleurs. Dans les couloirs, les chambres, les messages, les récits qu’on se raconte pour ne pas s’effondrer.

L’intelligence du livre est de ne pas héroïser l’hôpital. Pas de pathos programmatique, pas de grandes leçons. L’épreuve agit comme un dissolvant et met à nu les mécaniques familiales, les lâchetés, les écarts de maturité entre générations, et surtout l’énorme solitude de ceux qui doivent tenir la barre. D’où la place essentielle (et audacieuse) accordée aux femmes entre les amies, la mère, la sororité comme force de maintien du monde quand les figures masculines se dérobent ou se figent.

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Le roman se vit beaucoup à travers Diane et Cora, parce que ce sont elles qui parlent, regardent, interprètent. Elles portent deux manières de survivre.

  • Diane est brillante qui entre en hypokhâgne. Elle devient le lieu d’une collision entre la machine scolaire (discipline, ambition, codes) et l’événement intime qui ne se range dans aucun emploi du temps. Le texte capte bien cette discordance qui est d’être en plein apprentissage de la pensée et découvrir que la pensée n’empêche pas la panique.
  • Cora, avec son histoire de violence sexuelle et ses fragilités, incarne une autre dimension du passage à l’âge adulte. La difficulté de se réapproprier son corps et sa narration personnelle. Dans un roman où un corps est littéralement “absent” (celui de Simon), la question du corps vécu, subi, désiré, devient une ligne souterraine très forte.

Ce qui est réussi, c’est que l’autrice ne cherche pas à rendre ses personnages exemplaires. Ils sont parfois irritants, parfois injustes, parfois drôles au mauvais moment, parfois d’une lucidité dévastatrice. Le roman assume que la jeunesse n’est pas une pureté mais un mélange – d’aplomb et d’immaturité, d’empathie et d’égoïsme, de panache verbal et de trou noir intérieur.

Ambre Chalumeau écrit comme on pense quand on n’a pas encore appris à censurer l’éclair. Avec des comparaisons pop, images qui font mouche, humour comme réflexe de défense, sens du rythme, art de la formule. Certaines pages ont une vitesse de stand-up, un brio de chroniqueuse, une énergie de “survie par l’esprit”.

Mais ce choix esthétique a un coût. À force d’étincelles, le roman prend parfois le risque de transformer l’émotion en spectacle de bons mots. La punchline protège, et l’on sent parfois l’écriture se protéger elle-même comme si la drôlerie, omniprésente, venait éviter la pleine nudité du chagrin. Or le livre est plus puissant quand il accepte la zone moins brillante, plus sourde, où les mots ne “réussissent” pas.

Il faut néanmoins reconnaître que ce “trop” fait partie du sujet. Ces personnages ont dix-sept ans ; ils n’ont pas le vocabulaire de l’effondrement, alors ils compensent par des images, des blagues, des analogies. Le roman montre très bien cette économie psychique qui est faire rire pour ne pas mourir, faire de la langue un exosquelette.

Un des intérêts du livre est sa capacité à saisir un milieu et ses signes : les trajectoires scolaires, la culture des vacances familiales, les références, la manière dont la réussite et le capital social s’invitent dans les existences comme une évidence ou comme une violence. Les Vivants n’est pas un roman “à thèse”, mais il laisse apparaître une radiographie douce-amère avec l’aisance comme décor, la compétition comme horizon, le couple comme théâtre de domination subtile et l’hôpital comme rappel brutal que le monde social, soudain, ne protège plus. Là encore, le roman est meilleur quand il observe sans expliquer. Quand il montre comment les personnages se débattent avec des héritages invisibles, des familles, des modèles, des manières d’aimer, de réussir, de se taire.

La phrase centrale du livre pourrait se résumer ainsi : grandir, c’est apprendre que le monde ne s’arrête pas pour votre douleur. Et cette leçon est insupportable. Le roman n’en tire pas une sagesse facile ; vivre, c’est continuer malgré l’injustice du tempo. Les Vivants d’Ambre Chalumeau met en scène cette dissonance avec une émotion de friction.

À noter dans vos tablettes papier ou numérique : Ambre Chalumeau est invitée de Jardins d’hiver pour une “Liste de lecture” le 7 février 2026 à 14h15 (durée : 1h), à la Bibliothèque (5e étage).

Photo : Dorian Prost